‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 3)Chapitre 39 sur 74 · LE CONGRÈS DES STATUES · texte numérisé non relu

LE CONGRÈS DES STATUES

La scène se passe dans l'Ile des Cygnes, au dépôt des marbres, à la hauteur de Grenelle. Il est minuit. La lune donne, et éclaire une multitude de slalues, les unes debout, les autres assises sur le gazon

Le bureau est ainsi composé :

Président : Henri IV.

Vice-présidents : Gultcmberg et la statue du Commandeur.

Secrétaire-rapporteur: Rossini.

HBKRi IV (du Pont-Neuf), agitant une sonnette. — Messieurs, la séance est ouverte.

QUELQUES VOIX. — Nous ne sommes pas en nombre.

D AUTRES VOIX. — Si ! si !

UARGEAu (de Chartres). — Je demande l'appel nominal.

DESGARTEs (de Tours). — Vous avez raison; l'appel nominal ! La méthode avant tout. {On procède à V appel

nominal, dont le résultat donne nn excédant de dix-huit mevùrres.)

iiENni IV. — Ah! vous voyez bien. La parole est à monsieur le secrélaire, pour la lecture du procès- verbal de la dernière séance.

RossiNi (du contrôle de l'Opéra), se levant. — Messieurs... je prie le bureau, ainsi que mes chers confrères, de m'excuser... [A part.) Que ces sous-pieds de marbre me gênent! [Haut.) Le temps ma malheureusement manqué pour rédiger le procès-verbal en question. (Murmures.)

HENRI IV. — Le bureau, qui comptait entièrement sur vous, monsieur Rossini, ne peut s'empêcher de vous manifester son mécontentement. Comment voulez-vous que nous arrivions à des séances régulières si vous, un membre de noire comité, vous êtes le premier à donner l'exemple de l'infraction à nos statuts?

M. DE TOURKY (de Bordcaux). — C'est intolérable, en effet.

ROSSINI. — Permettez...

BoiËLDiEU (de Rouen). — Il faut infliger un blâme public au secrétaire !

ROSSINI.— Monsieur Boïeldieu en parle bien à son aise. Je ferai observer à l'assemblée que ma situation au milieu d'elle est tout à fait exceptionnelle et méiite quelque indulgence. Je suis encore vivant, p^r Baca?/ J'ai des devoirs à remplir sur terre, et cela me force à faire deux parts de mon temps. Comme homme, je vous suis

THÉÂTRE DU FTGAIlO i^l^

tout acquis ; mais comme statue, j» manque évidemment de loisirs.

sucHET (de Lyon). — Il a raison.

RossiNi. — Ce soir, par exemple, afin de ne pas faire défaut à notre réunion, j'ai été obligé de m'esquiver de chez moi en laissant inachevée une partie de bouillotte avec quelques amis. Il ne me reste plus une seule minute pour faire des opéras et des macaronis. Je ne me plains pas, je n'ai pas ce mauvais goût. Mais je désirerais au moins «que le comité voulût bien m*adjoindre quelqu'un.

BoiELDiEU. — Toujours parcsscux !

HENRI IV. — Les fonctions de secrétaire incombant aux plus jeunes membres, je propose à rassemblée M. Casimir Delavigne (du Havre-de-Grâce).

CASIMIR DELAviGME. — Ha vuc cst bien mauvaise...

HENRI IV. — Si personne ne réclame le scrutin, nous voterons par assis et levé. — Que ceux qui désirent M. Casimir Delavigne pour secrétaire rapporteur veuillent lever la main. — Très-bien. Il y a presque unanimité. La contre-épreuve est inutile. M. Casimir Delavigne est nommé secrétaire rapporteur conjointement avec M. Rossini.

CASIMIR DELAVIGNE. — Comme c'est désagréable ! (il M. de Buffon,) Ne pourrais-je pas me désister de mes fonctions en votre faveur, monsieur le comte?

BUFPON (du Jardin des Plantes). — Merci ; je ne veux pas abîmer mes manchettes.

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(iOETHE (de Francfort), traversant le pont de Grenelle avec Pierre Corneille. — Hâtons-nous, mon cher collègue, je vois là-bâs que la séance est conunencée.

PIERRE CORNEILLE. — Écoutcz donc; je suis venu à pied de Rouen, et mon soulier me fait mal.

GOETHE. — Ah oui î ce fameux soulier...

HENRI lY. — L'ordre du jour appelle le dépouillement de la correspondance. — Monsieur le secrétaire, vous êtes invité à lire les lettres parvenues au comité. {Rossini lit plusieurs réclamations de statues auxquelles il manque un ne%y un bras ou quelque autre portion d'ellesmêm£s.)

