‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 79 sur 116 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

PhUlppe Beyie à «m Mil Léapol4 ***

a Vivat ! mon cher ami, vivat ! me voilà encore revenu svt Veau^ comme on dit dans le langage intime. Je viens de gagner quatre- vingt mille firancs aux jeux de Bade ; quatre-viagt mille francs, entends-tu ? pas un liard de moins. Et je date ma lettre de Paris. Paris et quatre-vingt mille francs, que c'est beau !

> Je les tiens là, sous les doigts, en billets de banque hideux, crasseux, déchirés et recollés. Rien que par l'empreinte désespérée des doigts qui ont passé sur ces chiffons, je lis des drames de toutes sortes. Il y a de ces billets froissés, ternis, tachés de larmes, qui attestent de touchantes luttes entre h ruine et la probité ; il y en a qui ont fait le tour du moQiie cousus dans des vêtements, et l'on s'en aperçoit aux ïàM plis dont ils sont accablés. D'autres, piqués comme une de»teUe par l'épingle des banquiers, gardent cette roideur et celle morgue commerciales qui les ont préservés du œntact des

LA FRANG-MAÇONNBRIB DBS FEMMES 1S5

pasftioDB. J'en ai reoonnu quelques-uns à Todeur, qui devaient sortir du porte-monnaie de telle ou telle grande dame. Quels qu'ils soient, je les tiens]; ils sont en liasses sur ma table au moment où je t'écris ; et quand ma main veut s'appuyer sur eux, ils la repoussent doucement, comme ferait un moelleux coussin.

> Ah I le beau coussin, en effet! Et celui-là n'est pas rem»' bourré de remords, ainsi que le fameux oreiller dont nous par* lent les mélodrames; il ne m'occasionne d'autres insomnies que celles de la joie. Vivat donc ! Ck)nvien8-en, mon cher, il était temps, mais là, bien temps, que ce renfort m'arrivât, car mes troupes désertaient à l'envi. Un instant de plus, et je n'avais que ma dignité d'homme pour tout bien. Franchement ce n'est pas assez pour quelqu'un qui a l'habitude des dîners du Café de Paris et des parties de whist du Club. Aussi je ne sais trop ce qu'il serait advenu de moi sans cette liasse bienheu* reuse. Ob ! parbleu, je ne me serais pas fait sauter la cervelle : tu sais que j'ai tous les courages. Quant au malheur proprement dit, il n'a rien qui m'épouvante ; il m'intéresse à l'égal d'un problème.

> Donc, voici l'argent qui est revenu à mon domicile. Mais âais-tu ce qui est revenu en même tempsque l'argent ? (Tu vas te moquer de moi, et tu auras raison). L'amour, mon cher Léopold, l'amour ! Je suis plus rouge qu'un écolier en t'écrivant cela. Je croyais pourtant ôlre bien guéri depuis Marianna ; suisje donc condamné à toujours m'étonner moi-même?

ï Mais voyons, suis-je bien réellement amoureux ? Il faut que tu décides la question, et, pour cela, je vais me mettre en frais de narration vis-à-vis* de toi. Si, comme je le présume, ma l4)ttre t'arrive de bon matin, remets-en tranquillement la lecture après ton déjeuner, et, les lèvres encore brûlantes de café, l'œil éclairci, prends-moi comme tu prendrais un feuilleton; tâche de comprendre mon enthousiasme en songeant combien l'objet en est récent, excuse mes explosions de style et enfin sois indulgent pour le dialogue.

V C'est avant-hier jeudi 20 juillet 1844, à minuit et demi, que je suis tombé amoureux de la plus damnable fille du monde. Son portrait viendra plus tard ; tu n'y échapperas pas ; j'ai

envoyé quérir à cet etTet un pot de carmin, de la neige et de la nacre. C'était à table, dans le salon bleu des Provençaux ; nous étions sept, desquels il faut soustraire deux femmes — des actrices, si tu veux— pas plus laides que d'autres et d'une conversation possible.

