‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 92 sur 116 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

lI»rUmiiA.

Encore sous l'impression pénible de la scène de l'église, M"'* de Pressigny se trouvait seule dans son appartement, le lendemain, lorsqu^on lui apporta une lettre.

Cette lettre était datée de la petite ville d'Épernay.

< Accourez, madame, car j'ai à vous remettre mon testament, je suis mourante. »

Ce peu de mois élait signé : Caroline Baliveau.

M"« Baliveau était une des sœurs les plus obscures de l'as* sociation féminine ; mais dans l'association, les degrés d'obscurité n'étaient pus plus comptés que les quartiers de noblesse.

2/iO LA FRANC-MAÇONNERIE

' Devant une invitation aussi pressante, la marquise de Pressigny ne pouvait pas hésiter.

Il s'agissait d'un testament à recevoir, car rbéréditë Q*ctait pas une des bases de la Franc-Maçonnerie des Femmes. Chacune avait le droit de désigner celle qu'elle désirait voir appelée à sa succession mystérieuse.

La marquise fit immédiatement demander des chevaux de l)08te pour le soir.

A peine cet ordre étaîlril donné qu'on lui annonça une visite.

Elle se leva pour recevoir une femme qui était vêtue de deuil.

Mais elle recula immédiatement à cette vue.

— Est-ce que je me trompe ? murmura-t^lle.

^ Non, madame la marquise, vous ne vous trompez pas ; je suis bien la Marianna, ou, si vous l'aimez mieux, Ifarianne Rupert.

— Vous ! dit la marquise en joignant les mains de terreur.

— Ne vous attendiez-vous point à me revoir, madame ?

-— Mais, vous-même, ignorez-vous donc qu'on vous croit morte?

— Oh! vous vous êtes bien hâtée de croire à ma mort ! dit Marianna avec un sourire funeste.

— J'ai partagé Terreur de tout le monde, reprit la marquiso en frémissant.

— Vraiment?

— A Marseille, où j'ai écrit, on raconte encore les moindres circonstances de votre suicide.

— Ah ! vous avez écrit ?

— Une personne de notre association m'a répondu : c'est sa conviction qui a décidé de la mienne. Plus tard, cette nouvelle a été confirmée par les journaux.

— Je lai lue, en efl'et, dit fifarianna avec sang-froid.

— Mais vous, madame, qui paraissez me blâmer d'sûouter foi à cette lugubre comédie, quel était votre but en la jouant?

DES FEMMES 2Ztl

— Mon but ? Ah ! un but impossible à atteindre ! réponditelle en soupirant ; je voulais ne plus vivre que pour Irénée.

— Irénée ! dit la marquise avec une cruelle appréhension.

— C'est son deuil que je porte.

— Oh ! le malheur partout I s'écria M»« de Pressigny ; vous êtes une fatale messagère, madame.

— Il est bien mort, lui ! reprit Harianna sans l'entendre et comme attendrie par ce souvenu*.

— Pauvre enfant ! •

— Ses souffrances ont été affreuses, son agonie a été déchirante ; il est mort comme il a vécu, en martyr. Ah ! son sang crie vengeance aussi !

— Vengeance ? répéta la marquise en attachant sur elle un regard plein d'anxiété.

Il n'en fallut pas davantage à ces deux femmes pour se comprendre.

— Oui, madame, vengeance ! continua Harianna ; c'est le seul sentiment qui domine en moi. Je m'étais trompée en croyant pouvoir faire de ma vie un sacrifice à Irénée ; ma vie appartenait tout entière à la haine, et c'est à la haine que je viens la restituer aujourd'hui.

— Que voulez-vous dire ?

— Madame la marquise, laissez-là les détours ; vous savez pourquoi je suis venue... et surtout pour qui je suis venue.

La marquise demeura muette.

— Il y a trois ans environ, reprit Marianna, que la destinée de M. Philippe Beyle m'a été accordée par l'association.

~ C'est vrai.

— En revenant à Paris, je m'attendais h le trouver écrasé sous le poids de votre justice. Je me surprenais déjà à intercéder, non pour qu'on lui fît grâce, mais pour qu'on ralentit son supplice. J'arrive : je le vois heureux, comblé d'honneurs, ivre d'orgueil. Qui a changé son sort? une femme, vous!

— Mon excuse est dans ma bonne foi, madame, dit la marquise de Pressigny ; il est écrit dans nos statuts : « La mort

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d'une sociétaire fait cesser de droit toute œuvre entreprise pour elle, à moins que son héritière dans la Franc-Maçonnerie n'en réclame l'exécution. »

— Soit ; mais je suis vivante ! dit froidement Marianna.

— Pourquoi ne m'avoir pas mise en garde contre l'erreur où je pouvais tomber ?

Marianna la regarda*

— Qui sait ? Peut-être n'étais-je pas fâchée, après tout, de savoir quelle part avaient votre sagesse et votre prudence dans la direction de nos intérêts.

— Vous permettez-vous de douter de ma sincérité ? dit la marquise en relevant la tète.

— Je me permets de penser que vous vous êtes trop hâtée d'oublier mes droits pour ne songer qu'à l'amour de M"* d'Ingrande, votre nièce.

— Que je me sois hâtée^ou non, Amélie est aujourd'hui la femme de M. Philippe Beyîe.

— C'est un malheur pour elle, dit Marianna.

— Oh ! s'écria la marquise désespérée.

