CHAPITRE XXXI
L'épée d'Irémée.
Le lecteur a compris qu'Amélie était effectivemeat tombée dans les rets de Marianna.
Devons-uous révéler les moyens' employés par celle-ci ? N'a-t^n pas assez dit quelles nombreuses intelligences h Franc- Maçonnerie des femmes comptait en tout lieu ? Est-il utile de faire entendre, par exemple, que la narration de M. Bëcheux était une chose prévue et ordonnée ?
Arrivée au pavillon de Boulainvilliers, Amélie avait été introduite dans une salle du rez-de-chaussée, où elle s'était trouvée en présence de M»« de Guillermy, de la comtesse Darcet, de M"* Flachat et de M«« Ferrand.
Elle les reconnut immédiatement, et la crainte traversa son esprit.
— Mesdames, veuillez me dire où je suis ? demanda-t-elle.
— Vous êtes sous notre sauvegarde, lui répondit la comtesse Darcet.
— Mais mon mari... cette chute ?
— On a dû employer ce moyen pour vous conduire ici.
— Je ne suis doue pas chez le ministre ? dit Amélie avec étonnement.
— Vous ôles chez une de nos sœurs.
— Laquelle?
— Vous l'apprendrez bientôt.
— Mesdames, mesdames, qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi m'a-tron trompée ? Est ce un jeu ? Dissipez mon inquiétude, je vous en prie.
— Au milieu de nous, vous n'avez rien à craindre, dit M«ne Guillermy.
— Il n'importe 1 On a usé de mensonge pour m'attirer dans cette maison ; je ne peux, je ne dois pas y rester.
— Ma chère enfant, dit la comtesse Darcet, votre volonté cesse d'être individuelle, du moins pour quelques instants; car nous agissons au nom de la Franc-Maçonnerie.
Ce mot glaça les veines de la jeune femme.
— De la Franc-Maçonnerie! murmura-t-elle.
— Quoique nouvelle dans notre ordre, vous n'ignorez pas la prudence de nos décrets, non plus que l'esprit de sagesse qui préside à nos actions. Vous alarmer, c>3st donc nous faire injure.
— Mais pourquoi des détours ? Ne serais-je pas accourue de plein gré sur un appel de notre société?
— Tout vous sera expliqué, dit Mm« Ferrand avec douceur.
— J'en appelle à la grande-maîtresse.
— Son autorisation est inutile ici. Toute sœur a lô droit de nous requérir au nombre de quatre, sans engager pour cela notre responsabilité.
— Qui vous a requises? demanda Amélie.
Les quatre femmes gardèrent le silence.
— De sorte que je suis votre prisonnière, reprit-elle.
— Pour peu de temps.
— Mon mari s'étonnera de mon absence.
— Nous avons songé à tout ; que cette considération ne vous préoccupe point.
— C'est bien, dit Amélie ; je suis en votre pouvoir ; j'attendrai ma délivrance de votre bon i)laisir.
Lorsqu'elle se vit seule, Amélie essaya de pénétrer le mystère qui l'environnait. Sa première pensée fut celle-ci : Philippe avait-il déjà trahi le secret qu'elle lui avait confié ? Dans le môme instant où elle subissait poyr lui mijle combats et mille remords, à l'heure où pour le sauver elle parjurait sa foi chrétienne, lui, inhabile et dédaigneux, avaitril laissé surprendre son imprudence ou son scepticisme ?
— Qui sait si maintenant on ne lui tend pas le même piège qu'à moi ! se disait-elle; et s'il y tombe, quel compte la Franc- Maconnerie ne me demandera -t-elle pas de ma faute? Cette rêverie l'absorba i»endant plus d'une heure. La pièce où se trouvait enfermée Amélie était, comme nous l'avons dit, une dépendance du rez-de-chaussée. Une fenêtre, à laquelle des barreaux avaient été posés récemment donnait sur une cour intérieure. Le mobilier était simple : d'un cOlé une bibliothèque, de l'autre une panoplie.
Cette panoplie dans la maison d'une femme était une particularité assez significative pour attirer l'attention d'Amélie. Un soupçon s'empara d'elle h l'aspect de ces armes. Était-elle bien chez une femme, en effet ? Mais ce soupçon s'eff'aça au souvenir de l'honorabilité de Mme Ferrand et des trois autres femmes qui s'étaient constiluées ses gardiennes.
Néanmoins elle examina en détail la panoplie, qui était du plus beau travail artistique.
Elle s'arrêta tout à coup, étonnée, devant un écusson qu'elle reconnut pour être celui de la famille de Trémeleu.
