‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 3)Chapitre 74 sur 74 · UNE YISITE A PAUL DE KOCK · texte numérisé non relu

UNE YISITE A PAUL DE KOCK

Je ne pense pas être ridicule ou trivial en avouant ma sympathie littéraire pour le romancier Paul de Kock. J*aime ce talent naïf, ce style clair, cette goguette perpétuelle, — et aussi ce vrai sentiment des qualités morales qui font Thomme vertueux. Son œuvre n'a pas d'équivalent dans les littératures étrangères, et c'est à regretter : chaque nation devrait avoir son Paul de Kock, c'est-à-dire son peintre de réalités amusantes et bourgeoises. Je comprends parfaitement l'admiration des Anglais, — peuple sagement curieux, — pour l'auteur de Mon voisin Raymond.

Aujourd'hui, je ne veux que raconter uue anecdote de jeunesse, où le nom et la personne de cet auteur remarquable se trouvent mêlés.

C'était plusieurs années avant la chute du roi Louis- Philippe, au temps des folies amoureuses du quartier Latin. Nous étions une nichée entière installée dans un hôtel de la rue de l'Éperon, faisant de la musique, du droit, de la peinture ; le hasard seul nous avait réunis, et, empressons-nous de le déclarer, jamais l'idée ne nous vint de nous organiser en cénacle. D'ailleurs, il y en avait de fort bétes parmi nous.

Deux ou. trois filles d'Eve, qui n'étaient pas plus laides que d'autres, et à qui nous prêtions une poésie — qu'elles ne nous rendaient pas, — venaient souvent enjouer cette demeure. Une d'elles, qui depuis s'est fait épouser par un restaurateur, me charmait particulièrement par l'ardent éclat de ses yeux noirs, la rébellion constante de ses cheveux épais et la sonorité de son rire. Mon cœur d*opéra-comique palpitait rien qu'à l'enfendre, à certaines heures, heurter de son doigt impérieux à la porte de la chambre n** 15. — Hélas ! j'habitais la chambre n^ 14.

Cette belle fille, j'ai un peu de honte à le dire, s'appelait d'un nom réprouvé par la grande littérature. Au lieu d'avoir été tenue sur les fonts baptismaux par quelque conteur d'Espagne ou d'Italie, et de s'appeler Ro* salinde, Penserosa, Belcolor ou Carmosine, la pauvre enfant, qui n'avait jamais vu de romantiques autrement qu'en lithographie noire, se laissait nommer vulgairement Fifine, — comme dans Sans cravate, de Paul de Kock.

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Fifiçe ! — Ce nom rappelle toute une époque, toute une manière, une humeur évanouie à présent, la gaieté des employés en vacances, Cupidon monté sur un âne dans le bois de Montmorency, des capotes roses, des ombrelles vertes, des brodequins de coutil; et puis aussi des mansardes invraisemblables, où Ton ne marche en hiver que sur des peaux d'oranges, et où le bonheur croit paisiblement sous Femblème d un pois de senteur planté dans une écuelle.

Fifine devait son nom au caprice de quelques-uns d*enlre nous, partisans fanatiques des belles lettres égrtOardes et lecteurs des romans édités par Barba. Nous avions pris un abonnement collectif chez madame Cardinal, la célèbre libraire de la rue des Canettes ; c'était Fifine qui était chargée de nous apporter chaque soir les romans dont nous avions dressé la liste en conseil suprême. —Après quinze ans, je retrouve une de ces listes, expression curieuse et fidèle de nos tendances littéraires; je la donne sans y changer une syllabe. On sait que les statuts des cabinets de lecture interdisent d'emporter plus de deux ouvrages à la fois.

c Demander André le Savoyard, par Paul de Kock ; Gtutave ou le Mauvais Sujety par le même.