— Madame, vous êtes la grande-maîtresse de notre ordre ; vous avez juré de sacrifier à nos intérêts, non-seulement votre existence, vos richesses, mais encore vos liens de famille.

Ces mots avaient été prononcés d'un ton ferme mais calme.

La marquise de Pressigny se sentit en lutte avec une nature implacable.

— Alors, que voulez-vous? demanda-t-cUo à Marianna.

— Je veux rentrer dans mes droits sur Philippe Beyle.

— Malgré l'alliance qui vient de l'introduire dans ma famille? ~ Malgré tout.*

La marquise baissa la tête.

— La Franc-Maçonnerie l'a condamné sur mes justes griefs, reprit Marianna.

— Je m'en souviens ; je me souviens aussi que ma voix fut insuffisante a combattre cet arrêt. Vous l'emportâtes sur moi dans celte assemblée générale. Était-ce un pressentiment qui me faisait alors m'opposer à ce que je considérais comme un acte de despotisme trop ouvert ? je ne sais. Toutefois, je

pensais alors ce que je pense encore aujourd'hui : c'est-àdire que le but de notre association est plutôt de protéger que de punir.

— Punir les oppresseurs, c'est protx^ger les opprimés.

— Les torts de M. Beyle envers vous n'ont clé que ceux d'un amant.

L'œil de Marianna étincela h ces parqjes.

— Que ceux d'un amant, oui, madame, rien que cela ! réponditrelle avec ironie ; c'est la moindre des choses, en effet. Il m'a torturée, il est entré violemment dans ma vie pour la briser. Ses torts ne sont que ceux d'un amant ! Est-ce donc à moi de vous rappeller que notre société est autant la sauvegarde des sentiments que la sauvegarde des intérêts? Par quoi vivons-nous, nous autres femmes, sinon par le cœur, et quand on nous l'a broyé, quel plus grand crime pouvez-vous imaginer, dites-moi ?

— Madame...

— Mes griefs, qui étaient justes alors, se sont accrus depuis. Je vous le répète, cet homme m'appartient.

Après avoir disputé le terrain pied à pied, la marquise de Pressigny crut devoir changer de tactique.

— Soit, dit-elle ; mais en le frappant, n'atteindrez-vous pas du môme coup Amélie , une enfant qu'il est impossible de haïr ?

Marianna eut un tressaillement.

— Elle m'a sauvé la vie, c'est ce que vous voulez me rappeler, n'est-ce pas? Oh ! je ne l'ai pas oublié. Un jour que j'étais tombée dans le bassin d'Arcachon, l'enfant eut plus de courage que Philippe qui m'accompagnait, plus de courage que les misérables rameurs. Elle m'arracha h la mort ,• me renditelle un véritable service ? je l'ignore. Cependant je serais un monstre si le souvenir de ce qu'elle a fait pour moi s'était effacé de ma mémoire.

— Eh bien ? dit la marquise.

— Eh bien ! madame, je plains votre nièce, mais ce souvenir ne m'empochera pas d'arriver jusqu'à Philippe. C'est parce que ma reconnaissance pour elle est grande que je serai sans pitié

2kh LA FRANC-MAÇONNERIE

pour lui. Je vous le déclare, c'est une alliance monstrueuse que celle de cet ange et de ce démon. Je le connais : il avilira tout ce qu'elle a de pur et de charmant dans l'âme, il profanera une à une ses illusions déjeune fille etde jeune épouse. Cet homme ne croit pas à l'amour, il ne croit tout au plus qu'aux femmes qui flattent sa vanité ou servent son ambition. Madame, je ren- 'drai à Amélie service pour service: je la délivrerai de cet homme.

— Que dites- vous? s'écria la marquise hors d'ellb-même.

— La vérité.

~ C'est impossible ! vous ne ferez pas cela ! -— Pourquoi donc?

— Je m'y opposerai ! j'invoquerai mon pouvoir, mes privilèges !

Marianna dit lentement :

— Il est écrit dans nos statuts que la haine doit s'arrêter devant le mari ou les enfants d'une franc-maçonne. Philippe n'est pas le mari d'une franc-maçonne, et Amélie n'est pas votre enfant.

— Vous avez raison, je le reconnais, dit la marquise abattue.

— Enfin !

— Mais pitié! pardon!

-— Pitié? pardon? murmura Marianna comme quelqu'un qui entend pour la première fois une langue étrangère.

— Ah ! je vous supplie !

— Mon dernier mouvement de pitié est enfermé sous le couvercle de la tombe d'Irénée.

Marianna se disposa à sortir.

— Encore un mot ! s'écria la marquise de Pressigny.

— J'ai dit tout ce que j'avais à dire, madame ; vous êtes avertie.

— C'est donc aussi jusqu'à la tombe que vous voulez poursuivre Philippe Beyle ?

Marianna ne répondit pas, mais un sourire passa sur ses lèvres.

— Adieu, madame la marquise, dit-elle en s'inclinant profondément.

La marquise retomba dans son fauteuL.

DES FEMMES 2(i5

Une longue méditation succéda à l'agitation provoquée par cet entretien.

Voici quel fut le résultat de cette méditation :

— Il n'y a qu'un moyen de sauver Philippe, pensa-t-^lle, et pour cela il faut qu'Amélie soit franc-maçonne. Mais comment?

A cet instant, ses yeux tombèrent sur la lettre signée Caroline Baliveau.

— J'ai un espoir ! dit-elle.

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