» Les hommes, c'étaient Forestier, de Colombin, Marc et un nigaud de province amené par Colombin, un ahuri, avec des bijoux sur sa chemise, sur son gilet et sur ses mains. Sou nom était Bécheux ; il me parut qu'on s'égayait de ce jocrisse orné. Je laissai faire ; je m'attaquai sérieusement au souper, car j'ai oublié de t'apprendre que de jour en jour j'incline davantage vers la gastronomie, ce qui me fait grand'peur : ou dit que c'est le vice des hommes finis.

» Attention! voici le coup de théAtre! Il y avait un quart d'heun^ environ que nous nous battions en duel avec des viandes do toute espèce, lorsque la porte s'ouvrit avec un grand bruit de soie, que des odeurs nouvelles firent invasion dans noire chambre, et qu'une capote rose parut.

» — Bonsoir, Pandore, dit Marc.

» Je ne savais pas qu'on comptât sur cette nouvelle personne: je me reculai pour lui faire place. Elle s'assit sans prendre garde à moi, souriant aux hommes et appelant les femmes ma petite. J'avais sur les genoux la moitié de sa robe, qui était d'une couleur hardie et d'une étoffe bruyante. Dès son entréo, le garçon l'avait débarrassée de sa capote et de son châle ; elle était bien faite ; 1a vivacité de ses mouvements m'amusait. Je ne la connaissais pas.

» — Vous arrivez bien tard, lui dit M. Bécheux en riaul, comme s'il disait une chose plaisante.

» — Qu'est-ce que cela vousfait,pourvuque j'arrive? répondit-elle avec cette insolence tranquille qui est aujourd'hui de mode chez les femmes.

» Le garçon posa devant-elle une assiette d'huttres de Noirmoutiers.

» — Non, dit-elle.

» Colombin, qui était à l'autre bout de la table, éleva son lorgnon à la hauteur de l'œil, et l'assujettissant :

» — Je vous prie de nous apprendre, chère Pandore, quel t^l

le maleocoutreux Inlfaier qui a tendu vos nerfs de façon à leur faire exécuter ce soir la symphonie de la mauvaise humeur ?

» — Ah! comme c'est joliment dit ! s'écria Marc.

» — Quoi ? qu'est-ce que c'est? quoi! quoi ? demanda M. Bécheux en se penchant à droite et à gauche.

» — C'est monsieur qui commence à remuer le sac aux mots, comme on remue un sac de boules de loto, répondit Pandore.

1 — Ah! ah î oui, je connais, dit M. Bécheux ; trente-trois; les deux bossus... quatre, le chapeau du commissaire...

9 J'adressai la parole à ma voisine pour lui demander ce qu'elle désirait, car je la voyais promener ses regards sur la table.

» — Comment, monsieur?

> Cette habitude qu'ont les femmes de vous faire répéter vos paroles, bien qu'elles les aient parfaitement entendues, désarçonne certains individus ; mais tu comprends que, moi, depuis longtemps je suis rompu à ces manières.

» Je souris donc et je répétai ma phrase.

9 Pandore, sans daigner me regarder, fit une petite inclinaison de tête, moins que rien, ce qui était une façon de ne pas répondre ; et, comme si elle eût craint de me voir continuer la conversation, elle se hâta d'apostropher une de ses amies, la plus lointaine.

• — Sara, envoie-moi la sauce aux crevettes.

» — Oh! madame!... s'écria M. Bécheux en fondant^sur le plat désigné et en le lui présentant.

» J'avais reporté mon attention sur le souper, mais ce n'était qu'nne feinte résignation. Après dix minutes de repos, mes troupes essayèrent une nouvelle sortie, qui ne fut pas mieux accueillie que la première.

> Je me piquai au jeu et redoublai tellement d'assiduité auprès de Mi>« Pandore, qu'à la fin elle s'écria en se tournant de trois quarts vers moi :

» —Mais qu'est-ce que vous me voulez donc, monsieur? je ne vous connais pas. Dites-moi des choses plus drôles que cela, si vous tenez k ce que je vous écoute. Quand votre esprit aura fait le tour de la table, il arrivera peut-être jnsqu'h moi.

