‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 3)Chapitre 62 sur 74 · EN LISANT SON JOURNAL · texte numérisé non relu

EN LISANT SON JOURNAL

Le voilà! il vient de paraître; il sent encore l'imprimerie. Contenons-nous, ô mon Dieu! ne laissons pas éclater notre joie; on en rirait peut-être et je serais troublé dans ma lecture.

Que voulez-vous! j'aime mon journal; c'est plus fort que moi. Il y a des gens qui se passionnent pour une béte qui jappe ou pour un gros oiseau vert et rouge qui mord. Je ne me moque pas de ces gens-là; je fais même des efforts pour comprendre leur goût, — mais à la condition qu'on me laisse tranquillement vivre par mon journal et pour mon journal.

Il y aura (|uinze ans au trimestre d'octobre que je l'aime, quo je lui suis fidèle et que je le collectionne.

Cela a commencé comme une aventure : un de mes amis, qui s'était ruiné dans la teinture des bois, parfait pour Yalparaiso ; il \int me faire ses adieux ; son abonnement avait encore six mois à courir ^ il me le céda.

Sur le moment, je ne me montrai pas assez touché de ce cadeau.

J'avais alors des préventions contre tous les journaux en général ; cela venait de ce que je n'en avais jamais possédé un seul à moi. Je les avais toujours lus au café, entre deux parties de dominos, au bruit du billard et des conversations. Tout est bien changé aujourd'hui : je me passerais plutôt de mon repas que de mon journal: Je dis : mon journal! parce que je ne peux pas me figurer que ce soit aussi le journal des autres; il me semble qu'il existe entre lui et moi des relations exclusivement intimes ; je me plais à le regarder comme un être animé; je lui parle, je l'apostrophe, je le réfute, je m'emporte, — et je finis toujours par lui céder.

Le voilà, je le tiens ; je vais en déchirer la bande. Mon fauteuil me tend les bras, placé auprès de la fenêtre, dans le jour le plus favorable. Au dehors, mes ordres sont donnés : je n'y suis pour personne. — Commençons.

Très-bien, ce bulletin! Parfait, ce bulletin! L'écrivain qui le rédige a du tact et de Texpérience. Il ne va jamais trop loin; il ne dit que ce qu*il faut dire. C'est mon homme. — A quoi bon, en effet, meltre le feu chaque matin aux quatre coins de TEurope, je vous le demande?...

Voyons maintenant l'article de fond : Du paupéinsme en Angleterre; il est divisé par numéros, ce qui est l'indice d*un morceau d'éloquence : « Nous aborderons au- (( jourd'hui la partie théorique du discours de M. Bright, « prononcé dans le grand meeting de jeudi dernier, à « Huddersfield... » Hum! c'est bien profond pour moi. Quatre colonnes sur ce Ion! Ma foi, je suis sans témoins, passons l'article de fond.

Actes officiels. — « Par décret du 26 septembre... » Ah! mon Dieu! est-ce possible? (Il appelle.) Ma femme! ma femme! Grosbouchon est décoré! notre ami Grosbouclion, de l'hôpital militaire! Quel bonheur pour sa famille !

N'est'il pas un peu ton cousin?

ni

Où en étais-je? Correspondance particulière... Nouvelles étrangères... Faits divers... — Oui, Faits divers! Ils sont bien maigrelets aujourd'hui, bien maigrelets.

Tant pis 1 car c'est une des parties de mon journal auxquelles je m'intéresse le plus.

« Le jaguar du jardin des Plantes est décédé avanthier dans raprês-midi... » 11 était bien triste, il est vrai. Je me souviens d'en avoir fait la remarque à ma nièce il n'y a pas plus de six semaines ; j'ai même ajouté : — Voilà un animal qui n'ira pas loin!

N'importe; je suis fâché que l'événement ail justifié ma prédiction.

Encore de nouveaux effets de l'orage dans l'église du petit village de la Gaubertière (Deux-Sèvres) : « La « foudre, qui a respecté le clocher et la chaire, a em- « porté le tronc pour les pauvres. » — C'est très singulier, en effet!

