CHAPITRE XVif
Lm Aunllle Baliveau*
La famille Baliveau occupait une maison sur le Jard.
Le Jard est la principale promenade d'Ëpernay : une place avec des arbres et fermée par un petit parapet circulaire en pierre ; ce que dans d'autres villes on appelle le Mail.
Modeste négociant en vins, Etienne Baliveau, âgé de cinquante ans environ, était un de ces véritables esclaves de l'honneur commercial, dont la tradition est heureusement encore vivace et forte en France. Humble Galon de comptoir, il se fût sûrement planté son canif dans le cœur le jour où il eût vu sa signature livrée aux hontes du protêt.
Casemate dans ses registres, il n'avait jamais laissé voir sur sa physionomie le moindre signe de satisfaction lorsqu'il réalisait des bénéfices, ni la moindre trace d'inquiétude lorsqu'il éprouvait des mécomptes. Sa femme avait employé vingt-cinq années de tendresse à essayer de pénétrer dans les mystères de sa situation. Il l'adorait; mais quand elle lui faisait une demande relative à ses affaires, il lui répondait impitoyablement :
2bk LA FRANC-MAÇONNERIE
— Ne t'occupe pas de cela.
Il sev2Âi trop long de dire les ruses auxquelles elle eut recours pour n'arriver qu'à des renseignements imparfaits. Elle apprit la tenue des livres afin de pouvoir, deux ou trois fois par an, se glisser clandestinement dans le comptoir et y interroger les chiffres.
Le caractère taciturne d'Etienne Baliveau afiligeait d'autant plus cette pauvre femme, qu'elle-même lui avait toujours cache un secret : atteinte d'épilepsie après une grossesse, elle s était accoutumée à lutter silencieusement contre la souffrance ; c^r elle savait que cette maladie est une de celles qui, surtout en province, stigmatisent une famille et vouent ses enfants au célibat, h moins qu'ils ne possèdent une grande fortune.
Or, M"" Baliveau avait une fille de vingt-deux ans qu'cllf cherchait à marier.
Voilà pourquoi cette héroïque bourgeoise s'efforçait de dissimuler ses douleurs physiques.
Une seule personne était'dans la confidence : c'était Catherine, la vieille donaestique ; et, pour rien au monde, Catherine ne l'aurait trahie ; elle savait protéger et même provoquer sa retraite dans son appartement, lorsque M^'IBaliveau ressentait les approches de ce mal terrible, approches qu'il n'est pas impossible de prévoir dans de certains cas 'et sous de certaines influences. C'était Catherine qui faisait alors le guet aux alentours de la chambre à coucher, pendant que M"« Baliveau se débattait dans les convulsions et dans Técume...
Hasard providentiel, précautions inouïes, miracle de volonté ou amour maternel, toujours est-il que la courageuse femme avait réussi jusqu'à présent à dérober sa maladie à tous les yeux. Depuis la mise au monde de sa fille, qui avait été accompagnée des plus grandes souffrances, elle occupait un a]»partement séparé de celui de son mari; cet appartement était tapissé et matelassé de toutes parts, pour étouffer les cris ei amortir les chutes. Elle sortait peu, parce que dans la rue un rien, une émotion pouvaient détei*miner uue crise. Elle n'allait ni dans le monde ni à l'église ; elle accomplissait ses dévolioj)> dans sa chambre. Celte claustration, que son mari avait vainement combattue dans tes commencements et qu'elle avait tou-
DBS FEMMES . 255
jours mise sur le compte d'une apathie hivmcible, cette claustration était devenue pour elle le principe d'un embonpoint qui, du reste, lui seyait très-bien, et qui, en outre, servait merveilleusement à éloigner les soupçons des gens d'Épernay. M"« Baliveau a^ait été belle, «îlle rétait encore; mais elle ne pouvait faire que la tristesse de son ftme ne se réfléchît pres(|uc continuellement sur sa physionomie. Cette tristesse, devenue contagieuse avec le temps, finit par s'étendre à tous les hôtes de la maison et à la malsonnelle elle-mt^rae.
On disait k Épemay, par antiphrase : Gai comme les Baliveau du Jard.
Un jour, une découverte vint porter un coup terrible au dévouement de M"*' Baliveau.
Dans le comptoir de son mari, oà, depuis quelque temps, ses visites devenaient plus f)*équentes, elle trouva, caché au fond d'un secrétaire, un pistolet chargé, et à côté le brouillon d'une lettre qu'il adressait à son notaire.