» Ces paroles prononcées sur un ton très-haut et avec le des-

sein do me couvrir de confusion, ne laifisèrent pas d'étonner les coBvivesK

» — Tu es bien dure pour ce pauvre Philippe, dit Marc ù Pandore.

s — Madame à raison, diS'-je, je ne suis pas amusant. Par bonbeur, il est encore temps de me réhabiliter. Je vais, sur la simple énonciation du désir de madame, imiter avec la voix le bruit d'une bouteille de vin de Champagne qu on débouche, faire le ventriloque, et, si elle l'exige, chanter TJ^n^r'ac^e auParadU.

» — Âh 1 oui, YEntr'acle au Paradis ! demanda Bécheux.

» — Eh bien, allez, dit Pandore impassiblement. "

» Je haussai les épaules, et repris impatienté à mon tour de ce manège trop prolongé :

» — Je ne comprends pas bien vos cruautés, ma jolie voisine; ai-je quelque chose sur moi qui me voue au ridicule et que j'ignore? Ce serait charité de me le dire. Cependant mon babil ne date pas de la Restauration, je n'ai pas l'accent provençal, je ne remue pas perpétuellement la jambe en mangeant. Qu'est-ce donc? Me prenes^vous pour un artiste? Rassurez vous, je ne siiis ni peintre, ni pianiste, ni homme de lettres ; je ne suis pas non plus acteur, puisque je porte la barbe tout entière. Mon visage n'est-il pas pour le moins aussi sup* portable que ceux de ces messieurs?...

B Ua orage de réclamations se forma.

» — Qu'est-ce que tu dis donc Ik^bas? s'écria Colombio. -

> ^ Rien, mon bon, rien. Voyons, ai-je dans les cheveux un parfum qui vous entête ? Non. Alors il ne faut pas m'accabler ; vos sarcasmes tombent mal ; je suis aussi Parisien que vous pouvez être Parisienne. Vos mots do femme, je les connais tous ; j'en ai fait plus de la moitié*

9 ^ Philippe a raison, dit Marc.

» — Je suis de cet avis, ajouta Colombin; seulement Philippe ^ a oublié dans son plaidoyer une phrase essentielle, et que je recommande k Bécheux ; c'est celle-ci, elle est classique.* <t Tant de barbarie sied-il à un si charmant visage I »

» Pandore, s'adressant à moi, demi-sérieuso :

» — Vous voyez, ils se moquent de moi, à présent, et par votre fait, fites^ous ^NMitent ?

1 La glace était k peu près rompue; la conversation s'entama dès lors entre nous.

î — Vous allez me faire la cour? dit-elle avec un petit air d'eflroi très-bien joué*

» —Oui.

> — J'avais raison de me défier de vous. Au moins^ je vous en supplie, ne vous exprimez pas comme tout le monde, soyez Donveau, étonnez-^moi»

> -* Je vous remercie de ces indications.

> -- Oh ! reprit Pandore, n'y cherchez pas autre chose que le désir de vous épargner ainsi qu'à moi d'inutiles et banales escarmouches. Je veux bien vous fournir des armes, mais je ne renonce pas à la défense.

> — C'est au mieux, répliquai*je, et l'on voit que vous connaissez le proverbe : Fais ce que dois, advienne que pourra.

> — Il est impertinent, votre proverbe. . > — ïl est si vieux !

» — Mais je ne serai pas en reste avec lui ; et, pour commencer, il faut que je vous fasse une question hardie.».

> — Tant mieux ! dis-je.

1 — Vous savez combien les femmes aiment à tendre la corde de l'indiscrétion ; je vais être avec vous aussi indiscrète que possible.

■ — Je vous écoute*

» -^ Puisque vous venez de manifester k mon égard des dispositions résolument hostiles, puisque vous annoncez nettement votre dessein de me faire la cour, permettez-moi de vous demander...

» — Quoi ?

> ^ Si vous comptez réussir.

> A cette question, hardie en efSbt, je dressai l'oreille comme nn cheval qui entend le canon. Mais presque aussitôt flairant un piège, je le tournai.

1 —* Cela n'est pas l'important, répondis-je. » —Comment? dit-elle, intriguée.

9 «^ L'important est que ma cour soit bien faite. * «^ Ah ! j'entends ; au Théfttre-Françsis on nomme cela la traditiod.

l/,0 LA FRANC-MAÇONNERIE

» — Précisément, dis-je.

