LES NOUVEAUX DJINNS
C'est l'essaim des Djinns qui passe.
Victor Hugo. Orientales.
Mabille !
.l'en sors, Tranquille De corps. — Je sonne :
Ma bonne Raisonne...
Je dors.
Quelqu'un grogne; C'est, croit-on, D'un ivrogne Le feston.
2r)2 THÉÂTRE DU FIGARO
C'est la plainte Presque éteinte De l'absinthe Chez Pilon '.
La voix moins frêle Semble un galop ; Dans ma cervelle Ai-je un grelot?
Ainsi s'élance Et recommence Une romance Dans un goulot.
La rumeur approche ; L'écho la redit :
Est-ce Rigolboche Que l'on applaudit?
Est-ce sous un porche (Sax tenant la torche) Wagner qu'on écorche Avec du Verdi?
Dieux ! la horde grimpante Des créanciers ! — Quel trac !
Fuyons dans la soupente Où je mets mon cognac !
* Pâtissier nocturne, à quoique distance du lliéâlre des Variétés; il a la permission de deux heures.
Leur fourberie insigne
A forcé la consigne
Chez mon concierge indigne. —
Ah ! portier de Jarnac !
Ciel ! la porte et la fenêtre Ont cédé sous leur effort, Et le premier qui pénètre Cherche en vain mon coffre-fort.
Avant que je la verrouille, Dans l'armoire à glace il fouille.
Pour découviir la grenouille Dont jamais le chant ne sort.
Le bottier dit : — Rends-moi mes bottes! Le tailleur dit : — Rends-moi mon frac ! Tous répètent : — Voici nos notes !
Tous demandent : — As-tu le sac?
Seul, dans son farouche délire, Le traiteur, étouffant son ire :
— C'est pourtant moi, semble-t-il dire.
Qui l'ai fait gros comme Balzac !
Pendant ce chœur, saisissant mes lunettes, Qui reposaient à côté de mon l't, Je reconnais leui s atroces binettes :
Un créancier ne fut jamais joli.
Deux créanciers forment un couple blême ;
2ô4 T II É A T II E D U F I G A R 0
Trois créanciers sont la laideur extrême ;
Mais cinq, mais dix, mais vingt, — c'est l'enfer même!
Or j'écontais leur langage impoli :
— Oui, c'est un libertin ! — Sa conduite est infâme !
— U refuse sa porte et se lève à midi!
— 11 court les Casinos! — 11 a plus d'une femme!
— Monsieur fait pince-nez! — Monsieur joue au dandy!
— Il rit de nos sueurs et n'en prend qu'à ses aises!
— U faut à son dîner de l'aï sur les fraises !
— Au café du Helder je l'ai vu, sur deux chaises, Écorchant une glace à l'air du soir tiédi.
Je suis né bon, j'ai la mansuétude.
Et volontiers je me laisse raser.
De ces refrains, d'ailleurs, j'ai l'habitude; Rien ne saurait plus me mécaniser •.
Mais cependant, flairant l'impertinence De ces butors enivrés de finance, Je secouai le joug de ma créance :
Sur mon séant on me vit me poser.
— Qui m'a fait ces polichinelles?
M'écriai-je, en sentant monter Un litre rouge à mes prunelles Oue le courroux vient dilater;
' Mécaniser, raser, expressions parisiennes qui attendent un tour d'entrée à la porte du Dictionnaire de l'Académie.
T II ÉATREDU FIGARO 235
Est-ce donc ici la coutume D'entrer, à l'iieure où l'on s'enrhume, Chez les modestes gens de plume, Comme s'ils venaient d'hériter?
Alors, d'une voix qui lance, Je dis à ce groupe amer :
— Remportez votre quittance !
Vous voyez ce revolver :
Le premier qui me tutoie, Sous mon talon je le broie, Et je le jette avec joie Par-dessus mon belvéder.
Partis ! — Brûlons du sucre, Et dissipons ainsi L'horrible odeur de lucre Qu'ils ont laissée ici !
Ce n'est pas sain encore ; Mais, quand luira l'aurore, J'irai chercher du chlore.
Merci, mon Dieu ! merci !
D'étranges syllabes iM 'arrivent encor ; Ces maudils Arabes, D'un commun accord, Ont, sur ma muraille Que leur doigt éraille,
Mis ce mot qui raille :
« Contrainte par corps ! »
Larves funèbres i Laids pâtissiers !
Dans les ténèbres, Mes créanciers Me font comprendre — Surcroît d'esclandre !
Qu'ils vont se rendre Chez les huissiers.
Moi, bon nègre, Pas vouloir Qu'homme maigre Lt tout noir expertise.
Verbalise, Dévalise Mon manoir.
Pas bête :
Demain J'arrête Un train, Et file Pour Lille Ou l'ile Sainl Ouen !