UN APPARTEMENT DE GARÇON
sAiKT-juLEs, à deux témoins. — Messieurs, je ne me dissimule pas la gravité de l'offense que j'ai faite hier soir à H. Engoulevent; mais, loin de m'en trouver marri, vous me voyez au contraire parfaitement convaincu de mon bon droit et de la nécessité de mon moyen de répression. M. Engoulevent, que je n'avais jamais vu de ma vie avant la première représentation des Hussards de Vamour^ a eu le tort immense de s'incruster dans mon fauteuil d'orchestre, n° 71, sous le frivole prétexte que je ne l'occupais pas, et le tort non moins exorbitant de se refuser ensuite à ma légitime léclamation. C'est alors que j'ai infligé à M. Engoulevent un châtiment spontané, dont je m'applaudissais encore tout à l'heure, en faisant ma barbe. Je n'ignore pas les lois du point d'honneur, messieurs : me refusant à regretter ce que vous appelez un mouvement de vivacité, je sais que l'usage m'enjoint d'accorder à M. Engoulevent une satisfaction par les armes. J'obéirai à l'usage. Ce fait acquis, permettez-moi une observation et une demande. M. Engoulevent, à qui appartient, selon vous, le choix des armes, choisit l'épée. Or, l'éducation
incomplète que je dois à ma famille, les nécessités d*une existence souvent précaire, mille hasards enfln, joints à un fond naturel d'insouciance, m'ont toujours tenu éloigné des salles d'escrime. Je n'ai jamais touché un fleuret. J'accepte cependant l'arme de H. Engoulevent, je m'empresse de vous le déclarer. Seulement, ne vous parait-il pas convenable, aussi bien pour M. Engoulevent que pour moi, de m'accorder un délai déterminé, afîn que je puisse apprendre, sinon à lutter, du moins à tomber avec grâce? Telle est, messieurs, la question que je soumets à votre compétence.
LES TÉMOINS. — Soit, mousicur, nous vous donnons un délai de trois mois.