PARMENTiER (dc Hontdidicr), au général Damesme. — Hum!... ne sentez-vous pas, comme moi, une odeur...

LE GÉKÉRAL DAMESME (dc Fontainebleau). — Une odeur de pipe? Oui.

HEXRi IV. — Qui est-ce qui fume ici ?

MANNEKEN-pis (de Bruxellcs). — Pardine ! ce n est pas difficile à deviner, saves^^ous; c'est Jean Bart.

JEAN BART (de Dunkcrquc). — Méchant gringalet! je vas t'envoyer dans la Seine.

HENRI IV, avec douceur. — Voyons, Jean Bart; il y a des dames.

JEAN BART, cu murmuraut. — C'est bon; on va s'éteindre ..

MANNEKEN-pis. — Si VOUS avcz bosoiu de moi pour ça, savez'vous?

JEAN BART. — Mille sabords ! (// menace Manneken-

pis, qui se sauve derrière la statue de Grétry (de Liège). JEANNE HAGUETTE (dc Beauvais), bas à Jean Bart. — Allez, finissez votre pipe^ mon brave; ne vous gênez pas pour moi. Je ne suis pas une mijaurée.

puiLiBERT-EMiiANDEL (de Turiu). — Sileucedonc! écoutez la correspondance.

JEAN DE LA FONTAINE (dc Château-Thierry). — Quelle correspondance?... Dites-moi, a-t-on élevé une statue à Barruch?

HENRI IV. — Ces diverses réclamations seront renvoyées à la commission de restauration. — Maintenant, messieurs, si vous le voulez bien, nous allons passer à la réception de notre nouveau collègue, H. Lhomond.

DDCANGE (d'Amiens), à Cambronne. — C'est mon compatriote. Une excellente acquisition pour notre sociélé, vous verrez.

CAMBRONNE (dc Nautcs). — Eh! qu'est-ce que cela me fait?

DDCANGE. — Dites douc, vous le prenez sur un ton...

GAHBRONNE. — Je le prcuds comme il me plait ; allez vous promener, vous l

DUGANGE. — Monsieur ! . . .

CAUBRONNE. — ... La garde meurt et ne se rend pas.

HENRI IV. — Monsieur Lhomond, vous pouvez vous avancer...

LA TOOR (de Saint-(}uentin). — Le masque est ingrat ; je n'aurais pas aimé à dessiner cette tète-là.

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JEANNE HACHETTE (de Bcauvais), à Clémence Isaure. — Qu'est-ce que c'est que ce Lhomond? un guerrier?

CLÉMEKCE ISAURE (du Luxcmbourg) . — Non, madame, un professeur.

JEANNE HACUETTE. — Encore !

LiioMOND, lisant un papier. — Jeunes élèves... je veux dire : chers collègues... distinguo... Mon bonheur est grand de me trouver parmi vous, et je puis m'écrier comme dans les exemples de ma Grammaire : Je suis favorisé de la fortune, mihi favet foi^nna /... car, ainsi que vous ne Tignorez point, faveo n'a po'nt de passif...

DUGUESGLiN (de Diuan). — Que nous chani.*' ce particulier-là?

LHOMOND, continuant. — Je viens de parler de ma Grammaire; c'est assez naturel, n'est-ce pas ? Un père aime ses enfants, pater amatstws liberos,.. Je vous parlerai tout à l'heure de mon Epitome et de mon De viris illnstribvs; car, moi aussi, je fiis un auteur fécond... J'ai été lu, lectus sum ou fui. . .

JEANNE HACHETTE, à Clémcnce Isaure, — Comprenezvous quelque chose ?

CLÉMENCE ISAURE, sèchement, — Mais certainement, c'est de la belle latinité.

JEANNE HACHETTE. — Ëxcusez-moi, madame. (A part.) Bégueule, va!

LHOMOND, contimuinl. — Quelques-uns d'entre vous, mes chers collègues, se souviennent peut-être encore de mes leçons. . . Je me réjouis de vous avoir été utile ;

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tournez : de ce que je vous ai été utile, gaudeo qmd tibi profuerim... Pendant toute ma vie, j'ai pu dire avec orgueil : j'enseigne la grammaire aux enfar.ts; tournez : j'instruis les enfants sur la grammaire, doceo pueros grammaticam.,. Je reçois aujourd'hui la récompense de mes travaux. . Ha Grammaire,,,

PIERRE LE GRAND (de Pétersbourg) — Ah çà! est-ce qu'il ne va pas sortir de sa Grammaire?

JACQUART (de Lyon). — Il commence à me mécaniser.

