COMME QUOI L'HOMME DE LETTRES BOLRGOIN
RENONÇA DÉFliMTIVEMENT A ÉCRTHE DES CJIEFS-d'œUVRE.
Il se dit un jour : — Ah bah !
Et cependant, ce jour-là, il s'était levé plein de bonnes résolutions, ni trop tôt ni ti'op tard ; le soleil avait fait le premier pas, il avait fait le second ; tous les deux s'étaient renconirés dans l'eau étincelante d'un lavabo. Puis, le front rafraîchi, l'œil égayé, la lèvre saine, il avait traîné sa table auprès de la fenêtre ; il avait a\>prèté sur cette table une certaine quantité de feuilles de papier, larges et blanches à ravir ; il avait placé à côté de ces feuilles de papier cinq ou six plumes d'oie, d'une belle couleur d'ambre et taillées à point. Le tout était dominé par une curieuse écritoire en faïence coloriée, monumentale comme une basiille.
27i THEATRE DU FIGARO
D'engageants préparatifs, comme vous voyez.
Et puis, l'homme de lettres Bourgoin s'était assis.
Et, insensiblement, il avait penché sa tête sur le papier ; insensiblement aussi, il avait commencé à tracer quelques caractères d'une écriture calme comme son Ame, régulière comme sa conscience. — Mais, au bout d'un quart d'heure environ, son front s'était plissé, son regard était devenu inquiet, et, s'interrompant tout à coup dans son travail, il s était écrié, comme l'homme à la sonate, comme Fontenelle : «Chef-d'œuvre, que me veux-tu ? »
« Chef-d'œuvre, que me veux -tu? — répéta doulou- « rousemeut l'homme de lettres Bourgoin ; pourquoi « me solliciter encore? pourquoi, chaque malin, reve- « nir me tirer par un pan de ma robe de chambre? — (1 Je l'ai déjà dit que j'entendais n'avoir rien de com- « mun avec toi ; cesse de me tourmenter ; laisse-moi « tranquille, une fois pour toutes.
« Un chef-d'œuvre, à quoi bon? N'avons-nous pas « assez de chefs-d'œuvre connue cela ? Est-ce donc une « dem'èe qui manque? J'en aperçois de tous les côtés, « des plus radieux et des plus estimables ; le dix-neu- « viéme siècle , pour sa part, en a une provision « énorme : vienne la mauvaise saison, viennent la se-
« cheresse, la famine et le réalisme, — ses greniers u sont remplis. Mettons-y un peu de discrétion, que « diable !
« J'ai mille raisons pour ne pas écrire de chefs-d'œu- « vre. Ma santé d'abord; c'est quelque chose, cela. Le « chef-d'œuvre est particulièrement nuisible à l'eslo- « mac ; il est la source des plus effi'oyables désordres ; (( — il étreint les tempes, il suspend la respiration, il « enflamme le sang et le fait affluer au cœur. Par lui, « l'œil se cave et le regard devient fixe. Trop heureux *( s'il ne vous courbe pas avant l'âge ou s'il ne vous « brise pas du premier coup !
« Si encore mon siècle n'exigeait de moi qu'un clief- (i d'œuvre — un seul ! — je pourrais peut-être me dé- « cider à le faire. Autrefois, le chef-d'œuvre était un « des pseudonymes de la paresse : on avait fait un « chef-d'œuvre, et tout était dil; on se reposait. Mais, « aujourd'hui, les coutumes sont bien changées, et le « chef-d'œuvre appelle le chef-d'œuvre. Que je m'ar- « rète en route, tout le monde me harcellera et se met- « Ira en travers de mon loisir, — Qoe fait-il mainte- « nant ? se demandera-t-on. — Rien, se répondra-t-on. « Et l'on se croira le droit de s'étonner, de s'indigner « même. Les plus bienveillants, me voyant survivre à K mon chef-d'œuvre, me traiteront de vieille bête.
« Le chef-d'œuvre me gênerait pour marcher, pour « m'habiller, pour saluer, pour m'asseoir, pour jouer « aux dominos. Un bourgeois ne s'imaginera jamais
« combien c'est fatigant d'avoir toujours devant soi le « spccire de la postérité. Je ne m'appartiendrais plus, u j'appartiendrais à mon chef d'œuvre. Il serait mon « censeur, mon tyran. 11 me brouillerait avec tous mes « amis ; il me fermerait toutes les issues, et empècbe- « rait tous mes projets de foilune. Dès que j'aurais « écrit un chef-d'œuvre, ou ne uh\ croirait plus bon à u lien; on me montrerait au doigt, eu disant : — Oh ! (( celui-là a su faire son chemin, celui-là s'est créé une .< position.
« Le chef-d'œuvre, une position !
« Mais le chef-d'œuvre, au contraire, est le clairon « sonore et déchirant qui va réveiller les créancieis en- «( dormis au fond de leurs registres ! Le chef-d'œuvie >( est la fanfare imprudente de la pauvreté ! «
ni
Ici, l'homme de lettres Bourgoin arrêta les Rots de son éloquence.
U avait cru entendi'e un léger soupir. Il se leva et il alla, sur la pointe du pied, écarter l'épais lideau d'uue alcôve où dormait une jeune et belle fennne, la tète abandonnée sur un bras éblouissant, — lèvres entr'ouvertes, cheveu.v déroulés.
L'homme de lettres Bourgoin la contempla pendant quelques minutes.
« Non, je n'écrirai pas de chef-d'œuvre, conlinna- « l-il en laissant retomber le rideau avec précaution.
« Le chef-d'œuvre est jaloux et exclusif ; il n'admet « hi femme que comme un sujet d'éludé; il m'empè- « cherait d'adorer cotte enfant si charmante et si per- (, vorse ; — ou, s'il me permettait de l'adorer en l'étu- (' diant, il me rendrait malheureux comme Mohère ou (( cruel comme Gœlhe.
« Je renonce au génie, c'est convenu. Remportez le « laurier, je ne suis pas encore chauve comme César ; (( rentrez la pourpre au vestiaire, je ne veux pas mon- « ter au Capitole : — voilà un point bien arrêté. — Je « renonce également aux statues, slatucites et bustes i( qui sont la conséquence du chef-d'œuvre ; il ne me i( plait pas qu'on voie dans cent ans ma tète en marbre (( dans le vestibule d'un nuisée ou au bas de l'escaher % d'une bibhothéque.
« Mon Parnasse à moi — pour peu qu'on tienne à le « connaître — est situé au delà de la barrière Montpar- (( nasse; il s'appelle le coteau de Meudon. 11 est fleuri, ( il est touffu, il brille. C'est là que j'entraîne ma Muse n et que nous roulons tous deux dans la saison des rai- « sins...
« Ma Muse n'est pas bégueule, connue vous voyez ; « mais je n'ai garde de lui faire un chef-d'œuvre, — K car il faudrait ensuite l'épouser, « S bas le chcf-d'œuvi-e ! »
Ayant dit, l'homme de lettres Bourgoin repoussa sa table dans l'ombre ; — puis il prit son chapeau, sortit et s'en alla écrire un article de petit journal sur le coin d'une table d'iniprimerie.
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