Il expliquait dans celte lettre la nécessité où il était de vendre ses biens pour payer un passif de soixante mille francs^
!!■• Baliveau ne dit pas un mot du triste mystère dans lequel elle venait de s'immiscer.
Seulement, elle écrivit à la marquise de Pressigny ces trois mots que nous avons rapportés : « Accourez, madame, car j'ai à vous remettre mon testament; je suis mourante. 9
Depuis, M"* Baliveau attendait d'heure en heure M"« de Pressigny.
Delà Toussaint k Pâques, k partir des dernières feuilles jusqu'aux premières, il n'y avait pas d'exemple que la soirée se fût passée pour les Baliveau ailleurs que dans leur petit salon violet du premier étage. Ils y recevaient invariablement les mêmes personnes, qui étaient :
10 Un de ces rentiers célibataires qui représentent orgueilleusement l'art de vivre en province avec huit cents livres de revenu j et de réaliser encore quelques économies;
2» Un capitaine de gendarmerie, silencieux ;
30 L'inévitable contrôleur des contributions , sexagénaire Huet et méticuleux, si bien pourvu contre le mauvais temps qu'il envahissait k'iui seul la pièce d'entrée en y étalant soh
manteau, son pardessus, sa casquette fourrée, ses doubles gants, son cache-oreilles, ses socques et son parapluie.
On ne recevait pas de femmes, parce que les femmes sont plus clairvoyantes que les hommes, et que M""' Baliveau avait à craindre les regards trop clairvoyants. •
Ces messieurs, au nombre de quatre, y compris Baliveau, se plaçaient dans un angle du salon, autour d'une table verte, pour y faire leur partie de piquet : deux, joueurs, deux assistants.
L'installation du contrôleur était un des détails les plus importants de la soirée. Pour rien au monde, d'abord, il ne se fût assis sur une chaise autre que celle qu'on lui réservait habituellement. Si, par hasard, on l'avait déplacée, il la cherchail dans tous les coins sans dire un mot ; si on l'avait transportée dans une chambre voisine, il appellait Catherine et lui faisait subir un interrogatoire dans le corridor ; on ne devinait la cause de cette algarade que lorsqu'il reparaissait triomphalement chargé de sa chaise. Une fois assis, il examinait les pieds de la table ; il les éloignait ou les ramenaient, après avoir mesuré le degré de gêne qu'ils présentaient à ses genoux. Ensuite, le fluet contrôleur posait sur un guéridon, placé à portée de sa main, une grosse tabatière, dans le couvercle de laquelle était incrustée une montre d'argent, ce qui rendait ce meuble trop lourd pour séjourner dans sa poche ; puis, il retirait de son sein, comme on retire un oiseau auquel on a voulu procurer quelque douce chaleur, une calotte de soie noire donl il se coiffait avec précaution en promenant son regard et eu disant :
— Vous permettez ?
Ces divers soins accordés chaque jour k ses aises et à ses manies avec une régularité qui eût désespéré une mécanique, excitaient bien parfois les railleries du rentier orgueilleux et les sourires du capitaine de gendarmerie ; mais H. et M"** Baliveau, en hôtes généreux, les respectaient et les protégeaient.
Depuis peu, un nouveau personnage avait réussi à s'introduire dans ce cercle étroit, monotone et respectable. Un jeune substitut du procureur du roi avait été admis à y apporter d'honorables prétentions à la main de M^'* Ânaïs Baliveau.
Cet événement, lout simple qu'il fût, avait failli troubler à jamais les somnolentes soirées du petit salon violet. Ni le ren> tier orgueilleux, ni le contrôleur fluet, ni le gendarme silencieux n'avaient pu voir sans déplaisir un étranger se glisser ainsi dans leur compagnie. Il faut avoir vécu pendant des années dans une petite ville, sur le même fauteuil, pour comprendre le sentiment égoïste que nous constatons.
La première fois que If"' Baliveau annonça à nos joueurs de piquet que le jeune substitut viendrait quelquefois se mêler à leurs conversations du soir, cette nouvelle leur causa une sorte de stupéfaction.
Le contrôleur des contributions retint un : « Âh ! mon Dieu ! » comme si on lui eût appris une nouvelle invasion de Cosaques à Épernay. Oserait^il et pourrait-il conserver intacts tous ses privilèges en présence de ce nouveau venu ? Voilà ce que signifiait son exclamation.