B — Justin !

» Elle venait d'appeler le garçon.

» Le garçon accourut, attentif et le corps en avant,

» — Des volants et des raquettes! s'écria Pandore.

» — Madame a dit?... interrogea le garçon.

» — J'ai dit : des volants et des raquettes. Vous voyez bien que monsieur veut jouer un proverbe avec moi.

» — Ah ! ab ! très-joli ! firent Colombin et Marc.

» — Je demande, ajouta Forestier, que Justin réponde : Madame, ils sont finis.

» Les rires redoublèrent.

» Ce n'est pas à toi, cher coDègue de tant de folies, que j'irai raconter un souper pareil. Il n'y a plus aujourd'hui que deux ou trois vaudevillistes capables de ces audaces-là, et de faire circuler une demi-douzaine de vieilles plaisanteries — pas plus! — autour d'un pâté en carton, comme, dans les dîner» bourgeois, ces farceurs qui tapent sur le genou de leur voisin en disant : Faites passer.

» J'aime mieux te raconterla grâce et l'esprit de M"* Pandore.

T> Le moment du portrait est venu.

» Vingt ans, pas davantage ; c'est le bel âge, c'est le seul âge possible ; es-tu de mon opinion? Sa tète est un peu petite; ses cheveux — tu sais combien je suis accessible au charme des cheveux, à leur abondance, à leur couleur, à leur parfum, ses cheveux rappellent l'or bruni ; quoique d'une idéale finesse, ils sont frisés comme une toison, presque crépus, et on les voit s'avancer en armée jusque sur le front, d'où les efforts du cosmétique sont impuissants à les repousser. Imagine le caractère anglais fondu dans le type vénitien, Titien et Lawrence, et tu auras une idée de cette miraculeuse chevelure. Les yeux, trop ouverts peut-être, sont d'un bleu cru et qui surprend; ces yeux-là m'ont déplu au premier abord ; il faudra pourtant que je m'y accoutume. Ajoute que le nez, charmant d'ailleurs, continue la ligne droite du front, ce qui lui compose une physionomie à l'antique comme son nom. Tu as vu, bien certa»nement. M"* Pandore sur quelques-unes des peintures de Pompéï. n est vrai que la bouche constitue une adorable dis-

DES FEMMES Ul

sooaooe : c'est une bouche toute parisienne, une rose, un corail. Cette bouche, avec ces deux petits trous aux coins des lèvres, et ce menton espiègle, et c<^ cou rondelet, nous reploogent en plein dix-neuvième siècle. — Es-tu content ? crois-tu qu'un journal me confierait le compte rendu d'un Salon ? — Attends encore, ce n'est pas fini : les dents, des perles; les oreilles, des ciselures. Elle doit se. ganter chez les fées, et son cordonnier habite évidemment rue d'Alcala, à Madrid.

» Ah! j'oubliais! un teint de Normande, adouci par les veilles (le la vie élégante et amoureuse.

» Lëopold, je ne plaisante pas autant que tu crois. Sous ce coloriage, il y a des traits exacts. En outre, elle porte admirablement le costume moderne, qu'elle assouplit, qu'elle chiffonne, qu'elle brise à tous les caprices de son buste délié; elle ne prend pas souci des dentelles attachées à son bras, elle les promène et les secoue, tout en sachant les garder intactes. Sa voix? on dirait, lorsqu'elle ouvre la bouche, que ce sont des perles qui se mettent h jaser. Et puis, tu as vu, j'ai essayé de te démontrer que ce n'est pas une sotte.

» Çà, est-ce donc bien ridicule de s'éprendre d'une jolie fille presque spirituelle ? Je ne suis plus homme à faire des sottises pour un œil, si étrusque qu'il, soit, et pour une bouche plus ou moins parisienne ; mais un caprice, une heure d'amour, — eh bien! oui, d'amour! — je ne sais pas, ou plutôt je ne veux pas encore m'en défendre.

> A ce souperdes Provençaux, je n'ai pas voulu boire, justement afin d'analyser plus nettement cette première impression, et afin que l'ivresse du cerveau n'eût aucune part h l'ivresse du cœur.