(( Un pari qui a failli coûter la vie à son auteur a eu « Heu la semaine dernière à Mancliester... » — Pourquoi est-ce toujours à Manchester que les paris ont lieu? — a Le nommé John Black avait parié de manger « en un quart d'heure trente kilogrammes de rosbif, a sans boire autre chose qu'un petit verre de gin... Il « a été transporté à l'hospice dans un état désespéré. » — C'est bien fait! l'homme s'assimile à la brute par une absorption immodérée; telle est du moins l'opinion de nos médecins les plus fameux, de Boerhaave entre autres.

Ah! — des détails sur l'inconnu exposé hier à la Morgue : « Une femme qu'à ses vêtements il était aisé de « reconnaître pour une artisane s'est tout à coup ap-

t prochée du vitrage, en donnant les signes de la plus « vive agitation; mais, après quelques minutes d'exa* « men, elle s*est écriée sur le ton du désappointement : (I — Ce n*est pas lui; quel malheur! »

Gomment! c*est là tout? Mais cela ne m'apprend aucunement quel est cet individu. On a dû cependant trouver quelques papiers sur lui, une lettre inachevée ou une pièce de vers écrite une heure avant sa mort. C'est l'usage. Au besoin, je me passerais de la pièce de veis, mais je veux des renseignements ! — Ne pouvait-on pas me dire de quelles initiales son linge était marqué?

Vraiment, le rédacteur des Faits divers se néglige beaucoup depuis quelque temps. Cette négligence perce dans mille petites choses. Ainsi, il ne s'est pas procuré un seul centenaire depuis bientôt deux mois. Eh bien! c'est trop long. De quinzaine en quinzaine, un centenaire ou une centenaire accomplissant exactement ses quatre repas par jour et lisant sans lunettes, — cela fait plaisir, cela encourage. J'aimerais aussi à voir revenir plus fréquemment l'honnête anonyme a qui restitue 14 fr. au Trésor par la voie de la poste. » Ce sont là de ces traits de probité bons à propager au siècle où nous sommes. Dans un autre genre, quelques exemples de vol à la tire ne seraient pas non plus perdus pour les personnes trop confiantes. On pourrait remettre sous les yeux la femme qui soustrait des étoffes dans les magasins; autant d'avertissements! — Ce rédacteur ne comprend qu'à demi ses devoirs. — Il ne passe donc

jamais dans les rues où les maçons tombent du haut des échafaudages? il ne s*enquiert donc pas des puifs qui s'éboulent, des fosses d'aisances qui n ont point été vidées depuis trente ans? — Encore si pour racheter celte insouciance il se livrait à des calculs ingénieux ou à des statistiques plaisantes! On ne se lasse jamais de savoir ce que Paris consomme en une journée de veaux, démoulons, d'œufs et de barriques de vin. Voilà comme on amuse et comme on séduit, comme on attire et comme on retient!

Les Tribunaux ont bien aussi leur petit charme ; je ne sais ce qu'ils me réservent dans ce présent numéro, mais je doute qu'ils m'intéressent plus fort qu'à l'occasion du procès Cervignoli. Ah! le joli adultère que c'était là ! trente-sept lettres imprimées avec des épilhètes dans le goût de celles-ci : Mon ange! ma loulmiel ton gros ours de mari! Je n'avais rien lu d'aussi chaleureux depuis les lettres de Mirabeau à Sophie, datées du donjon de Yincennes.

Ce qu'il y avait de bouffon dans ce procès, c'est que les deux amants avaient étouffé CervignoU, le mari, entre j

deux matelas, et que CervignoU était resté huit mois dans cette position. Ah! ah! ah! {Il rit.)