« Au cas où ces ouvrages seraient en lecture^ dc^ mander :

c( SœiirAnney par Paul de Kock ;

« Ou YEnfant de ma femme^ par le même i

c Ou la Laiiière de ManffermeUy par le même ;

n Enfin, en désespoir de cause :

• Les Amours du dievalier de Faublas, par fjouvet ;

« Le Compère Matiiieu^ par Da I^aurens ;

c Les poésies de HolIevauU, de rAcadémie française;

« Cgpnen^ ou le Petit Fumiste de neuf ans, par madame Ulliac-Trcmadeure. »

On devine aisément que Fifme s'arrangeait toujours de manière à nous apporter du Paul de Kock — quand même. Nous lui sautions au cou pour sa peine ; et celui de nos camarades dont Torgane rappelait le mieux M. Mennechet, ancien lecteur ordinaire de S. M. Charles X, s'empressait immédiatement de nous initier aux délices du roman nouveau. Celte littérature toute pacifique n'amena jamais chez nous les collisions funestes qui ensanglantèrent les premiers âges du romantisfne. Nous nous amusions comme de simples marmitons, laissant à de plus dignes le soin de décider entre la comédie et le drame, entre l'hémistiche brisé et l'alexandrin à la Dombasle.

Ce qui devait arriver arriva pourtant. Un jour, nous nous trouvâmes au bout de la collection complète des œuvres de noire romancier. Grande fut la désolation. Comment allions-nous pouvoir vivre maintenant? A quel autre écrivain fallait-il avoir recours ? Pendant trois ou quatre mois environ, nous flottâmes de Ricard à Raban, et de Raban à Haximilien Perrin ; mais ce n'étaient là que des équivalents bien faibles. Ricard nous

faisait rire, et c'étaii tout ; Raban nous paraissait grossier ; Maximilien Perriri nous ennuyait. Nous essayâmes du baron de Lamothe-Langon, dont les tilres nous alléchaient, et qui avait conquis une soi*te de réputation dans les classes intermédiaires ; mais nous ne pûmes finir le Ventm, et nous n'allâmes pas au delà du premier volume de Monsieur le Préfet. Le compilateur Touchard-Lafosse nous rebuta, et nous nous lassâmes de Victor Ducange. Après avoir de la sorte parcouru la série des illustrations de cabinet de lecture, nous retombâmes dans notre perplexité et conclûmes désespérément qu'il n'y avait rien eu deçà ni au delà de Paul de Kock, et que la Femme^ le Mari et V Amant représentaient les colonnes d'Hercule de la littérature au dixneuvième siècle.

Nous nous rappelions surtout ce passage inimitable, où l'auteur, se substituant à ses personnages, nous communi(|ue en ces termes'ses ingénieuses et piquantes réflexions : i Je suis a» spectacle*, «j'aime beaucoup le spectacle... surtout quand on y joue de bonnes pièces et que je suis bien placé. On n'est pas encore près de commencer. . . On est si long dans ces théâtres de boulevard 1 En attendant, et pour nous occuper, examinons un peu mes voisins. C'est une distraction très-agréable quelquefois. Ah! j'ai àma gauche une fort jolie femme... j'aime beaucoup les jolies femmes. . . Mais un gros homme à lunettes se penche à chaque instant vers elle et lui parle d'un air qui me déplaît... Je n'aime pas les gros

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hommes à lunettes... Celui-là surtout m- agace les nerfs... je ne sais trop pourquoi... Que Thomine est souvent bizarre dans ses antipathies!... Continuons mon examen...»

Que dire après cela? Où trouver narration plus intéressante, style plus précis ? Fifine principalement était inconsolable, et, dans sa douleur, elle ne parlait rien moins que de nous apporter le Solitaire,

Cette année-là justement, le hasard ou la fatalité voulut que Paul de Kock ne produisit rien, rien du tout. Le dieu s'était retiré dans un nuage. Après avoir patienté autant qu*il nous fut possible, nous primes enfin une décision sérieuse : nous résolûmes de nous rendre en solennelle ambassade auprès de lui, à cette fin de le conjurer de reprendre la plume; — et nous fixâmes pour cette expédition le dimanche suivant.