DUCANGE (d'Amiens) à Erasme. — C'est une excellenle acquisition pour notre société que ce Lhomond. Etesvous de mon avis?

ÉRASME (de Dordrecht).. — Je n'ai pas d'avis.

MANNEREs-pis, s^approchatit de Ducange, — M'sieu, c'est-y vous qui avez fait Trente ans ou la Vie rf'ww joueur ? {Ducange lui lance un regard courroucé,)

LHOMOND, continuant,. — Ce serait pour mon cœur une douce satisfaction d'apprendre que ma Grammaire est toujours en usage dans les collèges... Ce livre coûte vingt sous, hic liber constat viginti assibus,,. Du moins, c'était ce qu'il coûtait dans mon temps... dans mon temps... — Ah! mon Dieu ! j'ai interverti les feuillets de mon discours; ce sont mes élèves de sixième qui me les auront chipés... Comment m'y retrouvera présent? — Chers collègues... statua^ la stalue... Laquais, chassez les mouches... Les verbes déponents se conjuguent comme les verbes passifs. — Est-ce pendant le trajet que je les ai égarés?... Bonus^ bona^ bonum.

CA]iBB0!(5E. — Quî csl-ce quî nous a Gcbu un Chinois pareil?

MAHHEKE5-PIS. — Â bas Ics pious ! Virent les vacances! (Tumulte.)

GDTTEMBERG (de StrasbouTg), basa Henri IF. — Il faut venir à son secours.

HEHRi nr. — Monsieur Lhomond, l'assemblée tout entière déplore Yivementla perte de votre manuscrit... d'autant plus qu'elle était décidée à en voter l'impression — chez notre collègue Guttemberg. (Mouvement de GtUtemberg,) Le comité vous remercie des compliments que vous avez bien voulu lui adresser, dans une langue qui vous est familière et à la culture de laquelle vous devez votre plus beau titre de gloire.

LE GENERAL DE BOiGNE (dc Ghambéry), étonné. — S'exprime-t-il assez bien, cet Henri IV ! Où diable a-t-il été chercher ces formules académiques?

DocàifGE, à Bernardin de Saint'Pieire.^ Voulez-vous me permettre de vous exprimer mon opinion?

BERMARDiN DE sAUfT-piERBE (du Hâvre). — Voloutiers, monsieur Ducange.

DDGANGE. — Eh bien! Lhomond est une excellente acquisition pour notre société. 11 nous dédommagera de cette masse de freluquets et d'artistes que la France nous envoie depuis quelque temps, je ne sais pourquoi.

MAURICE DE SAXE (dc Strasbourg). — Laissez donc ! il est assommant, votre Lhomond. (Ducange. s'éloignej anéanti.)

HENRI IV. — Messieurs, pour terminer la séance, je vais prier Thonorable H. Yiennet de nous dire une fable. (Surprise dans Vauditoire.)

PLusiEORs VOIX. — Mais M. Yiennet n*est pas de notre société.

l'abbb de i/épée (de Versailles). — M. Yiennet n'a pas de statue !

GEOFFROY-SAiNT-HiLAiRE (d'Ëtauipes) . — Pas possiblc !

HENRI IV. — On m'avait affirmé cependant...

VOIX NOMBREUSES. — La clôturc ! la clôture î

L'ordre du jour étant épuisé, l'assemblée procède, par voie d'élection, au renouvellement par tiers du comité. Voici les non.s des dix-buit membres sortants :

Guillaume le Conquérant , Jenner , Augustin Haily , Molière, Le Rémouleur, Fléchier et Henri IV.

Ont été élus, en remplacement et après un seul tour de scrutin *

Spartacus, 314 voix;

Puget, 31 1 ;

Amyot, 296 ;

Mathieu Dombasle, 295 .

Jacques Cœur, 290 ;

GaRlée, 288 ;

Talma et Louis XIV, ex œqtw^ 281 .

Immédiatement, le comité a constitué son bureau, qui se trouve composé de la manière suivante, pour Texercice 1860-1861 :

PRÉSIDENTS D AGE : Mcmnon, madame Loth.

PRÉSIDENT : Pasquin.

iSO THEATRE DU FIGARO

VICE-PRÉSIDENTS : Voltdire, le maréchal Ney.

sECRiTAiREs-RAPPORTEORs '. Rossiiii, Casimîr Delavigne. TRÉsoRi! R : Jacques Cœur (de Bourges).

ARCHIVISTE : Massillon (delà place Saint-Sulpice).

UiN COQ, dans le lointain. — Cocorico !

PASQUiN. — Messieurs, la séance est levée.

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