Mais je me laisse aller à mes remembrances, et j'oublie les Tribunaux de ce jour : — « Cour d'assises de la Seine. Présidence de H. Anspach. Condamnation d'une concierge. — «r M. Y..., artiste-peintre, avait quitté de- « puis trois mois un logement qu'il occupait rue Chau- « chat, 27, pour aller habiter à Montmartre. En partant, a il avait défendu à la concierge de donner sa nouvelle « adresse. Cette concierge n'ayant pas tenu compte de a cette injonction, et des désagréments de plusieurs sor- « tes en étant résultés pour son ancien locataire, M. Y. . . a « porté plainte. C'est cette affaire qui amenait aujour- « d'hui la femme B... sur les bancs de la Cour d'assises. (( Après les débats les plus animés et les plaidoiries les (( plus émouvantes de part et d'autre, la femme 6..., « concierge, a été condamnée à quinze ans de travaux « forcés.

tt Le visage de Taccusée n'a trahi aucune émotion en « .entendant cet arrêt. »

Sac à papier! je trouve la Cour un tantinet sévère. Pourquoi donc ce peintre tenait-il à ce qu'on ignorât sa nouvelle adresse? Tout est mystère dans la vie des artistes !

VARIÉTÉS. Mcsurs finlandaises. Très-bien. Je mets de côté ce morceau, ainsi que l'article de fond, — pour ma provision d'hiver, avec mon bois.

La Reviie commerciale a pour moi de médiocres a\>pas; cela vient de ce que je n*ai jamais exercé d'autre profession que celle de sous-chef au ministère des cultes. Néanmoins je ne suis pas fâché, — comme citoyen, — d'apprendre de temps eu temps que a les orges disponibles sont toujours rares, que les seigles, un moment décontenancés, ont repris faveur sur les marchés de Champagne, à 27 50 et 28 fr. les i50 kil., et que l'on n'a rien dit aux riz. »

Gela lu, je me hâte de passer aux Nouvelles des spectacles^ — dont je suis friand, mais friand, friand au possible.

« COMÉDIE FRANÇAISE. — Cc soîr, spcctacle des plus piquants : le Collatéral, Y Ecole des maris et le Legs. »

— Oh! oh! des plus piquants!... Avec un billet de faveur, je ne dis pas; une loge de six places.

a ODÉON. — Relâche. » — J'aime mieux cela.

« THEATRE -LYRIQUE. — Pigncrol , Baume-les-Damcs « et Àgen ont fait retenir la salle entière pour trois « jours, afin de venir assister aux Pêcheurs de Catane, »

— Il fera bon pour les voleurs quand ces villes seront désertes... Eh! eh!

« PORTE-SAINT-MARTIN . — On rcfuse tous les soirs

« 3,000 personnes, et le bureau de location est littéra- « lement assiégé pour voir la Jeunesse de Louis XI y de c M. Jules Lacroix, Tilluslre auteur d'une Grossesse et « de Fleur à vendre. Ce drame, qui nous reporle au « plus beau temps de la période romantique, n'est pas « seulement un drame; c'est encore une véritable rêvé;? « lalion sur un des rois les moins connus de notre his- « toire. » — Pas possible! — C'est égal, le théâtre a bien tort de refuser ces trois mille personnes.

« GAÎTÉ. — On répèle activement Les Trente-deux « duels de Jean Gigon. Cette œuvre nouvelle d'une de « nos célébrités du boulevard passera probablement du « 5 au 10 novembre. » — H y a donc des célébrités du boulevard?

« CIRQUE. — Tous les soirs les Massacres de la Syrie. « Le caissier se frotle les mains. » — Probablement pour éviter les engelures. (Horbleu! je ne su^s pas une béte!)

Je puis me tromper, mais j*ai toujours un peu soupçonné les directeurs de théâtres de n'être pas étrangers à ces appréciations.

Il est dos lecteurs qui jettent un coup d'œil d'indifférence aux publications de mariages et aux décès. Je ne

suis pas de ceux-là, et j'estime que c'est là surtout un champ fertile pour l'observateur. Voyons les mariages :

c M. Iluguet, employé, rue de Beaune, et mademoiselle Bolot, à la Guadeloupe. » — Ils s'épouseront sans doute à l'aide du câble sous-marin.

« M. Cordier, entrepreneur de bains, rue de Babylone, 7, et mademoiselle Fouinard, même rue, mAme maison. » Et même numéro probablement.

