LE PETIT JOURNAL EN PROTINCE
Une table à thé, à cent lieues de Paris. Des lampes à abat-jour vert. Sept ou huit personnes rassemblées chez madame de Segonzac. Honnêtes et calmes physionomies. Une jeune fille, Cécile, brodant. Le portrait de M. de Segonzac, en costume de lieutenant général.
M. BODDOT. — ... Je ne dis pas le contraire ; mais en prenant par le Mail on est bien plus vite arrivé; on gagne cinq minutes au moins... tandis qu'en passant devant la Préfecture vous êtes obligé de faire un détour... sans compter que la rue Saint-Ëloi est pavée de petits cailloux fort pointus qui abîment la chaussure... je ne vous le dis pas sans l'avoir expérimenté... la Préfecture...
MADAME DE SEGOKZAC, à tiuê femme de chambre qui entre. — Qu'est-ce que c'est, Virginie?
VIRGINIE. « C'est votre journal, madame.
HADAUE DE SEGONZAG, déchirant la bande. — Mais non, ce n'est pas mon journal; c'est celui de mon fils. (Elle leposesu7'la table,)
VIRGINIE. — Dame ! il n'en est pas venu d'autre aujourd'hui. (Elle sort,)
MADAME DE SEGONZAC. — Commc c'est agréable! pas de journal. Voilà deux fois que cela arrive depuis. le commencement du mois !
MADAME CELLERiER. — Et le jourual de Votre fils, quel est-il?
MADAME DE SEGONZAC. — Le joumal dc Célestin? Je ne ne sais pas; je ne l'ai jamais regardé.
M. BOTTANT-GAGNEox, lisaM U titre, — Figaro...
MADAME CELLERIER. — C'cst peut-être intércssaut.
CÉCILE. — Il y a une image...
M. BOTTANT-GAGNEOX. — Oul, lo BarbicF dc Séville, le héros de Beaumarchais... Voyez donc, Boudot; il ressemble à Tilliard.
BOUDOT. — C'est, ma foi vrai... à Tilliard, quand il est de bonne humeur... Oh! c'est prodigieux!...
MADAME CELLERIER ET MADAME DDCLOUX. HcSSieurS,
laissez-nous voir aussi... Ah! Tilliard!... c'est frappant !
M. joossAUME. — Seulement, je trouve que le dessinateur aurait dû le représenter avec son parapluie.
MADAME DE SEGONZAC. — Eh bien, puisque cela ressemble tant à Tilliard, il faut nous lire cela, monsieur Bottant-Gagneux.
MADAME CF.LLERIER. — Ah OUi !
BOUDOT. — Journal pour journal, c'est toujours un journal. 11 ne peut y avoir dedans que ce qu'il y a dans les autres. . . les événements sont les mêmes pour tous. . . reste le point de vue, sur lequel chacun peut différer... mais il en est de cela comme de toutes choses : on en prend et on en laisse... pourquoi...
MADAME DDGLODx. — Monsieur Boudot ! monsieur Boudot! un peu de silence, s'il vous plaît.
H. BOTTANT-GAGNEUX. — Lc premier article est intitulé : Chronique parisienne. Je commence : « — Cette semaine « a -été attristée par l'indélicatesse d'un jeune garçon « qui, mû par une cupidité blâmable, n'a pas craint (( d'empoisonner toute une famille de bottiers Hec- « klembourgeois, au sein de 'laquelle il demeurait. Il et ne m'appartient point d'afficher une sensiblerie dé- « placée au sujet des bottiers Mecklenibourgeois : je « n'ai personnellement ni à m'en louer ni à m'en plain- « dre; mon bottier est Picard et demeure rue Jacob. . « Cependant, je ne peux m'empècher de gémir sur les « funestes penchants de ce jeune garçon, que rien n'a « pu arrêter dans l'accomplissement de son forfait, ni « le souvenir de l'hospitalité reçue, ni le cri de sa conte science, ni la crainte de la gendarmerie déparlemen- « taie. S'il faut en croire les feuilles judiciaires, ce t précoce scélérat aurait allégué pour sa justification « que les susdits bottiers s'obstinaient à lui faire des « bottes trop étroites» Nous hésitons à croire que ce
f moyen de défense, quelque ingénieux qu'il puisse paf raitre au premier abord, trouve du crédit auprès de K la justice... »
M. JonssAOME. — C'est très-bien dit.
M. BOUDOT. — Oui... certainement... oui... Hais ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que cet auteur... que je ne connais pas, du reste... dont j'ignore le nom... le prend sur un ton... là... comme qui dirait... goguenard, enfin?
HADAME CELLERIER. — Mais UOn.
MADAHE DUCLOUX. — Mais UOU.
MADAME CELLERIER. — Vous voilà bien, avec vos méfiances habituelles, monsieur Boudot î
MONSIEUR BODDOT. — Hettous quc jc me trompe, mesdames; je n'ai aucun mérite à vous faire cette concession... Continuez, monsieur Bottant-Gagneux.