Une épée qu'elle détacha du faisceau lui offrit également le chiflVe d'Irénée.
Ce nom, qui se représentait subitement h elle dans un tel lieu et dans de telles circonstances, lui inspira de mélancoliques réflexions.
— C'était l'époux que ma mère me destinait, pensa Amélie; '1 était du môme rang que moi. Avec lui, ma vie se fût écoulée Silencieuse et digne, sans ardeurs, mais sans remords. J'ai 'ïïéconnu la volonté maternelle; Dieu m'en punit.
La journée s'acheva sans amener la délivrance d'Amélie;
une chambre à coucher était attenante à la pièce où elle était détenue : elle y passa la nuit. On lui avait donné une camérisle, ou plutiît une surveillante. ^
Le lendemain, vers midi, elle entendit un bruit de pas.
Cinq femmes entrèrent.
La première semblait la moins émue ; Amélie la reconnut : c'était Marianna.
Toutes deux échangèrent un regard lent, profond.
— Madame, dit Marianna, vous êtes libre.
Une telle décision n'avait pas été prise sans de longues et mûres délibérations. Les arguments de Philippe Beyle, ses intentions, son énergie bien connue, tout cela avait été discuté et mis en opposition avec les projets de Marianna. Son plan de vengeance avait dû céder devant l'intérêt de la Franc-Maçonnerie des femmes.
A ces paroles inattendues, Amélie demeura immobile et comme indécise.
— Si je suis libre maintenant, pourquoi donc étais-je prisonnière tout à l'heure î ditrclle ; ma délivrance m'étonne autant que ma captivité.
— C'est à votre conscience qu'il appartient de vous répondre, répliqua Marianna.
Amélie se tourna vers les autres femmes, qui l'examinaient avec une sincère expression de tristesse.
— Et vous, mesdames, serez-vous plus explicites? leur demanda-trelle.
— Vous avez trahi notre société, murmura M"* Ferrwé.
— Est-ce au témoignage de madame que vous vous en rtsçh portez? dit Amélie en désignant Marianna [lar un mouvMMSt de tête méprisant.
— Non.
— Alors où sont les preuves de votre accusation ?
— Votre mari sort d'ici.
— Philippe ! s'écria-t-elle avec angoisse.
— 11 a parlé, et ses paroles ont été entendues de nous.
— C'est impossible !
Madame, notre douleur égale la vôtre.
89ft LA PRAKC-MAÇONNERIE
^ C'est on nouveau pîége. Philippe n'a po parier. D'aflleurs, qu'aurait-il pu dire?
Marianna sourit froidement et répondît :
— A quoi bon tant vous inquiéter, si vous êtes innocente? Laissez là ces propos. La liberté vous est rendue ; que n en promei-Tous?
— Vous avez raison, dit Amélie après un silence ; je me disculperai devant la Franc-Maçonnerie des femmes.
Et s'adressant à Marianna :
— Mais auparavant, il faut queje vous entretienne en particulier, à rinstanlmème. Mesdames, le permettez- vous?
—Noire rôle est fini, dit la comtesse Darcet en se retirant, suivie de ses amies silencieuses.
Certaine de leur départ, Amélie revint devant Marianna.
— Est-ce la vie de Philippe ou la mienne que vous voulez? loi deraanda-t-elle.
— Je ne veux la vie de personne, répondit Marianna.
— Il faut que votre haine se décide pourtant et choisisse entre lui et moi. Je suis lasse à mon tour d«L vous rencontrer sans cesse sur mon passage. Votre opiniâtreté n'a pins de nom; et quand je songe que vous m'avez tenue prisonnière là, chez vous, je vous trouve d'une hardiesse à mériter tous les châtiments.
Cette apostrophe siffla comme une lanière aux oreilles de Marianna.
— Finissons-en, reprit Amélie. Et tfabord, pour ce qui est de la Franc-Maçonnerie des femmes et de ma trahison, sadiet que vous êtes aussi bien perdue que moi.
— Laquelle de nous deux a parjuré son serment ?
— Je prouverai votre complicité. Je montrerai les lettres anonymes que vous avez fait écrire à Philippe. Ce sont ces lettres qui lui ont inspiré ses premiers doutes, et qui l'ont engagé à épier mes sorties. L'homme qui les a écrites sous votre dictée, je lai cherché, je l'ai découvert. Vous l'aviez payé, je lai enrichi. Il témoignera contre vous.
— Inventiona! murmura liarianua qui ne pot se défendre de quelque trouble.
— Que vous êtes bien une femme de théâtre, dit Amélie, en haussant les épaules, et à quels misérables moyens vous ne dédaignez pas de recourir ! Je m étonne que, me ienant en votre pouvoir, l'idée ne vous soit pas venue de me faire dispa* raître dans une trappe. C'eût été digne de vous.