Une nouvelle et suprême surprise était réservée à ces trois personnages ; c'était l'arrivée de la marquise de Pressigny ; mais M"« Baliveau n'uivait pas cru devoir les prévenir de cellelà. Elle s'était contentée d'en informer vaguement son mari, comme on fait pour une ancienne amie de pension en voyage. Celui-ci avait ofTert d'improviser une réception convenable, mais elle avait décidé que rien ne serait changé au train ordinaire du logis, et qu'elle recevrait confidentiellement sa chère marquise.
l>onc, un soir, le gendarme, le rentier et le contrôleur se réunirent à l'heure accoutumée. Une lampe en imitation de bronze, recouverte d'un abatrjour où cabriolaient des silhouettes diaboliques, décrivait un orbe lumineux sur le tapis de la table à jouer.
M"^ Anaïs Baliveau, en attendant le jeune substitut, qui avait la précaution de no point se présenter avant huit heures, attisait innocemment ses minauderies incendiaires ; car'elle [entrait dans ses vingt-deux ans, et pour elle le miroir commençait à être plutôt un conseiller qu'un flatteur.
M"' Baliveau, plus parée que de coutume, suivait du regard la marche des aiguilles au cadran d'une pendule d'albAtre.
Son teint brillait d'un incarnat tel, que le contrôleur fluet.
258 ^ LA FRANC-MAÇOMNERIE
après avoir mis ordre à toute sa garde-robe, ne pi4a'( de lui eii faire ses compliments irè$'humbh$. Ce realiar a^ puya. Le capitaiae de geo^arspierie, se piquant d'boaaear, eut un sourire.
Le substitut vint enftn con^léter la réuBioo. C'était un loi^ jeune homme, bkmd comme de la paille, qui s'efforçait de dérober une profonde timidité sous les d^MVS d'une gravité d^emprunt.
D'après le regard que nous venons de jeter sur cet intérieur si calme, 0lait-il possible de si^poser les drames qu'il recelait?
Vers neuf heures, au moment où le piquet était fort animé, la bcmnê entra tout à coup.
-- Madame ! madame ! dit^le.
— Eh bien !
--- C'est cette dame que voua attendes et qui descend de voiture.
Le contrôleur laissa tomber ses cartes.
•— Une dame... murmura le rentier.
— Une voiture... dit le capitaine de gendarmerie.
M** Baliveau suivit la bonne, laissant le salon violet dans le plus grand tumulte.
Elle se trouva en présence de la marquise de Pressigny.
Jamais ces deux femmes ne s'étaient vues.
Mais Qlles appartenaient toutes deux è la franc-maçonnerie, l'une en qualité de grande-mattresse, l'autre comme simple sœur^
M«* Baliveau avait eu sohi de faire allumer du feu dans sa chambre à coucher.
Ce fut là qu'elles purent s'entretenir sans être entendues.
A l'aspect de la femme du négociant qui, ce soir-là, comme nous l'avons dit, était mise avec une certaine recherche, et dont le visage oflVait toutes les apparences de la sauté, la marquise ne put retenir un mouvement de surprise.
— Aux termes de votre lettre, madame, dit-elle, je croyais vous trouver souffrante; je suis rassurée, grâce à Dieu.
Mme Baliveau sourit tristement.
— J'ai dit mourante, et c'est la vérité, répondit-elle,
— Cependant...
— En voici la preuve, ^outâ-trelle en tendant à la marquise une consultation des trois meilleurs médecins de Paris.
La marquise parcourut l'écrit avec effroi. Puis, reportant tes yeux sur M"*" Baliveau :
— Rien ne décèle, ni dans votre air, ni dans votre voix, un mai aussi affreux, dit-elle.
— Madame la marquise, je suis mère, et je veux marier ma fille.
M"» de Pressigny écouta.
— J'ai caché mon secret à mon mari et à mon Anal^; n'était-ce pas plus difRcile que de )e cacher à des étrangers? Jo me suis confiée à des médecins, il est vrai, mais leur discrétion m'est garantie par leur honneur.
— Que vous avez dû souffrir! dit la marquise en la regardant avec intérêt.