Ce jour-là, le soleil avait fait sortir tous les Parisiens de leurs maisons ; une foule joyeuse se portait vers la barrière ; le commis à quim^ cents francs d'appointements donnait le bras à la petite ouvrière; le marchand de la rue aux Ours marchait gravement, escorté de sa femme, une grosse dondon encore appétissante, et de sa fille, une grande innocente qui n osait lever les yeux. Tous ces gens-là se promettaient un plaisir infini, et dans le fond ils n* avaient pas tort, car quoi de plus doux en effet que les plaisirs de la campagne (style du maître)?

Notre petite colonie, composée de sept personnes, s*était mise en route avant midi. Fifine ouvrait la mar-»

che, enveloppée avec ostentation dans un de ces longs châles, imitation de cachemire, inventés pour le triom* phe de la ligne serpentine. Elle avait un bonnet à rubans lilas, — le dernier bonnet de grisetle ! — et des souliers de satin turc comme on n'en porte plus. Dodolphe raccompagnait; car partout où il y a une Fiflne il faut un Dodolphe, c'est de rigueur.

Venaient ensuite la blonde et sentimentale Estelle, belle enfant de vingt-huit ans, coiffée en tire-bouchons, avec le petit musicien Anatole, dont elle avait fait connaissance au bal de Sceaux, où il jouait de la clarinette; — puis Nini et son bon ami Robinet, que l'on avait dbai*géde quelques provisions, afin qu'il ressemblât tout à fait à M. Bidault, facétieux personnage des premiers chapitres de jlf . Dupont ou la Jeune Fille et sa Bonne.

Nous arrivâmes ainsi au boulevard Saint-Martin, où demeurait M. Paul de Kock. Après avoir pendant quelques minutes contemplé sa maison avec sensibihté, nous nous décidâmes à en franchir le seuil. Il fut arrêté que je porterais la parole au concierge en l'appelant monsieur y — et non père chose^ ainsi que l'eût souhaité Fifine pour plus de couleur.

— M. de Kock? demandai-je, après avoir salué révérencieusenfient.

— Lequel? répliqua le concierge.

Je me retournai plein d'ébahissement vers mes camarades, et je remarquai sur leurs visages une surprise égale à la mienne.

Cq>endant ce concierge, croyant que je n'avais pas entendu, répéta en haussant dune note :

— Lequel? le père ou le fils?

— LE SEUL! 8*ècria Fifine, avec une pose et un accent superbes.

Le portier fasciné eut l'air de comprendre, et nous indiqua l'escalier.

Trente marches après, nous nous rangions sur le palier, et deux minutes ensuite nous étions face à face avec le grand homme.

Il était vêtu d'une robe de chambre brune à ramages chocolat, connue les dentistes, et sa tête était ornée d'un bonnet grec. Notre démarche parut le flatter infiniment, et en reconnaissance il nous montra sur son bureau les épreuves de Ce Monsieur ! qui allait paraître. Nous nous jetâmes dessus avec un enthousiasme — qui amena un éclair d*orgueil dans sa prunelle.

Ce premier moment écoulé, j'invitai, au nom de mes camarades, M. Paul de Kock à un simulacre de banquet chez Passoir. Après s'être défendu avec beaucoup de grâce, M. Paul de Kock finit par accepter. — Les vitres de son appartement résonnèrent au bruit prolongé de nos joyeux hurras.

J'avais été chargé de Tordonnance et des dispositions de cette fête, et j'avais cru ne pouvoir faire mieux que d'en calquer le dessin sur les principaux romans de M. Paul de Kock lui-même. Tous les chapitres où l'on mange, où l'on folâtre, avaient donc été compulsés par

moi avec un soin remarquable, et j'en avais extrait les éléments d'un programme qui, à mon sens, devait tout à fait chatouiller son amour-propre d'auteur.

H. Paul de Kock ne nous avait demandé qu'un quart d'heure pour changer de toilette. Il revint avec un pantalon blanc et un habit vert russe . Ce fut le signal du départ.

Arrivés chez Passoir, nous nous installâmes sous un berceau, dont les branches entrelacées fo77naient un dôme impénétrable aux feux du jour. H. Paul de Kock occupait le haut bout de la table, — ayant Fifine à sa droite et Dodolphe à sa gauche.