Marianna voulut répondre.
Mais la jeune femme n'avait pas fini ; l'indignation la rendait poissante.
— Je n'ai jamais haï personne jusqu'il présent, mais il me semble que je m'y'{)rendrais autrement que vous en pareil cas, et surtout plus fiaulement. La haine a sa noblesse, elle aussi. Vous ne vous en doutiez guère, n'est-il pas vrai? Allez, vous ne
. méritiez pas d'être aimée de Philippe ! Ce mot était le coup de grâce.
En le recevant, les lèvres de Marianna blanchirent.
— Je ne... mérilais pas... son amour ? balbutia-t-elle, partagée entre la colère et la douleur.
•; Non, dit Amélie.
— Et... pourquoi ?
— Parce que vous n'avez pas su jnourir à ses pieds ou le frapper aux vôtres !
Marianaa baissa la tôte.
— C'est vrai, dit-elle comme en se parlant à eUe-méme; j'ai clé baii>ape, ne pouvant être forte. D'où cela vient-il ? Hélas t de mon enfance sans doute. On m'a trop tourmentée et JMtue pour qu'il ne m'en soit pas resté un mauvais levain. Ce n'est pas comme aela (pie se font les éducations 4ans votne inonde^ n'est-ce pas? Où voulez-vous que nous autres nous appreniens' ce qui est vioe et vertu ? Au sortir du berceau, nous ne savons épeler que deux mots : Travail et crainte. Ensuite, si nous devenons mauvaises, on s'étonne, on s'irrite; on ne veut pasque le sang grossier de nos pières se réveille par intervalles dans DOS veines. J'en suis fâchée, madame, m£tis je n'ai pas été à l'école des vengeances raffinées ou superbes. Je me venge comme je peux et comme je sais ; je n'y mets \m d'«»our-
396 LA FRANC-MAÇONNERIB
propre. Après cela, que j'aie méritée ou noa d'être aimée do votre mari, c'est une question que vous ne pouvez guère décider, vous. Mais ce que je n'ai pas mérité, à coup sûr, c*est d'être traitée par lui avec dédain et lâcheté; c'est d'être jouée comme un cheval et frappée comme une esclave. Fille du peuple ou fille du monde, il n'y a qu'une manière de ressentir de semblables outrages.
^ Vous vous trompez, répliqua Amélie ; ce qui serait un crime vis-à-vis d'une femme légitime, n'est qu'une punition souvent exemplaire pour une femme placée en dehors de la loi et du respect. Soyez honnêtes, avant tout, si vous tenez à être traitées en femmes honnêtes. Pourquoi auriez-vous les mêmes privilèges que nous autres? Vous n'êtes que des hochets aux mains des hommes, vous le savez, vous acceptez cette situation, et vous ne voulez pas qu'un jour ou l'autre on vous rejette comme des hochets, dût-on vous briser en vous rejetant! L'orgueil ne rachète pas le malheur. Si Philippe vous a frappée dans un instant d'oubli, c'est qu'une colère supérieure à la sienne précipitait son bras. Vous auriez dû vous incliner ; mais non, vous avez voulu la lutte, la lutte obscure, vile, masquée; la lutte avec la délation et la calomnie. Il n'est plus en votre pouvoir ni au mien d'en arrêter les effets maintenant ; nous roulerons ensemble dans le gouffre creusé par vous.
— Eh bien, tant mieux ! s'écria Marianna ; car je vous hais encore plus peut-être que je ne le hais, lui ! Je vous hais pour tout le bonheur que vous lui avez donné ! Je vous hais, pour votre beauté pure et calme, rivale de ma beauté inquiète et sombre ; pour votre enfance bénie, enveloppée de dentelles, couverte de baisers ; pour votre jeunesse fière et studieuse ; pour votre rang, pour votre nom, pour tous les avantages que vous a faits le hasard ! Je vous hais pour votre supériorité qui m'accable! Je vous hais enfin, parce je l'aime toujours !
— Âh ! s'écria Amélie en se redressant comme la statue de la Pudeur indignée.
— Comprenez- vous maintenant pourquoi ma haine a deux serres, et pourquoi je ne peux atteindre lui sans vous, vous sans lui ! Je l'aime, je l'aime plus que jamais !
— Madame!...
