‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 2)Chapitre 70 sur 77 · LES NOUVEAUX DJINNS · texte numérisé non relu

LES NOUVEAUX DJINNS

C'est l'essaim des Djinns qui passe.

Victor Hugo. Orientales.

Mabille !

.l'en sors, Tranquille De corps. — Je sonne :

Ma bonne Raisonne...

Je dors.

Quelqu'un grogne; C'est, croit-on, D'un ivrogne Le feston.

2r)2 THÉÂTRE DU FIGARO

C'est la plainte Presque éteinte De l'absinthe Chez Pilon '.

La voix moins frêle Semble un galop ; Dans ma cervelle Ai-je un grelot?

Ainsi s'élance Et recommence Une romance Dans un goulot.

La rumeur approche ; L'écho la redit :

Est-ce Rigolboche Que l'on applaudit?

Est-ce sous un porche (Sax tenant la torche) Wagner qu'on écorche Avec du Verdi?

Dieux ! la horde grimpante Des créanciers ! — Quel trac !

Fuyons dans la soupente Où je mets mon cognac !

* Pâtissier nocturne, à quoique distance du lliéâlre des Variétés; il a la permission de deux heures.

Leur fourberie insigne

A forcé la consigne

Chez mon concierge indigne. —

Ah ! portier de Jarnac !

Ciel ! la porte et la fenêtre Ont cédé sous leur effort, Et le premier qui pénètre Cherche en vain mon coffre-fort.

Avant que je la verrouille, Dans l'armoire à glace il fouille.

Pour découviir la grenouille Dont jamais le chant ne sort.

Le bottier dit : — Rends-moi mes bottes! Le tailleur dit : — Rends-moi mon frac ! Tous répètent : — Voici nos notes !

Tous demandent : — As-tu le sac?

Seul, dans son farouche délire, Le traiteur, étouffant son ire :

— C'est pourtant moi, semble-t-il dire.

Qui l'ai fait gros comme Balzac !

Pendant ce chœur, saisissant mes lunettes, Qui reposaient à côté de mon l't, Je reconnais leui s atroces binettes :

Un créancier ne fut jamais joli.

Deux créanciers forment un couple blême ;

2ô4 T II É A T II E D U F I G A R 0

Trois créanciers sont la laideur extrême ;

Mais cinq, mais dix, mais vingt, — c'est l'enfer même!

Or j'écontais leur langage impoli :

— Oui, c'est un libertin ! — Sa conduite est infâme !

— U refuse sa porte et se lève à midi!

— 11 court les Casinos! — 11 a plus d'une femme!

— Monsieur fait pince-nez! — Monsieur joue au dandy!

— Il rit de nos sueurs et n'en prend qu'à ses aises!

— U faut à son dîner de l'aï sur les fraises !

— Au café du Helder je l'ai vu, sur deux chaises, Écorchant une glace à l'air du soir tiédi.

Je suis né bon, j'ai la mansuétude.

Et volontiers je me laisse raser.

De ces refrains, d'ailleurs, j'ai l'habitude; Rien ne saurait plus me mécaniser •.

Mais cependant, flairant l'impertinence De ces butors enivrés de finance, Je secouai le joug de ma créance :

Sur mon séant on me vit me poser.

— Qui m'a fait ces polichinelles?

M'écriai-je, en sentant monter Un litre rouge à mes prunelles Oue le courroux vient dilater;

' Mécaniser, raser, expressions parisiennes qui attendent un tour d'entrée à la porte du Dictionnaire de l'Académie.

T II ÉATREDU FIGARO 235

Est-ce donc ici la coutume D'entrer, à l'iieure où l'on s'enrhume, Chez les modestes gens de plume, Comme s'ils venaient d'hériter?

Alors, d'une voix qui lance, Je dis à ce groupe amer :

— Remportez votre quittance !

Vous voyez ce revolver :

Le premier qui me tutoie, Sous mon talon je le broie, Et je le jette avec joie Par-dessus mon belvéder.

Partis ! — Brûlons du sucre, Et dissipons ainsi L'horrible odeur de lucre Qu'ils ont laissée ici !

Ce n'est pas sain encore ; Mais, quand luira l'aurore, J'irai chercher du chlore.

Merci, mon Dieu ! merci !

D'étranges syllabes iM 'arrivent encor ; Ces maudils Arabes, D'un commun accord, Ont, sur ma muraille Que leur doigt éraille,

Mis ce mot qui raille :

« Contrainte par corps ! »

Larves funèbres i Laids pâtissiers !

Dans les ténèbres, Mes créanciers Me font comprendre — Surcroît d'esclandre !

Qu'ils vont se rendre Chez les huissiers.

Moi, bon nègre, Pas vouloir Qu'homme maigre Lt tout noir expertise.

Verbalise, Dévalise Mon manoir.

Pas bête :

Demain J'arrête Un train, Et file Pour Lille Ou l'ile Sainl Ouen !

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