M. BOTTAHT-GAGNEox. — Voloiitiers. [Lisatit,) « Nous « sommes heureux d'avoir à apprendre une bonne nou- « velle à nos lecteurs. Saint-Ildefonse, notre grand « Saint-Ildefonse, sous-chef de claque à l'Ambigu, vient « de réaliser un héritage immense. Une princesse po- « lonaise, qui, pendant les dures années de l'exil, avait « eu tout le temps d'admirer sa belle tenue sous le lus- « tre et l'éclat de ses chaînes de montre, lègue à Saintce Ildefonse une centaine de mille Kvres de rente. — « Il paraît qu'il y a encore des princesses polonaises; « dans les mauvaises années, on en fait avec des mort distes du Gros-Caillou. — Le monde des lettres et des
« arts doit se féliciter tout entier de la chance qui atteint « notre bien-aimè Saint-Ildeforise Cela prouve qu'une H belle tenue et un assortiment varié de chaînes de (( montre trouvent toujours leur récompense ici-bas. A' « l'occasion de cet héritage, il y a eu au café Achille un « grand souper, suivi d'un bal par souscription, auquel (( assistaient toules les étoiles des bouis-bouis du boule- « vard du Temple. •
M. JoussAUME, interrompant, — Bouis-bouis?
M. CHonippE JUNIOR. — Lcs étoUês des bouis-bouis?
M. BOTTÀNT-GAGKEux, continuont. — « On a particuf lièrement remarqué, à cette fête de Fintelligence, « mademoiselle Gamusette, la jeune première du théâtre « du Petit«Lazari, laquelle, dans un aimable et piquant « abandon, s'est écriée en frappant sur le ventre de notre « célèbre Saint-Ildefonsc : — C'est égal, mon bon- « homme, lu as une rude chance, tout de même ! »
iiAQAME DE sEGONZAC. — Cécilc, va cherchcr mon étui à lunettes, que je crois avoir oublié dans ma chambre.
CÉCILE. — Ma tante, vous l'aviez à côté de vous, il n'y a qu'un instant.
HADAHE DE sEcoszAc. — Va t'en assurer, ma Cécile, va. (Cécile sort lentement,) Dites donc, il est un peu égrillard, le journal de Céleslin.
M. BOTTANT-GAGNEux. — Bail! ccla nc dépasse pas la plaisanterie.
MADAME CELLERIER. — Non, UOn.
M. BOTTAKT-GAGNEux. — Faul-il poursuivrc?
Il THÉÂTRE DU FIGARO
MADAME DE sEGONZAc. — Puisquc Hous sommcs entre nous...
{On achève la Chronique parisienne, qui détermine l'approbation presque unanime,)
M. JonssADME. — Il y a le trait.
M. cHonippE JUNIOR. — Oui, c'est dans le genre du Nain jaune,
M. BouDOT. — Je persiste dans mon dire : on ne sait pas si cet auteur. . . que je n'ai jamais vu. . . plaisante ou ne plaisante pas. Il a une façon d'exagérer les petites choses et de diminuer les grandes... qui lui est propre... ce doit être un tout jeune homme... la jeunesse seule est capable de. . .
MADAME DDCLoux. — Voyous la suitc du journal, monsieur Bottant-Gagneux.
MADAME DE SEG0M7AC. — Nc craigncz-vous pas de vous fatiguer?
M. BOTTANT-GAGWEUx. — Voi^s êtcs trop bonuc madame; j'ai une poitrine de fer.
MADAME DUGLoux. ^- Ah! tant tnieux.
M. BOTTANT-GAGNEUX. — Lc secoud article a pour tititre : Paris dansant^ et pour sous4itre : Le bal des Folies-Casseroles.
MADAME OELLERiER. — Voilà qui doit être amusant.
Mi BOTTANT-GAGNEUX, p(lr(rot4ran^ — Hum!... peste!... {Lisant à part.) m La petite Gnan-gnan, ainsi surnom* « mée, à cause de son parler enfantin, avait un air « pâle et maladif; on eût dit un bouquet de violettes
« ramassé dans le ruisseau. — Ernest! dit-elle au jeune u homme de Torchestre, qui jouait de la basse, j*ai « diné aujourd'hui d'un radis noir seulement, mais je « t'aime bien, va! » Diable!... (Il continue à voix basse.) MADAME DDCLoux. — Eh bien, pourquoi ne lisez-vous pas tout haut?
M. BOTTANT-GAGKEUx. — C'est que... c'est bien long... trois, quatre, cinq colonnes.
M. CHODIPPE JDNioR, regardant. — Tiens! c'est signé : Jean Rousseau.
M. JoussAUME, avidement. — Jean-Jacques Rousseau? M. BOTTANT-GAGKEux. — Non Jeau Kousscau. Quelque descendant sans doute... Cela paraît fort intéressant, d'ailleurs... Je propose de réserver cette étude pour la bonne bouche et de passer aux Nouvelles à la main.,. Ah! des Nouvelles à la main.». Voulez-vous?
M. BODDOT. — Oui ; des nouvelles ; c'est plus positif. M. uoTTART-GAGNEiix, Usant. — « Jeudi dernier, vers « trois heures de l'après-midi, sur le boulevard Mont- « martre, H. Hostein se promenait, rêvant de la deux « cent cinquantième représentation de Y Histoire d'un « Drapeau^ lorsqu'il aperçut un gandin...
