CHAPITRE X
Sésame» oavre-tol!
Philippe reçut selon la promesse du comte, une iuvitatioa pour le bal de l'hôtel d'Havre.
C'était une faveur très-grande assurément, car les salons de l'hôtel d'Havre ne s'ouvraient, deux ou trois fois Tan, qu'à une foule héraldique.
Philippe aurait pu s'étonner davantage; mais, depuisqueîques jours, l'étounement était devenu en lui une sensation émous- Bée. Aux réalités glacitiles avaient succédé sans transition les magies radieuses; les menaces sinistres, dont Vécho ne bourdonnait plus k son oreille, s'étaient vu remplacer par le chœur léger des espoirs, pareils à ces figures célestes qui précèdent le char de l'Aurore dans le tableau du Guide.
Il était onze heures à peu près lorsqu'il mit le pîcd à Thôtel d'Havre.
La première personne quM aperçut, avec cette rapidité dd coup d'oeil que les aigles seuls disputent aux amoureux, fut Amélie.
Elle avait cette divine parure blanche des jeunes filles qui les enveloppe comme d'une nuée ; le marbre de ses épaule> luisait sous la gaze ordonnée par la sévérité maternelle ; les lis de ses bras éclataient pour la première fois. Sa tète, balancée sans embarras, exposait, renversés et roulés en puissantes torsades, ses cheveux du noir le plus hardi, n se pouvait qu'Amélie ignorât sa beauté, mais elle la portait avec cette sûreté de race qui veut un palais pour théâtre ; elle la portait royalement, — car cet adverbe est celui qui peint k mieux, — sans perdre une seule de ses grâces de jeune fîlk'. c'est-à-dire la modestie, le calme et le sourire.
L'admiration rendit Philippe immobile pendant quelques instants.
C'était la deuxième fois que la fille du comte dlngrande le charmait, et k des titres bien différents : aujourd'hui par l éclat, hier par la simplicité.
Il manœuvra pour se rencontrer avec Amélie.
Elle le reconnut, lorsqu'il fut à quelques pas d'elle.
Ses beaux yeux se baissèrent, et elle rougit plus vivement que ne le comporte une impression de surprise.
Au même instant, Philippe sentit plutôt qu'il ne le vit le reprard delà comtesse tomber sur lui et s'arrêter.
11 s'inclina profondément.
Mais la comtesse ne répondit point h son salut.
Pourtant, elle n'avait pas cessé de l'examiner.
Une intention aussi ii^urieusement soulignée ne pouvait échapper à Philippe Beyle.
Elle n'échappa point non plus à Amélie, chez qui la rougeur fit soudainement place à une pâleur douloureuse.
— Diable ! murnmra Philippe en tournant bride, je nai jias les sympathies de la mère.
La foule était nombreuse. A chaque minute, il était reconnu par quelqu'un et pris affectueu^^ement sous le bras. Son crédit remonta beaucoup dans cette soirée.
A travers la houle du bal, il ne lui était guère possible de s'attacher aux pas d'Amélie. De temps en tem))8, do loin eo loin, il la voyait se détacher sur lé vide ouvert par un quadrille.
puis rentrer et disparattre dans le flot tournoyant des robes.
— S'il était là, que son père serait heureux ! pensait Philippe.
Deux heures se passèrent à cette contemplation malaisée et souvent interrompue. Il songea à se retirer. Depuis quelques moments, d'ailleurs Mii« d'Ingrande se dérobait à ses recherches ; il supposa qu'elle était partie.
En traversant une pièce qui reliait le salon principal aux antichambres, il se trouva face à face avec elle.
La jeune fille poussa un demi cri.
Peu de monde passait alors.
— Oh ! monsieur, dit-elle à Phillippe avec un accent qui lui alla jusqu'au cœur ; excusez ma mère, je vous en prie... Croyez bien qu'elle ne vous a pas reconnu.
— Vous êtes trop bonne mille fois, mademoiselle, réponditil ; mais madame la comtesse n'a pas besoin de justification ; qui suis-je à ses yeux, en efi'et? qui suis-je aux vôtres?
Ces derniers mots Auvent prononcés sur un ton plus bas et presque tremblant.
— Vous êtes l'ami de mon père! reprit Amélie en levant sur lui un regard brillant qui semblait l'inviter à la fierté; et mon père sait placer dignement ses amitiés, j'en si\is sûre.
— Merci ! s'écria Philippe transporté par la noblesse de la jeune fille ; vos paroles m'auraient guéri si j'eusse été blessé ; mais de votre mère je souAVirai tout sans jamais me plaindre.
— Vous souffrirez peut-être plus que vous ne croyez, dit-elle avec un craintif sourire.
— Qu'importe! dit Philippe ; est-ce que je n'emporte pas dès aujourd'hui un remède infaillible pour toutes mes souffrances ?
— Quoi donc? demanda-t-elle inquiète.
— La vision de cet instant et le souvenir de votre admirable sollicitude, dit Philippe Beylc.
L'arrivée de quelques personnes les sépara.
Le sein d'Amélie s'était soulevé aux dernières paroles du jeune homme.
Elle se sentit presque heureuse de pouvoir le quitter.
Mais, auparavant, elle lui envoya un de ces regards par où le cœur s'élance tout entier, et qui ont la valeur d'un engagement.
206 LA FRÂNC-MAÇONNBRIE DES FEMMES
Philippe la regarda s éloigner, eaos pouvoir faire un pâs, ei semblable à un homme frappé de paralysie.
On le coudoya, il ne se dérangea pas.
On lui adressa la parole, il n'eut pas de réponse.
Tout à coup, revenu à lui, il sorlii brusquement de l'hôtel d'Havre, et il commença, à pied, dans Paris, une de ces courses folles, divagantes, qu'ont accomplies tous ceux qu'atteint un bonheur terrible ; une de ces courses sans but, sans souci des rues boueuses et noires, avec des discours prononcés tout haut, avec des apostrophes aux murailles, avec des sourires aux étoiles, la tête nue, le sang rapide comme un fleuve, le cœur battant à grands coups dans la poitrine ; une de ces courses qui dévorent des lieues, des faubourgs, des barrières, tanU^t s' arrêtant brusquement pour admettre une considération , pour discuter un obstacle oublié, puis continuant plus frénétiquement que jamais, après avoir repoussé la considération^ après avoir pulvérisé Tobstaclc, le regard vainqueur, le bras théâtral, toutes sortes de petits cris de joie, et le pied infatigable comme un Juif-Errant de la félicité !
Il faisait grand jour lorsqu'il remonta dans sa chambre de la rue de Vintimille.
Philippe Beyle était bien décidément déeeasoroelé. Il nftissaîi à une vie nouvelie; il allait naître à des seotimeato nouveaux. Par rinterveniioa active du comte d'ingiande, il reçut diverses autres invitations qui lui fournirent l'occasion de revoir Amélie. Chaque fois, la jeune fille semblait heureoae de sa préseoce; mais sous l'oeil glacial de sa mère, elle était forcée d'imposer silence à son coBur.
Pendant que les rencontres de PhHippe Beyle devenaient une tendre habitude ponr Amélie, elles devenaient une obsession et une inquiétude pour la comtesse. Elle s'étonna d'abord, elle s'irrita ensuite de voir loua les salons, les plus aristocratiques et les plus puritains, aceneillir oe jeune homme, eommes'il eût retrouvé quelque talisman des contes arabes. Sa surprise et son courroux n'eurent plus de bornes lorsqoe, i^ un grand dtner donné par le consul de Danemark, l'un de ses parents, elle vit, pUoé à côté d elle, M. Philippe fieyie.