HÉBÉ
11 faut bien voir un peu de monde. On s'ennuierait, h la fin.
JUNON
Taisez-vous, petite. Faites votre service, et ne vous mêlez pas de la conversation. (Hébé pleure.)
JUPITER
Ne pleure pas, ma petite Hébé : Junon est de mauvaise humeur. Yiens m'apporter une coupe d'ambroisie ; cela
nOUS fera passer le temps. (Hébé lui verse à boire. Mercure entre avec ses deux prisonniers.)
MINERVE
Fi! l'horreur! Où monsieur Mercure a-t-il été pêcher ces espèces-là?
JUNON
En effet, il me semble...
JUPITER
Silence, mesdames! La parole esta Mercure.
MERCURE
Grand Jupiter, voici deux particuliers que j'ai rencontrés en train de se battre. La petite pâlotte prétend que tu lui, as donné l'autorité, et le gros barbu soutient que ce n'est pas vrai.
JUPITER
Je les reconnais : c'est l'Ame et le Corps. Qu'avez-vous à dire?
LE CORPS
Un mot, s'il vous plaît, avant d'aller plus loin. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de se rafraîchir, ici? Je n'ai pas le gosier présentable pour parler.
JUPITER
C'est trop juste, mon garçon, (nfait signe à Hébé, qui verse à
boire au Corps.)
LE CORPS , prenant la coupe.
A votre santé, la société! (n boit.) Fameux! (a l'Ame.) Eh bien! madame la princesse, « la faim! la soif! cela ne me regarde pas. » C'est une leçon qu'on vous donne là. Tâchez d'en profiter.
l'a ME.
Grossier personnage ! Grand Jupiter, lequel est supérieur de cet être-là, ou de moi ?
JUPITER
C'est toi, ma fille.
JUNON
Les femmes sont toujours supérieures.
LE CORPS
Avec votre permission, madame Junon, je ferai une question au maître delà maison.
JUNON
Impertinent!
LE CORPS
Lequel est le supérieur, de celui qui a tort ou de celui qui a raison?
JUPITER
Celui qui a raison, mon fils.
LE CORPS
Eh bien ! voilà mademoiselle mon Ame qui me proposait tout gentiment de m' exposer à me mettre en morceaux pour aller lui chercher un méchant caillou qu'elle aurait peut-être jeté, après l'avoir regardé. De bon compte, est-ce juste, ou non?
L'A ME
C'est bien à toi, vil esclave en révolte, de raisonner les ordres que je te donne ! Je suis la supérieure; tu l'as entendu.
LE CORPS
J'ai bien entendu : tu n'as pas besoin de me le répéter.
Obéir à tes ordres, je le veux bien. Me briser en mille
miettes, jamais!
l'ame.
Imbécile ! Et si mes ordres sont que tu te brises en mille miettes, il faudra bien pourtant que tu obéisses.
LE CORPS
Pas si bête ! Inférieur, soit; mais je suis quelque chose, et je m'y tiens. Je suis dans mon droit.
l'ame.
Aurai-je donc reçu tant et de si nobles facultés pour être arrêtée à chaque instant dans mes élans par le mauvais vouloir de cette guenille ?
LE CORPS
Guenille ! Comme vous y allez, la belle ! Demandez un peu à Jupiter. Croyez-vous par hasard qu'on ait été tourné comme on l'est, pour être livré, pieds et poings liés , à la merci d'une folle qui ne s'occupe pas plus de vous que si vous n'existiez pas? Qu'en pense le maître de la maison?
JUPITER
Me voilà bien embarrassé! L'âme a raison. Quand elle commande , le corps doit obéir : c'est positif. Mais l'autre n'a pas tort non plus. On ne doit pas lui commander de se détruire pour une chose qui n'en vaut pas la peine : c'est clair.