M. JOUSSAUME. — Un gandin?
MADAME DE SEGONZAC. — Qu'esl-cequc c'cst quc cela? M. BOUDOT. — Attendez donc... un gandin... j'ai comme une idée que c'est un oiseau... La suite de la nouvelle va nous éclairer.
M. BOTTANT-GAGNEUx. — (( Un gandin, qui lui dit en
« lui serrant la main... » Non, ce n'est pas un oiseau. « — Mon cher, je vous offre mon compliment trèst sincère; voilà un succès qui va faire enrager tous les a bons petits camaros... » Camaros? Je ne comprends pas.
M. BODDOT. — Ce sont probablement des mots d'au* teur... Passez, Bottant-Gagneux...
iiADiME CELLERIER. — Ouî, uno autrc nouvellc.
M. BOTTAKT-GAGNEDx. — Je Ic vcux bien. (Lisant.) « Tout le monde, à Paris, sait aujourd'hui que de Goy « aie sac... b Le sac .. oui... le sac... « Hais un sac « véritable, authentique, entoile delà Banque. Antonio « AVatripon a été admis à le voir. Aucun doute n*est « donc plus permis aujourd'hui sur l'opulence de a notre cher traducteur, qui, il faut bien le dire, avait « passé sa vie jusqu'à présent à se fourrer le doigt « dans l'œil. »
MADAME DE SEGONZAG. — Pauvrc hommc !
M. cuouipPE JUNIOR. — Quelle singulière habitude! cela devait lui faire bien du mal.
MADAME DDCLOox. — AUons, mcssicurs, moins de bruit, s'il vous plaît. Monsieur Bottant-Gagneux, des nouvelles !
M. BOTTANT-GAGNEUX. — Je suis à VOS ordrcs... Ah ! en voici une qui concerne H. Scribe.
MADAME CELLERIER. — Lc petit Scribc, Tautcur de la Demoiselle à marier? Quel joU talent î
TUËÂTRE DU FIGARO 17
II. joussADME. — Est-ce qu'il travaille toujours pour le théâtre ?
V. BOTTAKT-GÀGNEux, lisatit, — « H. Scrlbc ne pouvait se consoler de sa dernière veste... »
MADAME CELLERIER. — Commeut! il portc des vestes, M. Scribe?
MADAME DE sEGONZAG. — Ail! c'cst dc la coquctterie !
M. BOTTANT-CAGNEUX, Usatit. — d Dans sa douleur, il « se trouvait malheureux d*être un immortel. Tous les « malins, il se promenait dans son porc... »
TOUS. — Hein?
M. BOTTANT-GAGNEux. — Pardouncz-moi. .. c'est moi qui me trompe... « Il se promenait dans son parc... son (( parc... Il épanchait sa mélancolie dans les urnes de (( ses naïades de marbre; il apostrophait les fleurs du « rivage qui lui font un printemps éternel, et leur (( disait : — Se peut-il que ma Fille de trente ans ait fait a un four !
MADAME DE SEGOKZAC. — Répétez douc.
M. BOTTANT-GAGNEtix, lisant, — Sc pcut-il quc ma Fille de trente ans ait fait un four? »
MADAME DE SEGOKZAC. — Qu'est-cc quc ccla signifie?
M. CHOuippE JDNiOB. — Une fille qui fait un four!
M. BOTTANT-GAGNEDx. — Je Us cc qui cst écrit, mais je suis irresponsable, je vous en préviens. (Lisant,) « Il ajoutait : — C'est la faute de mon collabo, »
M. BOODOT. — Pour le coup, cela devient intolérable... CollabOy four, veste, sac, gandin.,. Quel est ce
baragouin nouveau? (On entend le bruit lourd d'une porte cochère qu*on referme.)
UADAME DE SEGONZÀG. — Ah! voilà Célcstin qui rentre; nous allons lui demander des explications.
cÉLESTiN. — Bonsoir, maman. (Il Vembrasse.) Où est donc Cécile?
MADAME DE sEGONZAC. — Tu vieus du ccrcle?
cÉLESTiN. — Dis donc du club, maman... Bonsoir, monsieur Bottant-Gagneux... (Apercevant le Figaro.) Tiens ! vous lisiez mon canard?
M. cHooippË JUNIOR. — Son canard?
M. BouDOT, haussant les épaules, — Un canard, à présent! c'est le renversement du monde !
MADAME DE SEGONZAG. — Tu reçois là uu drôle de journal, mon ami.
GÉLESTiif . — N'est-ce pas qu'il est amusant?
MADAME OR SEGONZAC. — À dire vrai, nous n'en savons trop rien.
GÉLESTiN, souriant, — Ah! c'est juste... pour qu'il amuse il faut le comprendre.
M. BOUDOT. — Et pour le comprendre?...
GÉLESTIN. — II faut y être abonné.
M. cuouippE JUNIOR. — Il a peut-être raison.
GÉLESTIN. — Madame Cellerier, une tasse de Ihë, s'il vous plaît... Mais où donc est Cécile?