— Voilà un des plus beaux jours de ma vie! murmura-t-il.

Hais, lorsqu'il s'agit de vider la première rasade :

— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-il en portant le verre à ses lèvres.

— C'est du coco, répondis-je.

— Comme dans Jean, dit Fifine.

— Comme dans Frère Jacques, dit Anatole.

— Ah! très-bien!... dit H. Paul de Kock en faisant la grimace... une flatterie! je comprends... je comprends... Mais j'aime mieux le vin rouge.

Je fus un peu désappointé; néanmoins mon programme gardait d'autres merveilles en réserve. Je comptais surtout sur une salade, plaisamment saupoudrée de chenilles, comme dans Monsieur Dupont, au chapitre intitulé : Un dîner dans le bois de Romainville; mais cette seconde allusion eut encore moins de

succès que la première. La macédoine d'insectes alla rejoindre le coco.

Malgré cela, le diner fut excessivement joyeux^ et le Tin de Beaune n'attendit pas longtemps pour venir mettre le feu à nos cerveaux, transformés en rosaces d'artifices. Je devins pyrotechnique comme Héry de Har« seille : je fis tournoyer l'artichaut scintillant de ma pensée, — et Dodolphe lança quelques bombes paradoxales qui retombèrent en pluie de calembours !

Dans notre commune ferveur, nous nous étions débaptisés tous, pour emprunter les noms favoris des héros de M. Paul de Kock : Bribri, Troutrou, Mistigri, Pétard, Rocambolle, Verluisant. Cet hommage délicat le toucha aux larmes.

Jusqu'au dessert, il se laissa doucement aller à ces jeux de l'esprit, répondant et mangeant, souriant à tous, à l'aise dans sa gloire comme le poisson dans l'eau; tandis que Fifine, cédant à un besoin de familiarité excessive, lui frappait sur l'épaule en l'appelant : — Farceur !

La blonde Estelle, plus sentimentale que jamais, tournait les yeux vers lui, et répétait deux de ses vers, remarquables de limpidité philosophique :

Oui, pour un cœur enclin à la mélancolie Ce site romanesque est plein de poésie *.

' Canles en vers de Ch. Paul de Kock.

Ce fut ce moment d'expansion unanime que je choisis pour donner suite à mon programme et pour procéder au catirannement de l'illustre auteur. Le myrte et la rose s'unirent sur son front égayé; ce fut Fifine qui s'érigea en Clairon de cet autre Voltaire. J'avais composé le matin un hymnicule sur l'air célèbre : Fan" tenay!

L'attendrissement qui suivit ces stances ne peut se décrire qu'avec peine. Dans les brusques mouvements de son exaltation, Dodolphe renversa un plat d'épinards au sucre sur le pantalon blanc de M. Paul de Kock.

— Comme dans Zhine !

— Comme dans Madeleine !

— Comme dans Georgette^ ou la Nièce du tabellion !

Force fut à M. Paul de Kock de se consoler de cet accident — avec des citations. Il s'essuya de son mieux et fit bonne contenance. D'ailleurs, le dîner était arrivé à cette période où l'indulgence est chose facile. Cepen* dant, craignant d'être entraîné trop loin par l'imitation complète de ses œuvres, il refusa avec énergie de nousi suivre au jeu de la balançoire.

— Quel dommage ! dit Estelle, c'eût été comme dans Un jeune homme charmant!

— Ou comme dans Ni jamais ni toujours!

— • Alors, il faut faire (des crêpes ! s'écria Fifine en frappant ses mains l'une contre l'autre.

— Oh ! oh 1 dit H. Paul de Kock, des crêpes... dans un jardin ! .

— Nous demanderons un cabinet.

Décidément, le jovial écrivain portait la peine de ses propres ouvrages. Après avoir savouré la popularité dans ce qu'elle a de plus doux, il voyait poindre déjà les inconvénients du fanatisme. Trop de beaune gâte tout ! A force de faire sauter des crêpes dans la poêle, M. Paul de Kock sentit subitement se déchirer son pantalon, — épisode qui détermina parmi nous une bruyante explosion d'hilarité :

— Conune dans Un bon enfant !