— Oh! oui, madame. Si vous saviez ce qu'est la vie pour moi ! Je me farde comme une comédienne, afin de no pas laisser soupçonner Tefirayante altératioQ de mes trs^its. Toujours sur le qui-vive, redoutant les visites trop longues, prête sans cesse à repousser les questions de mon mari ou à me soustraire aux caresses de ma fille, je n'ai qu'une pensée fixe, qu'une préoccupation : prévoir, devancer le moment de la crise, afin de me réfugier seule au fond de mon alcôve.
La marquise eut un frisson.
— Tel est le passé, dit M""*" Baliveau ; et savez-vous quel sera l'avenir?
— Vous me faites peur.
<— Depuis quelque temps, mes accès ont augmenté. Je les compte, madame, je les compte depuis vingt-deux ans. Ils ont augmenté dans une proportion horrible. D'un instant à l'autre, je crains qu'il ne me soit plus possible de cacher la vérité. Alors, tout serait perdu : ma fille ne se marierait pas, elle ne se marierait jamais. Il ne faut pas qu'un plan conçu et exécuté au prix de tant de tortures soit détruit par un seul moment de faiblesse; n'est-ce pas votre opinion?
— Vous pouvez guérir ; la science est sujette à des erreurs.
— La science ne sait rien sur ma maladie, par conséquent elle ne peut rien. D'ailleurs, je suis arrivée à un âge décisif; à
cet âge (ce sont les médecins qui le déclarent) le mal passe ou redouble. 11 a redoublé. Aucune espérance ne m'est plus permise.
— Quels sont donc vos projets?
— Je périrai accidentellement.
— Acoidentellement? répéta la marquise, devenue pMe.
— Oui.
~ Oh ! je vous comprends; mais vous n'y songez pas. Terminer ainsi une vie d'affection et de vertus!
— Condamnée par la science et par la nature, je h&to de quelques jours ledénoûment de ma déplorable existence; voilà tout, dit M"' Baliveau.
— Mais le ciel? dit la marquise.
— Mais ma fille!
— Vous reviendrez sur cette épouvantable résolution.
— Je vous assure, madame la marquise, que personne ne dira que je me suis suicidée. Vous allez me comprendre. Notre petite maison est la plus élevée d'Épernay : elle a trois étages. Au troisième étage se trouve la chambre de ma chère Anals. Un de ces jours, j'y monte avec la domestique pour changer les rideaux des croisées. C'est bien simple. Je veux absolument m'occuper moi-même de ce détail ; en conséquence, la domestique approche une table. Elle me fait quelques observations sur le danger que je cours, car c'est une bonne Olle, celte Catherine ; je lui rappelle que c'est moi qui commande, et, pour enlever la tringle, je monte aussitôt sur la table. Ua éblouissement me prend. La fenêtre est ouverte. Je tombe naturellement sur le pavé.
— C'est afnreux.
— J'aurai du malheur, n'est-ce pas, madame la marquise, si l'on me relève vivante?
Min' Baliveau, en parlant ainsi, avait le sourire sur la bouche.
— Oh! taisez-vous ! s'écria la marquise de Pressigny; si l'on vous entendait !
— Non, dit M"** Baliveau.
Pour plus de précautions, elle alla entr*ouvrir la porte, afin de s'assurer que personne n'était aux écoutes.
La voix aigrelette du petit contrôleur tles contributions monta faiblement jusqu'à elles. On jouait toujours dans le salon violet.
— Six cartes ! disait-il en comptant ses points.
— Que valent-elles?
— Le cinq.
— J'ai mieux que cela à vous offrir, répondait le rentier.
— Je ne soutiens pas le contraire ; et la quatrième au roi?
— Ne vaut pas une quatrième majeure.
— Trois as?
— J'ai le quatorze de dix, riposta le rentier.
— Alors, vous me permettrez de compter un.
Et le contrôleur, essayant de sourire, mais en réalité fort mécontent de son jeu, jeta sa carte sur le tapis.
Sûre de n'être pas épiée. M"* Baliveau referma la porte et revint auprès de la marquise de Pressigny .
— Je vous ai affligée, dit Mme Baliveau ; pardonnez-moi.
— Quelle effroyable tragédie !
— D'autant plus effroyable que mon but ne sera pas atteint tout entier.
— Craignez- vous que, malgré tout, on ne devine?...
— Non ; mon sacrifice ne sera pas absolument inutile : moi morte, ma fille pourra se marier, c'est vrai ; mais elle se mariera sans dot.