> Léopold, j'aime Pandore.

> Cela est certain; ma raison et mes inferôts s'entendront comme ils voudront. Je suis de ceux qui voyagent en chaise de poste pour aller plus vite, et qui font arrêter les chevaux pour cueillir une fleur aperçue sur la route.

» D'ailleurs, mon expérience me servira, je l'espère. On n'a pas vécu, on n'a pas aimé impunément. J'ai des axiomes et des

préceptes à mon usage» tout uq bréviaire dé galanterie, i'aîmerai, et je saurai rester fort.

» Mais je te vois venir, homme impatient» et positif : tu me demandes comment a fini ce souper^ tu veux savoir le dénoûment de cette première entrevue. Je te connais, ta rêves déjà le : Ramenn-moi chez now«, de Molière. Fi! esprit gauloiS) philosophe brutal. Je n'ai ni les impatiônoes du premier âge ni le cynisme froid du second. J'ai reconduit Pandore chez elle, c'est vrai; blottis tous deux au fond du coupé qui nous emportait, nous avons causé presque tendrement. Que veux-tu de plus? Du reste, il n'y a que dix minutes entre les Provençaux et la rue Saint-Georges, où elle demeure.

» Enfin, elle m'a fermé sa porte au nez.

» Là, puisque tu veux tout savoir! »

7 août.

« Tu recevras ces deux lettres ensemble et lorsqu'il ne sera plus temps de me donner des conseils.

» Depuis huit jours, Pandore est ma maîtresse.

D Elle a tout quitté pour moi, et principalement, à ce que j'ai appris, un protecteur d'une grande fortune et d'un beau titre, le comte d'Ingrande, qui l'aimait à la folie, et qui maintenant doit l'aimer bien plus encore.

» Je sais gré à Pandore de cette dignité de sentiment.

» De toutes les femmes que j'ai connues,— et tu sais si elles sont nombreuses, — celle-ci est incontestablement la plus piquante, la plus singulière, la plus nouvelle. Mes instincts d'analyste trouvent en elle leur pâture aussi bien que mes caprices d'amant. Elle partigpe du basilic pour la fascination, et je suis persuadé que dans les temps anciens elle appelait les passants du fond d'un puits.

» Elle me regarde quelquefois avec une expression que je ne saurais définir, et qui inquiéterait un autre que moi.

» Tu conçois que je n'ai pas voulu resler au-dessous des sacrifices qu'elle m'a faits; ses admirables cheveux blonds m'ont

coûté quelques papillotes de papier Carat, mais il ne fallait pas qu'elle s'aperçût de son changement de situation :

.... Son orgueil se serait-U flatté D'égaler Orosmane en générosité 7

1» La petite a^d'ailleurs, des habitudes de luxe qui témoignent d'une race fière et flne; je l'approuve, pardieu!

> Choses sérieuses maintenant. Je m'agite pour rentrer dans iâ diplomatie, mais pour y rentrer par la grande porte. J'ai vu hier le prince d'E..., et je dois être présenté après-demain à Madame Adélaïde. Il ne s'agit rien moins que d'un secrétariat d'ambassade à Vienne; je n'ai de concurrent sérieux que dans un de mes camarades de Sainte-Barbe, Charles de N..., mais je nourris vi»<à<Yis de lui certain projet dont je t'informerai après exécution.

> Qu'il te suffise de savoir pourlemoment que j'ai des chances et que j'espère.

1 A revoir, mon cher Léopold. »

GUAPITRË III

TovtM pour urne» «ne poàr toutes.

11 nous est nécessaire de revenir un peu sur nos pas, et de nous reporter au lendemain du jour où le comte d'Ingrande avait promis à Pandore de s'absenter de Paris pendant trois mois.

Bien que cette dernière fantaisie dépassât en excentricité toutes celles auxquelles il était accoutumé à souscrire, le comte, scrupuleux observateur de sa promesse, n'en faisait pas moins ses préparatifs de départ, lorsqu'on vint lui annoncer qu'une femme de chambre demandait à être introduite.

