‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 3)Chapitre 69 sur 74 · LES MOINEAUX DU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LES MOINEAUX DU PALAIS-ROYAL

Nous sommes les pierrots du Palais* Royal, c'est-à-dire des pierrots particuliers; — nous formons une race à part, comme les ramiers du Jardin des Tuileries, comme les huîtres d'Ostende, comme les violettes de Parme. Mais nous sommes le contraire des violettes : nous avons l'immodestie en partage, et la familiarité, et la gourmandise, et l'amour du bruit. Il faut nous voir nous chamailler, quatre ou cinq, pour une miette de pain qui roule et voltige sous nos coups de bec...

Nous sommes plus gros que les autres pierrots et d'une plus belle nuance grise. Lorsque nous dormons, ramassés en boule, on nous prendrait pour de jeunes chats. Nous ne volons guère plus haut que l'Eurydice

OU la tête de FUlysse assis ; nous sautillons, nous marchons presque.

Nous ne craignons personne, ni les enfants avec leurs ballons eu gomme et leurs cerceaux en osier, ni les loueuses de chaises, ni le canon de midi, ni les militaires qui se mettent en rond pour faire de la musicpie, pendant les beaux jours. Nous ne craignons personne, — excepté l'employé au jet d*eau, qui est aussi l'arroseur du jardin. Ah! cet employé ! C'est lui qui nous réveille tous les jours, en dardant sur les feuilles des arbres de longs jets de poudre humide et brillante. Gomme nous secouons nos ailes alors, en pestant contre lui!

Le matin, nous assistons à l'ouverture des riches magasins des arcades : le coiffeur Majesté apparaît sur son seuil diois un nuage de poudre de riz ; — les photographes accrochent à leur devanture le portrait de Lafontaine ; — la boutique aux décorations resplendit de rosettes, de brochettes, de crachais, d'étoiles, de couronnes, do cordons, de plaques; — Véfour ajoute une monstrueuse carpe du Rhin à son étalage; — Monteaux, le changeur, fait ruisseler dans ses sébiles les pièces de monnaie de toutes les nations ; — la Bohème et la Saxe ont envoyé chez Lahoche de nouveaux prodiges de lumière ciselée.

Dans le jardin, voici les comédiens de province qui forment des groupes; l'été est une mauvaise saison pour eux ; l'été, on ne chante pas l'opéra, à Laval non pins

qu'à Tulle. Us ont le menton bleuâtre. Un d'eux nous lance, avec sa canne, quelques grains de poussière sur la queue. — Dites-donc, vous, faites donc attention, s'il vousplait!

Nous apercevons mademoiselle Cico qui se rend à la répétition; nous aimons beaucoup mademoiselle Cico, qui s'arrête souvent pour nous donner à manger. Pour* quoi maigrit-elle ainsi depuis quelque temps? — M. Monrose la salue, en se dirigeant vers le Théâtre-Français. Qu'il a l'air affairé et bourru ! et comme nous aurions peur de lui, si nous étions des oiseaux comme les autres l

Chut! Deux dames voilées se promènent avec lenteur dans la galerie Hontpensier. Elles regardent fréquemment derrière elles, et elles font des stations devant toutes les vitrines de bijoutiers. Elles viennent enfin de ce côté pour s'asseoir. Elles resteront sur leurs chaises, patiemment, pendant plusieurs heures. Si quelqu'un leur adresse la parole, elles répondront avec un sourire Chut!

L'après-midi arrive, et déjà certaines personnes s'informent de ce que l'on joue au restaurant du Diner- Européen. Lisons l'affiche : « Éperlans du lac Majeur, — rosbif des Ardennes au beurre de Valognes, — fraises de Vélizy-les-Bois. » Un programme bien littéraire! Les couples s'encadrent dans les croisées du premier étage; les capotes lilas et roses tapissent les murs; nous entendons l'aimable tapage des fourchettes d'argent. Bon ap«

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petit! — Nous attraperons peut-êlre un biscuit pour notre part, nous, les pierrots du Palais-Royal.

Six, sept et huit, — huit heures. Le jardin s'allume, les fenêtres flamboient. Le gaz n'a rien qui nous effraye, et nous continuons sur Therbe éclairée nos propos libertins. — Monsieur prend-il du cognac avec son café? Ce sont les garçons de la Rotonde qui vont, viennent et I s'interpellent d'une table à l'autre. — Versez au sept! quatre, pavillon! — Eux seuls se comprennent, cela suffît. Au-dessus de leur tète, chez Tavcrnicr, il y a une noce; les danseurs tourbillonnent, tête nue; on voit l'or des plafonds. Aux Frères-Provençaux, le baron Taylor préside un banquet, un banquet artistique, bien en^ tendu : on boit à sa santé, on s'échauffe, on porte des testes à la frateniité universelle... — Quand nous endormirons-nous?

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