— Comme dans V Homme aux troU culottes !

— Comme dans la Jolie FiUe du fattbourg !

— Conune dans le Tourloui'ou !

Ici, tout le catalogue de ses romans fut égrené et défila. En effet, il n'est pas un seul volume de M. Paul de Kock où le héros n'ait un pantalon craqué sous lui.

De ce moment, notre joie ne connut plus de bornes, et nous entrâmes dans la série des extravagances toutes françaises. Fifine, s'achamaut après le fameux auteur, l'appelait Plume de Coq et Poule de Coq. Féroce d'admiration, Anatole lui déroba un pan de son habit veit russe, en manière de relique...

Il était nuit close lorsque nous le reconduisîmes chez lui, en triomphe. Dodolphe voulait absolument bassiner son lit, — comme Férulus dans la Maison blanche ; et Fifine proposait d'attacher au cordon de sa sonnette le chat du concierge, — comme dans YHomme de la nature et l'Homme policé.

COMME OUOI L'HOMME DE LETTRES BODRGOIN

RENONÇA DÉFINITIVEMENT A ÉCRIRE DES CHËFS-D*ŒUVR£.

Il se dit un jour : — Ah bah !

Et cependant, ce jour-là, il s'était levé plein de bonnes résolutions, ni trop tôt ni trop tard ; le soleil avait fait le premier pas, il avait fait le second ; tous les deux s'étaient rencontrés dans Teau étincelante d'un lavabo. Puis, le front rafraîchi, l'œil égayé, la lèvre saine, il avait traîné sa table auprès de la fenêtre ; il avait apprêté sur cette table une certaine quantité de feuilles de papier, larges et blanches à ravir ; il avait placé à côté de ces feuilles de papier cinq ou six plumes d'oie, d'une belle couleur d'ambre et taillées à point. Le tout était dominé par une' curieuse écritoire en faïence coloriée, monumentale comme une bastille.

D'engageants préparatifs, comme vous voyez.

Et puis, Thomme de lettres Bourgoin s'était assis.

Et, insensiblement, il avait penché sa tête sur le papier ; Insensiblement aussi, il avait commencé à tracer quelques caractères d une écriture calme comme son âme, régulière comme sa conscience. — Mais, au bout d*un quart d'heure environ, son front s'était plissé, son regard était devenu inquiet, et, s*interrompant tout à coup dans son travail, il s'était écrié, comme l'homme à la sonate, comme Fontenelle : « Chef-d'œuvre, que me veux-tu ? »

« Chef-d'œuvre, que me veux -tu ? — répéta doulou- <( reusement l'homme de lettres Bourgoin; pourquoi « me solliciter encore? pourquoi, chaque malin, reve- « nir me tirer par un pan de ma robe de chambre? — (( Je t'ai déjà dit que j'entendais n'avoir rien de com- « mun avec toi ; cesse de me tourmenter ; laisse-moi a tranquille, une fois pour toutes.

« Un chef-d'œuvre, à quoi bon? N'avons-nous pas (( assez de chefs-d'œuvre comme cela ? Est-ce donc une « denrée qui manque ? J'en aperçois de tous les côtés, (( des plus radieux et des plus estimables ; le dix-neu- « vième siècle , pour • sa part, en a une provision « énorme : vienne la mauvaise saison, viennent la se-

<( cheresse, la famine et le réalisme, — ses greniers « sont remplis. Mettons-y un peu de discrétion, que « diable !

« J*ai mille raisons pour ne pas écrire de cliefs-d'œu- « vre. Ma santé d'abord; c*est quelque chose, cela. Le « chef-d'œuvre est particulièrement nuisible à Teslo- « mac ; il est la source des plus effroyables désordres ; (( — il étreint les tempes, il suspend la respiration, il ff enflamme le sang et le fait affluer au cœur. Par lui, « l'œil se cave et le regard devient fixe. Trop heureux « s'il ne vous courbe pas avant Fâge ou s'il ne vous <( brise pas du premier coup !