C'était Fanny, la suivante de Pandore.

On se SQuvient peut-être que le comte d'Ingrande, en lui mettant un louis dans la main, la veille, lui en avait promis autant si elle parvenait k se procurer une lettre dont l'enveloppe, et principalement le cachet emblématique, avaient fortement excité sa curiosité.

Aussi ne dissimula-t-il pas sa satisfaction lorsqu'il vit paraître la petite femme de chambre.

LA FHANC-MAÇONNERIE DES FEMMES ik5

U ne fit pas attention à l'air de réserve et de mystère qu'elle affectait, et l'engageant à s'approcher :

— Eh bien, as-tu réussi? Cette lettre, tu me l'apportes?

— Ah ! monsieur le comte, combien j'ai de regret de ra'ôtro chargée d'une pareille commission !

— Oui, oui, je sais; ton honnôteté...

— D'abord ! Et puis ensuite la peine que j'ai eue.

— Mais enfin, tu tiens la lettre ?

— Figurez-vous, continua Fanny, que madame l'avait serrée dans son secrétaire, lequel ne ressemble pas du tout aux autres secrétaires. Comment croyez-vous que s'ouvre celui-là?

— Un ressort...

— Un ressort, juste ! mais allez donc deviner l J'ai eu beau épier madame soir et matin, impossible de découvrir ce diable de ressort. Comment auriez-vous fait, vous, dans ce cas ?

Le comte frappa du pied avec impatience.

La petite bonne n'accorda aucune attention à ce mouvement.

Elle continua :

— Vous allez voir comment je m'y suis prise, moi.

— Voyons?

— Puisque je ne pouvais pas attaquer le secrétaire par devant, je résolus de l'attaquer par derrière. Je l'ai donc bravement retourné, hier, pendant que madame était à la promenade, cl, tantbien|que mal, je suis parvenue à détacher deux planches.

— Très-bien !

— Je ne vous raconte pas mes frayeurs...

— C'est inutile.

— Non plus quepes réflexions que je fis dans ce moment, car vous avouerez avec moi que je jouais alors gros jeu ; mais le désir de vous satisfaire...

— Après, après ?

— Un peu de sang-froid, monsieur le comte; si vous saviez tout ce qu'il m'en a fallu, à moi ; vous ne vous en ferez jamais une idée !

— Je m'en doute, dit le comte en rassemblant tous ses efforts pour se contenir ; mais tu as probablement fini par mettre la main sur cette lettre ?

— Parbleu ! il n'aurait plus manqué que j'eusse fait œ beau remue-ménage pour rien .

— Alors, donne vile, dil-il.

— Minute 'l s ecrîa-l-elle ; vous rappelez- vous ce que vou> m'avez promis?

Le comte d'Ingrande se frappa le front.

— Il fallait donc m'en faire souvenir plus tôt, dit-il.

Et, ouvrant un tiroir qui était à sa portée, il y prit Une poignée de pièces de cinq francs, qu'il n)it dans la main de la domestique.

— Là ! dit-il, avec un accent qui semblait signifler : Es-Ui contente maintenant ?

Mais Fanny ne bougea pas, et, l'estant la main Ouverte :

— Combien y a-t-il? demanda-l-elle.

— Ma foi, je ne sais pas, répondit le comte, un peu surpris; quarante ou cinquante francs, je crois...

Fanny posa tranquillement l'argent sur la table.

— Ce n'est pas assez, ditrclle.

— Oh! oh ! fit le comte en la regardant ; ce sont des conditions nouvelles que vous voulez m'imposer^ mademoiselle?

— Comme. vous dites.

— ïlmo semblait cependant, ajouta -t*il de plus en plus étonné, que nous étions convenus d'un prix.

— C'est vrai, monsieur le comte, mais c'est qu'avant notre convention je n'avais pas lu la lettre dont il s'agit.

— Et maintenant ?

— Maintenant, dit Fanny, je l'ai lue.

Le comte d'Ingrande demeura muet. Son front se plissa; ou s'apercevait aisément qu'un combat se livrait entre sa dignitéel sa curiosité.

— Ah! tu as lu cette lettre, murmura-t-il; et... c'est... donc bien important?