— Comment cela? demanda la marquise.
— Un autre obstacle, que j'ai découvert quelques heures seulement avant de vous écrire, viendra fatalement s'opposer au bonheur d'Anaïs.
— Quel obstacle?
— Son père est sur le bord d'un précipice. Il a écrit en secret à son notaire pour faire vendre tous nos biens; il doit soixante mille francs. S'il paye, comme tout me le fait supposer, car nos biens représentent à peu près cette somme, ma fille n'aura pas un sou de dot ; et la pauvreté est une autre sorte d'épiiepsie.
— Malheureuse mère!
— En présence de ce surcroît d'adversité, et plus que jamais résolue à la mort, je vous ai appelée, madame, pour vous remettre mon testament, c'est-à-dire pour vous recommander ma
pauvre Anaïs. Qu'elle soit mon héritière, qu'elle me soocède dans notre association. Soyez sa protactrice, je vous en ooii}are.
Mi°o Baliveau avait les larmes aux yeux.
Depuis quelques instants, la marquise de Pressigny paraissait absorbée dans ses réflexions.
En sentant tomber des pleurs sur ses mains, qu'avait saisies lif^o Baliveau, elle lui dit :
— Une somme de soixante mille francs vous rassurerait sur l'avenir de votre fille ?
— Oui, madame, et je mourrais alors avec joie, au lieu de mourir dans les angoisses de l'inquiétude.
— Vous no croyez donc pas à notre association, puisque, dans une situation aussi épouvantable, l'idée ne vous est pds venue de vous adresser à elle ?
— Comment n'y croirais-je pas , dit M»* Baliveau, lorsque c'est à cette association que je dois mon éducation, mon mariage et ma dot ? Pouvais-je lui demander quelque chose de plus? Notre franc-maçonnerie n'est pas une banque. Et puis, vous le savez, j'ai toujours été une sœur bien peu utile ; rarement on m'a mise en réquisition ; mes faibles services ne peuvent pas se comparer aux bienfaits que j'ai reçus. Je mourrai reconnaissante, mais insolvable.
— insolvable? non. Il vous reste votre titre de franc-maçonne, et ce titre est une valeur.
— Une valeur ? dit M"»* Baliveau, incrédule.
— La preuve, c'est que je vous propose de vous l'acheter.
— Vous, madame?
— Écoutez-moi. Je désirerais qu'une de mes parentes appartint à notre société. Au lieu de désigner votre fille pour\x)us succéder, désignez ma nièce ; substituez sur votre testament au nom de M"' Anaïs Baliveau le nom de M""* Amélie Beyle, et je vous offro ces soixante mille francs, qui sauveront l'honneur de votre mari et la dot de votre enfant.
M™' Baliveau tremblait de joie.
— Parlez-vous sérieusement?
— N'en doutez pas, dit la marquise, aussi émue qu'elle.
— Oh ! madame, dans ce cas, laissez-moi vous remercier 5 genoux I
— Vous acceptez?
— Avec transport!
Elle approcha immédialement une petite table où il y avait de l'encre et du papier.
— Dictez-moi les noms de votre nièce, dit-elle à la marquise. Le testament nouveau, qui instituait Amélie franc-maçonne
après la mort de M"'. Baliveau, fut écrit et signé en moins de trois minutes. L'ancien fut jeté au feu, qui le consuma entièrement.
— Voici un bon sur mon notaire, dit la marquise de Pressigny.
— Merci, madame, ohl merci! je vous devrai de mourir avec bonheur.
— Mourir?
— Dans huit jours votre nièce fera partie de la franc- maçonnerie des femmes.
— Ne parlez pas ainsi! dit la marquise en tressaillant; vous me feriez croire que j'ai aidé à un crime !...
L'heure de se séparer était venue pour les deux femmes.
M"'* Baliveau reconduisit respectueusement la marquise de Pressigny jusqu'au bas de l'escalier.
En repassant à côté du petit salon violet dont la porte était légèrement entr'ouverte, elles purent entendre ces mots échangés entre les paisibles joueurs de piquet :
— Trente-deux de mon piquet, qui est bon.
— Soit, monsieur.
— Et soixante-treize, toujours du même.
— Permettez, monsieur!
C'était la voix aiguë du contrôleur des contributions qui réclaoïait.
La marquise frémit k ce contraste; elle h&ta ses adieux, et la porte de la maison du Jard se referma sur elle.