‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 4)Chapitre 26 sur 70 · LE BARON DE ROCLOR · texte numérisé non relu

LE BARON DE ROCLOR

Le déjeuner qu'il vient de nous offrir n'est pas un déjeuner {murmures) ; c'est un poëme !

TOUS. — Oui! oui! c'est un poëme ! c'est deux poèmes! A Saint-Jules!

SAINT- JULES, se levaut, — Messieurs...

Deux mois et demi après.

M. BouLAKDo, à Etigoiilevent. — Voyous, mon futur gendre, il faudrait pourtant en finir. Est-ce que ma fille Anna ne vous convient plus? Est-ce que vos sentiments pour elle ne seraient plus les mêmes? Répondez , je veux que vous vous expliquiez franchement.

ENGOULEVENT. — MoU

cher monsieur Boulando, j'aime, j'adore votre charmante demoiselle; et mon plus vif souhait est de l'épuuser.

M. BOULANDO. — Eh bien!

THÉATRK DU FIGARO

TOCS. — Silence 1

SAINT- JDLES. — MessieuFs et chers amis, vous me voyez ému jusqu'aux larmes de ces précieuses marques de sympathie. 11 est doux, aux heures décisives, de se sentir ainsi environné... Un de mes meilleurs et de mes plus anciens camarades de collège, M. de Roclor, vient, avec une bienveillance exagérée, de qualifier ce modeste déjeuner de poème. Peut-être n'était-ce pas poème qu'il convenait de dire, mais élégie. Ce banquet représente en effet mes adieux à la vie, et je vous remercie d'avoir bien voulu y assister... ô mes amis, mes bons amis!... la reconnaissance me déborde. — Nous allons passer au café.

TOUS. — A Saint-Jules !

quand signons-nous le contrat?

ENGOULEVENT. — Laissezmoi encore quelques jours.

M. BocLANDo. — Mais, sabre de bois ! je vous en ai déjà assez accordé, je crois. Vous savez combien j'ai hâte de me retirer dans le Cateau-Cambrésis, ma province natale. Signons.

ENGOULEVENT. — Il ne mc reste plus que quelques petites affaires à terminer.

M. BOULA.NDO. — VoUS mC

promenez depuis trop longtemps. Ceci n'est pas naturel, mon gendre.

ENGOULEVENT, à pUTt. —

Je ne peux cependant pas me marier la veille de mon duel !

Tr^is mois après.

sAiJXT-JOLEs, seul. — Moii duel ! — C'est demain qu'expire le délai que m'a accordé mon adversaire.

Me voici arrivé sur ce seuil terrible.,. To be m* not to be... Caton d'Utïque... je sais bien... le thème est beau et peut fournir encore d'intéressantes amplifications. Mais Je préfère m'exercer une derrfîère fois et tirer au mur. — Mes témoins sont en route pour aller trouver ceux d'Engoulevent. Encore un ou deux tours de soleil, et mon destin sera décidé. — Une, deux! une, deux! bon! Gàtechair applaudirait à cette botte. — Jelehais, cet Engoulevent!

Je voudrais lui arracher le cœur de sa poitrine de spadassin et le dévorer sans assaisonnement! —

Trois mois après.

ENGOULEVENT, SeilL —

Mon duel ! — C'est demain qu'expire le délai demandé par mon adversaire, et je nai encore reçu aucune de ses nouvelles. Voudraitil se dérober à ma juste vengeance? — Eh bien!

ma foi, il ferait sagement!

et, cela dût-il paraître bizarre, je ne courrais pas après lui. Non! On a raison de dire que le temps guérit tout; Je n'en veux presque plus à ce garçon de sa paire de giffles. Estce parce que trois mois ont passé par là-dessus?

Est-ce parce que me voilà riche et heureux? Je ne sais; mais je me sens singulièrement porté vers l'indulgence. — Il aura été cacher sa honte à l'étranger , très -probablement ; c'est ce qu'il avait de

Entretenons ma haine; figurons -nous que cette muraille est le torse immonde d'Engo.ulevent. — A toi, Engoulevent ! tiens, à la gorge ! tiens, au ventre ! tiens, àla cuisse! tiens, au bras! Meurs, Engoulevent! Purgeons la terre d'Engoulevent! Encore ce coup, vile engeance! et celui ci, scélérat! et cet autre, dzag! dzag! dzag!

— Hourrah ! — H respire encore; achevons-le; pas de pitié pour Engoulevent !

À sac! à sac! hue! ouf!

plus sensé à faire. Allons, tout est pour le mieux. J*ai beau être brave comme Roland, la perspective continuelle de ce duel m'agaçait plus que je ne saurais Tavouer. J y pensais malgré moi. Cela m empêchait dans mes résolutions et dans mes projets; car enfin on a vu des maladroits se tirer trèsbien d'affaire sur le terrain... — Ma's j'en suis débarrassé, puisqu'il est parti, car il doit être parti, le pohsson !

Page 1