— Si important que je me suis juré, pour tout le reste de ma vîe, de ne jamais plus me charger de pareilles commissions.

— Combien veux -tu? demanda brièvement le comte.

— Deux mille francs.

A ces mots nettement articuli\-, il eut un brusque haut-lecoi'ps.

— Hein ? lit-il comme s'il n'avait pas entendu.

~ Deux mille francs, recommença Fanny.

— Es-lu folle ?

— Non, mais j'ai parcouru le Code pénal ce matin, avaui de venir.

— Le Code ! quel rapport...?

— Vous allez voir. Connaissez-Vous l'article 38o ?

— Non, par))leu ! s'écria le comte.

— Eh bien, l'article 385 dit positivement que toute personne coupable de vol, avec bris de meubles, encourt la peine des travaux forcés.

— r/est grave, en effet... deux mille francs, peu m'importerait après tout; je les ai souvent donnés aux pauvres... Mais je t'ai fait commettre une mauvaise action ; voilà ce dont j'ai regret. El puis... une douleur à ajouter à toutes mes douleurs! une lumière cruelle sans doute ! Non, tout bien considéré, vois-tu, je ne veux rien apprendre ; laisse-moi tranquille.

— C'est votre dernier mol,

— Mon dernier.

— 11 suffit, monsieur le comte, je remporte la lettre.

— C'est cela, tu fais bien.

— D'ailleurs, je ne suis pas embarrassée pour la vendre i\ d'autres.

— A d'autres ! rei)rit-il vivement et sur le len de rindignation : comment, tu oserais... ?

— Puisque j'ai bien osé la soustraire î II faut au moins que j'aie le bénéfice de ma mauvaise action.

— Tu es une effrontée coquine !

— Parce que mes prix sont élevés, n'est-ce pas ? dit- elle en reculant du côté de la porte.

— Et... balbutia le comte, étendant vers elle les mains comme pour la retenir, -à qui comptes-tu proi)Oser un marclié semblable ?

— A qui ? à une personne qui a le privilège de beaucoup intéresser madame.

— Mais encore?... demanda-t-il en pâlissant.

La petite bonne se rapprocha de lui, et, d'une voix que In malice rendait slridente :

— Par exemple, ii M. Philippe Beyle.

148 LA FaAXC-MAÇONNERIE DES FEMMES

— Philippe Beyle !

Le comte d'Ingrande se leva.

— Toujoure ce nom! murmura-t-il.

(1 fit trois ou quatre tours dans la chambre, silencieuscmcnl, le front baissé.

A la fin, il retourna vers le tiroir qui était resté ouvert, et y saisit deux billets de banque de mille francs chacun.

— Tiens ! dit-il en les jetant à Fanny. Et, tendant la main à son tour :

— La lettre? s'écria-t-il impérieusement.

La voici, monsieur le comte, dit Fanny, tirant un papier de son sein. /

Il le lui arracha plutôt qu'il ne le prit ; il se disposait à le déplier, lorsque son regard tombant sur la petite bonne, qui se dissimulait le mieux qu'elle pouvait dans un coin de la chambre, il laissa échapper un geste de dégoût.

— Partez ! s'écria-t-il en lui désignant la porte. Fanny ne se le fit pas répéter.

Une fois seul, M. d'Ingrande ouvrit rapidement la lettre qui lui coûtait deux mille francs.

Elle ne contenait que ces seuls mots :

« Ordre à Michelle-Anne Laclaverie, dite Pandore, de ruinei- M. Philippe Beyle dans un délai de trois mois, à partir de ce jour. — Paris, le 2î$ juillet. »

A la place de la signature, il y avait, empreinte en rouge, la même devise que nous avons vue reproduite en cire sur l'enveloppe :

a TOUTES POUR VRHf UNE POUR TOUTES. »

Le comte relut cinq ou six fois cet étrange message, en donnant chaque fois les signes du plus profond étonncment.

-— Fanny, avait raison, pensa-t-il h la fin ; deux raillé francs, ce n'est pas trop payé !

Quelques heures après, fidèle ii sa parole, le comlc d'Ingrande était sur la route d'Espagne.

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