Théâtre du Petit Château. Illus
Comme le public ne sait pas ce que c'est que le Petit-Château, il me permettra de le lui apprendre, et je veux aussi lui dire comment j'y suis venu. Les lecteurs de ma Bouchée de pain me le pardonneront.
Quand on va en chemin de fer de Strasbourg à Bàle, un peu après avoir dépassé Schelestadt, on se trouve en
face d'un des plus beaux paysages qui soient en France. La chaîne des Vosges, le long de laquelle on est emporté, se creuse en cet endroit, et forme comme un vaste cirque dont la crête se développe sur une ligne de huit à dix lieues, qui commence aux ruines gigantesques du Hoh-Kœnigsbourg, le roi des châteaux d'Alsace ; suit les sommets arrondis du Tœnchel et du Selbourg, en passant par-dessus les vallées de Ribeauvillé et de Riquewihr; franchit la vallée d'Orbey pour atteindre la tranche rougeâtre du grand Honack, mis à nu par les carriers de Colmar, et va se terminer aux ruines du Hoh-Landsberg, sentinelle avancée sur la plaine, à l'entrée de la vallée de Munster. Juste au centre de ce cirque, en face des fameux châteaux de Ribeauvillé, et au pied de la hauteur sur laquelle Zellenberg aligne ses maisonnettes qu'on dirait, d'en bas, sorties d'une boîte de Nùrenberg, le village de Beblenheim s'étend sur le flanc recourbé d'une colline chargée de vignes, dont il escalade les premières pentes. A deux portées de fusil en avant du village vous apercevez de la station d'Ostheim une maison blanche, à moitié perdue dans les arbres. C'est le Petit-Château. Avant la Révolution, Beblenheim faisait partie; avec le villages qui l'entourent, du comté d'Horbourg et de Riquewihr, apanage des princes de Montbéliard, qui
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y percevaient encore, par l'entremise de leurs baillis, certaines redevances, derniers débris de la vieille souveraineté féodale. Cette suzeraineté réduite, qui couvrait d'un patronage précieux alors le petit groupe protestant, resserré entre les deux grandes agglomérations catholiques de Kaysersberg et de Ribeauvillé, cette suzeraineté bienveillante et débonnaire avait établi des rapports amicaux entre la principauté et les villages de sa dépendance. Les familles de la campagne faisaient des échanges,, comme on appelait cela. Les enfants de la principauté venaient apprendre l'allemand dans le comté alsacien, et prenaient au foyer la place qu'y avait laissée le fils de la maison, envoyé au pays de Montbéliard pour y apprendre le français. Ou bien les filles des villages vassaux s'en allaient dans les familles connues de la cité princière achever à l'amiable leur éducation, moitié en service, moitié en famille. Encore aujourd'hui on retrouve, de loin en loin, quelques traces à demi effacées de cette coutume patriarcale.
Il y a de cela vingt-cinq ans environ, une petite-fille d'un des derniers baillis de Riquewihr, Mlle Verenet, vint s'établir à Beblenheim, conduite par une de ces anciennes relations internationales. Elle était souffrante, ennuyée, et venait demander la guérison de ses nerfs
malades à l'air vivifiant qui descend ici des montagnes. Bientôt elle voulut y être chez elle, et se fit construire au milieu des vignes une petite maison coquette que l'admiration facile des voisins baptisa du nom de Petit- Château. C'était un nid de repos qu'elle se donnait là, avec juste ce qu'il fallait de place pour y recevoir sa mère dans la belle saison. Mais le sort en avait décidé autrement. Pour la distraire dans sa solitude, on lui envoya une petite cousine à élever, puis une autre, puis une troisième. Elle y prit goût, et, la santé lui revenant dans cette vie occupée, le nombre de ses enfants d'adoption s'accrut insensiblement, si bien qu'enfin les autorités universitaires s'en émurent, et réclamèrent contre ce pensionnat improvisé, sans garantie du gouvernement. Il eût été trop dur de renvoyer tout ce petit monde qui se trouvait si bien là. Mlle Verenet passa des examens qui n'étaient plus précisément de son âge, prit la patente exigée par la loi, et se réveilla un beau matin maîtresse en titre d'une institution régulière. Il avait fallu, comme on le pense bien, remanier, chemin faisant, le nid primitif qui n'avait pu suffire longtemps à sa population. La maison grandit ainsi d'année en année, s'élargissant et se haussant, à mesure que montait le flot des élèves. 11 y en avait une trentaine quand j'y vins pour la première fois.