« Si encore mon siècle n'exigeait de moi qu'un chef- « d'œuvre — un seul î — je pourrais peut-être me détf cider à le faire. Autrefois, le chef-d'œuvre était un « des pseudonymes de la paresse : on avait fait un a chef-d'œuvre, et tout était dil; on se reposait. Mais, « aujourd'hui, les coutumes sont bien changées, et le « chef-d'œuvre appelle le chef-d'œuvre. Que je m'ar- (( rète en route, tout le monde me harcellera et se met- (t tra en travers de mon loisir. — Que fait-il mainte- « nant ? se demandera-t-on. — Rien, se répondra-t-on. « El l'on se croira le droit de s'étonner, de s'indigner « même. Les plus bienveillants, me voyant survivre à « mon chef-d'œuvre, me traiteront de vieille bêle.

« Le chef-d'œuvre me gênerait pour marcher, pour « m'habiller, pour saluer, pour m asseoir^ pour jouer « aux dominos* Un bourgeois ne s'imaginera jamais

« combien c'est fatigant d'avoir toujours devant soi le c specire de la postérité. Je ne m'appartiendrais plus, « j'appartiendrais à mon chef d'œuvre. Il serait mon « censeur, mon tyran. 11 me brouillerait avec tous mes « amis ; il me fermerait toutes les issues, et empêche- « rait tous mes projets de forlune. Dès que j'aurais « écrit un chef-d'œuvre, on ne me croirait plus bon à (( rien ; on me montrerait au doigt, en disant : — Ob ! « celui-là a su faire son chemin, celui-là s'est créé une jr position.

« Le chef-d'œuvre, une position !

« Hais le chef-d'œuvre, au contraire, est le clairon « sonore et déchirant qui va réveiller les créanciers ena dormis au fond de leurs registres ! Le chef-d'œuvre « est la fanfare imprudente de la pauvreté ! »

Ici, l'homme de lettres Bourgoin arrêta les flots de son éloquence.

11 avait cru entendi*e un léger soupir. 11 se leva et il alla, sur la pointe du pied, écarter l'épais rideau d'une alcôve où dormait une jeune et belle femme, la tête abandonnée sur un bras éblouissant, — lèvres entr'ouvertes, cheveux déroulés.

L'homme de lettres Bourgoin la contempla pendant quelques minutes.

« Non, je n'écrirai pas de chef-d'œuvre, continua- « l-il en laissant retomber le rideau avec précaution.

« Le chef-d'œuvre est jaloux et exclusif ; il n'admet « la femme que comme un sujet d'éludé; il m'empê- « cherait d'adorer cette enfant si charmante et si per- « verse ; — ou, s'il me permettait de l'adorer en l'étu- V diant, il me rendrait malheureux comme Molière ou « cruel comme Gœthe.

« Je renonce au génie, c'est convenu. Remportez le « laurier, je ne suis pas encore chauve comme César ; « rentrez la pourpre au vestiaire, je ne veux pas mon- « ter au Capitole : — voilà un point bien arrêté. — Je tt renonce également aux statues, statuettes et bustes »< qui sont la conséquence du chef-d'œuvre ; il ne me « plaît pas qu'on voie dans cent ans ma tête en marbre « dans le vestibule d'un musée ou au bas de l'escalier « d'une bibliothèque.

« Mon Parnasse à moi — pour peu qu'on tienne à le u connaître — est situé au delà de la barrière Monlpar- « nasse; il s'appelle le coteau de Meudon. 11 est fleuri, 1 il est toulïu, il briUe. C'est là que j'entraîne ma Muse « et que nous roulons tous deux dans la saison des rai- « sins...

« Ma Muse n'est pas bégueule, comme vous voyez ; « mais je n'ai garde de lui faire un chef-d'œuvre, — < car il faudrait ensuite l'épouser.

« A bas le chef-d'œuvre ! »

Ayant dit, rhomme de lettres Bourgoin repoussa sa table dans l'ombre ; — puis il prit son chapeau, sortit et s'en alla écrire un article de petit journal sur le coin d*une table d'imprimerie.

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