‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 3)Chapitre 56 sur 74 · LE TERME · texte numérisé non relu

LE TERME

Encore la mansarde du poëtc. Fenêtre ouverte. Au bord de la fenêtre, un conciliabule de moineaux. Dans la chambre, des bardes éparses, des livres. Le poète assemble des paquets.

UN MoiNEAn. — Qu'est-ce que tu fais donc là, poète?

LE POETE. — Tu le vois, je déménage.

LE MOINEAU. — Sappisti !

LE POETE. — Et je n'ai pas une minute à perdre; à midi, il faut que tout soit vide céans. (/{ entasse des manusoits dans une vieUle malle.)

m DRAME EN VERS, se plaignant, — Oh ! là! là ! le butor ! j'ai mon cinquième acte tout replié.

UN ROMAN COMMENCÉ. — Ouf! on ne bouscule pas les gens de la sorte ; mon héroïne doit avoir au moins le premier chapitre démis.

LE MOINEAU. — Pourquoi l'en vas-tu, poète?

LE POETE. — Il est bon là, le moineau! Je m'en vais parce que le propriétaire m'a donné congé.

SECOND MOINEAU, simmisçant dans la conversation. — Le propriétaire, nous le connaissons : c'est la robe de chambre jaune du premier étage.

LE POETE. — Juste. Un joli monsieur!

PREMIER M019EAU. — Nous te regrettons, poète ; tu n'étais pas méchant, quoique tu eusses parfois des mines effarées et que tu parlasses tout seul, avec de grands gestes ; mais tu ne nous faisais pas peur ; nous t'écoutions, et cela nous amusait. Ton successeur ne serapeutèlre pas aussi drôle.

SECOND HoiNEAu. — Nous regrcttous également les croûtes de pain trempées dans Teau, que tu nous jetais.

LE POETE. — Bon, bon, cela ne vaut pas la peine de me remercier, mes petits amis. (Une pendule sonne ^ pas chez lepoétey au dehors.) Dix heures ! hâtons-nous.

PREMIER MOiHEAu. — Quc pcnscra la jeune dame d'en face, lorsqu'elle ne te verra plus?

LE poËTE. — Ah! tu t'es aperçu... Moineau, mon bonhomme, vous appartenez à la police.

LA SONNETTE. — Drclin, drelin!

LE POETE. — Oui, sonne, sonne; c'est ta dernière heure, ma mie ; tu ne me causeras plus de tressaillements; sonne tant que tu voudras. (// va ouvrir et se trouve devant le concierge.) Vous venez voir si cela s'avance, père Mathias, n'est-ce pas?

LE CONCIERGE. — Je n'ai pas la cruauté que vous me supposez, monsieur. Et cependant je dois m'avouer coupable envers vous d'un grand meschief.

LE POETE. — Mon portier qui parle comme Rabelais, à présent ! — Expliquez-vous, père Mathias.

LE CONCIERGE, embarrassé. — Vous savez bien ce bulletin de la Banque, que je vous ai remis hier, au sujet d'un effet de trois cent quatre-vingts francs souscrit par vous...

LE POETE. — Aïe!

LE CONCIERGE. — Vous Taviez oublié sur votre taUe; après votre départ, je m'en suis aperçu.

LE POETE. — Bah! c'est bien possible. Fatale étourderie !

LE CONCIERGE, utt pied de rouge sur le frorU. — Je m'en suis emparé, et, comme il vous invitait à aller payer avant cinq heures, j'ai pris la liberté d'aller payer à votre place. (Vivement) Excusez-moi, monsieur, j'ai cru bien faire !

LE POETE , sévèrement. — Vous avez remboursé ce billet?

LE CONCIERGE, confiis. — Avcc ines petites économies.*

LE POÈTE, après un moment de silence. — Monsieur Matliias, votre conduite n'a pas de nom... je pourrais me plaindre eux tribunaux, vous faire arrêter...

LE CONCIERGE. — Moi !

LE POETE. — Comme aliéné. Mais je préfère vous élever à la hauteur d'un ami. Je vous pardonne. Halhias, tu es l'ange du cordon !

LE CONCIERGE. — Ah! moiisicur ! (H se jette sur lu main du poète et la baigne de larmes. )

LE l'oËTE. — Dans mes bras 1 [Il ouvre se^ bras au

condergey qpi n'y précipite, — la sonnette tinte de nouveau.) Qui vient troubler notre effusion?

LE coNCiKiieE. — Je sais ce que c'est. C'est le propriétaire qui attend sur le palier.

LE POETE. — Sur le palier. . . le propriétaire ?

LE GOKGiERGE. — Il désiro instamment vous être présenté. (Entrée respectueuse du propriétaire.)

us PBomiéTAiRE. -* Monsieur, je vous supplie d'oublier un malentendu que je déplore de toutes mes forces. Votre appptement est loué, il est vrai, mais j'ai à vous offrir, aux mêmes conditions, quatre chambres au premi^r étage, avec balcon sur la rue et la jouissance, de mon jardin.

LE coMGiEBGE, bûs uu poctc. — Sa fille est charmante.

LE P(^TE, de même, — Tais-toi, Mathias.

LE PROPRIÉTAIRE. — J'aiôie les lettres, monsieur, et lorsque vous voudrez bien me faire f honneur d'assister à nos petites réunions de famille, ainsi que je l'espère, vous verrez chez moi vos œuvres complètes, reliées en maroquin et doublées en tabis. Ah ! vous avez un beau talent, monsieur! Je le disais encore l'autre jour à ma femme.

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