PRKFACE
C'était en 1850. J'appartenais alors tout entier à la fièvre politique qui s'était emparée de tant d'âmes après la Révolution de 1848. Je voyageais dans l'Est de la France pour organiser la correspondance d'un journal. Chargé d'une commission par la mère d'une élève de M"e Verenet, je vins frapper un jour à la porte du Petit-Chàteau, et, je l'avouerai, le cœur me battait bien un peu. Pour un sauvage comme moi, un pensionnat de demoiselles était quelque chose de fort imposant. Je trouvai sur le chemin une dame mise très-simplement, et montée sur un tas de terre. C'était la maîtresse de la maison qui dirigeait les travaux de fondation d'un Asile construit par elle pour les petits enfants du village. Je ne me doutais guère en ce moment qu'on me bâtissait là, à moi-même, l'asile où je devais un jour abriter ma vie. J'avais été annoncé. Introduit sans cérémonie au milieu des élèves, je fus tout surpris de me trouver à mon aise. Je m'attendais à quelque chose de bien roide et de passablement ennuyeux : j'étais dans une grande maison de campagne, habitée par une famille plus nombreuse qu'ailleurs, et voilà tout. On me pria de faire une lecture, et j'ai appris depuis que j'avais eu un succès. Enhardi par l'air de bienveillance universelle que je respirais, je rassemblai même mes anciens souvenirs de professeur, enfouis
sous tant d'autres idées, et je me hasardai à intervenir dans une leçon de physique d'où la maîtresse avait eu un peu de peine à se tirer. Avec le livre qu'elle avait, ce n'était pas bien étonnant. Il paraît que j'eus le bonheur de me faire comprendre.
Au sortir de ces discussions, de ces colères, de ces colloques avec les commissaires de police qui remplissaient ma vie depuis cinq mois, et que j'allais retrouver le lendemain, la journée que je passai là me fit l'effet d'une halte dans une fraîche oasis, et j'emportai de cette maison un souvenir que la correspondance entretint depuis.
Quand arriva le coup de vent de décembre 1851, je fus au nombre des feuilles qu'il balaya; mais plus heureux que tant d'autres, je m'envolai vers ce petit paradis dont l'image était restée présente à mon esprit. J'étais appelé comme professeur de sciences naturelles, et bientôt, attirant à moi toutes les branches de l'enseignement, depuis la tenue des livres jusqu'à la géologie, en passant par l'histoire et la littérature, je m'abandonnai avec un charme qui croissait tous les jours au bonheur de la paternité intellectuelle et morale, la première des fonctions sociales, quand on se hausse l'âme au niveau de sa fonction. J'étais enfin dans ma voie. Après avoir tàté capricieusement un peu
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de tout, il se trouvait que j'étais né pour être professeur de demoiselles.
Parmi les nombreuses attributions qui se sont accumulées ici sur ma tête, il en est une à laquelle je dois le livre que je publie aujourd'hui, c'est celle d'imprésario de la maison. 11 y a peu d'exercices plus utiles pour développer la mémoire, former la prononciation, et donner de l'aisance aux manières que ces représentations en famille, dont le travail préparatoire est accepté avec enthousiasme, parce qu'il y a un plaisir au bout, et que c'est presque un honneur d'être choisi. C'est en même temps un moyen précieux pour donner des leçons qui ne s'oublient pas, leçons de conduite, et même leçons de classes, si l'on veut en prendre la peine. Si je n'avais pas autre chose à faire, je m'engagerais volontiers à enseigner toute l'histoire de France, avec les dates, dans une série de pièces se suivant d'époque en époque. Mes élèves ne seraient peut-être pas en état de passer ensuite un examen, mais elles en sauraient certainement plus long que des liseuses de Manuels. Ajoutez que la question du costume nécessite des recherches qui ont aussi leur valeur historique, sans compter que le goût s'y "forme, ce qui n'est pas non plus à dédaigner. Je m'étonne encore à chaque fois, malgré l'habitude, des magnificences que
savent improviser les jeunes filles avec des jupes blanches, des talmas, des fleurs et des feuilles de papier doré. Pour cinq sous, on fait une reine qui conserve un certain prestige toute une soirée.
J'ai pensé qu'il pourrait être agréable à d'autres de se donner les plaisirs que nous nous donnons à si bon marché, et j'ai choisi dans le répertoire, assez nombreux déjà, de notre Théâtre, les pièces qui peuvent voyager à l'étranger, c'est-à-dire celles où ne figurent ni M"e Verenet, ni M. Macé, ni M,ne Macé, ni Mlle une telle, qui se scandaliserait probablement si l'on envoyait son nom courir le monde. C'est en effet un avantage de la position de pouvoir faire de la comédie à la façon d'Aristophane, et de mettre en scène les personnages vivants et présents, sans avoir de permission à demander. Nos pièces échappent nécessairement à la censure, puisque c'est le gouvernement qui les fait. Elles sont même un excellent moyen de gouvernement, et je recommande le procédé à qui voudra en essayer.
Quant à la valeur dramatique de ce Théâtre de demoiselles, j'ose espérer, s'il tombe entre les mains d'un homme du métier, qu'il le prendra pour ce qu'il a envie d'être, et qu'il ne verra pas dans ces pièces un essai de concurrence. Quelques-unes ne sont que des prétextes à costumes, avec une leçon à repasser
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en jouant. Il n'y a peut-être qu'un côté par où elles puissent avoir une valeur véritable pour les familles et les pensionnats auxquels elles sont destinées-. Elles ont été composées sous les arbres, par un homme heureux, pour instruire et moraliser des enfants qu'il regardait un peu comme étant à lui. Il ne pouvait pas s'y glisser l'ombre d'un mauvais sentiment.
Beblenheim , 23 septembre 1861.
PERSONNAGES