— Vous avez voulu me parler eu parliculier, conlinua Marianna ; je vous ai écoulée; je vous ai laissé dire tout à votre aise. Vous me laisserez dire aussi, mi>i. J'ai ai)pris par vous (juc je n'élais qu'un grain de poussière, la moindre dej créatures, la proie du malheur. Soit. Ce que vous n'avez pas ajouté, je le devine : vous êtes surprise de ce que je n'aie pas demande à la religion un refuge. Que voulez-vous ! on ne m'a pas seulement appris un Pater quand j'étais petite. Je vous l'ai dit : c'est toute une éducation à faire. Mais quelle que soit la sévérité de celui qui me jugera, il ne verra dans ma vie qu'un amour, qu'une faute. Je n'ai jamais aimé que Philippe, je n'aimerai jamais que lui, mais ii ma manière, entendez-vous? comme les filles de pauvres gens, brutalement, égoïstement, sans raison. C'est incompréhensible, je le sens ; mais je ne veux [)as qu'il soit heureux par d'autres ; je préfère qu'il souffre par moi. Ah! si on pouvait me le livrer malade, abandonné, sans ressources, je l'adorerais plus que je ne l'ai jamais adoré ; toutes mes minutes seraient à lui. Madame, je ne sais pas comment vous l'aimez, mais je doute que ce soit autant et mieux que moi.
Amélie n'avait jamais entendu rien de pareil.
La révélation de cette passion étrange la remplissait de stupeur.
— Tenez, ajouta Marianna qui prenait sa revanche; il y a une chose qui, de temps en temps, me console ; il y a un souvenir qui est pour moi ce que la goutte d'eau est pour le condamne : pendant trois mois il m'a bien aimée.
— Assez, madame ! dit Amélie.
— Si vous saviez les serments qu'il m'a faits, le soir, quand sa lête s'appuyait sur mon épaule ; qu'il était alors enthousiaste et beau, mon Philippe!
— Oh ! vous allez vous taire ! s'écria Amélie.
— Pourquoi donc?
— Parce que je vous l'ordonne.
— Vous ! dit Marianna avec uo sourire railleur.
— Oh ! misérable et lâche ! murmura Amélie en s'avanyaut vers clic ; enfant de la boue, qui ne sait que ramasser de la bouc pour insulter! femme qui sesalii fiour salir î
su
398 LA FRAMC-MAÇONNBRIE
Marianna eut un moment de réflexion.
— Voyons, dit-elle à Amélie, vous qui êtes de noblesse comme je suis de théâtre, qu'eussiez-vous donc imaginé contre une femme que vous auriez haïe comme je vous hais ?
— Ne le devinez-vous pas?
— Je ne suis pas assez ingénieuse pour inventer, mais je suis assez courageuse pour ne pas reculer.
— Dites-vous vrai ?
— Essayez.
Amélie alla vers la porte et y mit le verrou.
— Que faites-vous? dit Marianna étonnée.
— Vous allez voir.
Ensuite, se dirigeant vers la panoplie, Amélie en détacha deux épées contenues dans deux fourreaux de chagrin. L'une était l'épée d'Irénée.
— Devinez- vous, maintenant? dit Amélie.
— Un duel? murmura Marianna.
— Un duel.
— Nous ne sommes que des femmes...
— Nous nous haïssons comme des hommes, nous pouvons nous battre comme des hommes.
— Sans témoins ?
-^ Chacune do nous va écrire quelques mots qui attesteront la loyauté de notre combat. Cela suffira. La survivante anéantira son écrit.
— • Vous hésitez! J'en étais sûre, dit Amélie avec un inexpnmable dédain et en jetant les épées sur une table. — J'accepte! s'écria Marianna.
-- Écrivons donc.
nJil^^^u^^îf^^^^' ^° ®^^ P" voir un étrange spectacle dans Xnv ilr r '"'^^ P^"* ^^s lueurs incertaines d'un jour pluà l'éDée L^ ^^'«'«^ Jeunes et belles toutes deux, se battaient penH„ 1»^ . f ?**? flamboyant, la joue pâle et le souffle sus- '^Jaient, cherchant à se frapper au cœur. Jamais «n combat plus sobre de mouvements. L'art «ut-ètre, du moins de la part de Marianna.
mais rinsUnct du danger la protégeait mieux que n'auraient pu le faire ses vagues souvenirs d'escrime. Amélie, justement parce qu'elle avait reçu les leçons des professeurs les plus renommés, s'exposait beaucoup plus que son adversaire. Elle invoquait des ressources de méthode à l'instant où l'autre, portant toute sa force uniquement dans son bras, lança son fer en avant et rencontra le but.
Amélie ne poussa pas un cri ; elle tomba, morte.
Marianna avait promis de renvoyer à Philippe Beyle sa femme avant deux heures ; elle tint parole.