« M. Jouvcnol, boucher, rue du Four-Saint-Germain, et madame Reboul, marchande de vins, rue Taranne. j» La faim et la soif... hil hi!

On ne se marie plus beaucoup. Est-ce que la mode s'en perdrait? Cela m'étonnerait sans m'affliger.

Inhumations du 9 octobre. Fini de rire. Trente ans., dix-sept ans... onze mois... « Bachimont, colonel de «hussards, quatre-vingt-huit ans... » Oh! 'oh! à la bonne heure! Quatre-vingt-huit ans, c'est un âge décent. Ces militaires, comme la gloire les conserve!

Diable ! — je remarque qu'on meurt beaucoup plus dans mon arrondissement que dans les autres.

Vin

Pourquoi dédaignerais-je les annonces? Un bon avis peut se cacher parfois dans cette quatrième page, si variée d'aspects. — Quel océan! quelle houle! quelle lutte

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de grosses lettres! Q B)e semble que je les entends toutes s*écrier: — Regarde-moi! lis-moi! c'est moi seule qm mérite ton attention! — VcMci Tarmée des médicaments, des sirops, des pâtes, des biscuits, des bonbons, des pastiBes, des dragées, des pilules, des chocolats, des eaux, des vinaigres, des pommades, des dent^ices, des savons, des poudres, des crèmes ! — Vorci le bfit^^n des maisons de confection, les Saint-Jacques, les Sainte- Augustin, les Saint-Eugène! C'est à ne savoir à qin prêter les yeux ! Un tohu-bohu ! une cacophonie ! T^ieheê et b(m$9ns m visage coudoient les Mémoires de Jf . €ui%at; les dkiers à prix fixe s'étalent à côté du Marithimeelo, ft n'y a pas jusqu'aux pelles lettres qui né se fassent bisarres, gottùques, renv^^sées, pour forcer le regard. D'autres appellent Timage à leur aide. Qu'est-ce ceci? Un bout de sein. Et cela? Un irrigateur. Très-jolie estampe. Un homme apf^ique son mouchoir sur une joue enflée, firaeieax dessin. Le Christ portant une hr^s sur les épaules est l'enseigne d'un commerce de paletels. Le €e»grès de Paris vend des chaussoQS. L'armée d'Italie débite des panamas. Béranger tient des cannes.

Et vous ne voulez pas que Je Use les annonces !

iU TgfeATBE »U riGARO

J*ai l'habitude de garder le feuilleton pour la bonne bouche* Je suis un délicat.

Le roman que publie actuellement mon journal est un épisode emprunté aux mœurs de la Régence; l'intérêt en est heureusement gradué, le style facile et coulant ; l'auteur, que je ne connais pas, est appelé à prendre une belle place parmi nos conteurs les plus aimés du public. — Est-ce bien de moi, cette phrase-là?...

J'en suis resté au moment où le régent sort d'un petit souper, dans la rue des Bons-Enfants, chapitre lestement troussé.

K — Qui Ta là? s'écria une voix.

« — Parbleu! dit Philippe en portsmt vivement la main à son épée, je châtierai l'insolait qui...

« Mais le valet qui le précédait ayant mis aussitôt sa lanterne sous le nez de Tinconnu, celui*c4 partit d'un éclat de rire.

« — Dubois ! dit le régent.

« Tous les deux se dirig^r^t, d'un pas légèrement aviné, vers la rue Laffltte... »

Comment I la rue Laffitte?

Est-ce que la rUe Laf&tte existait du temps du régent?

Il est vrai que cela importe peu à l'action, et que l'àc-

tion est palpitante. Continuons : « . . . Quand on la releva, on s'aperçut que Suavita avait perdu la raison. On la transporta immédiatement à Thospice de Lariboisiëre. — {Ia suite à demain,) i

La suite à demain! — déjà!

Vingt-quatre heures à attendre, un siècle! comme dirait M. Scribe.

mon journal !

Personne ne me voit... Si je le recommençais?

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