‹ Théâtre du Petit Château. IllusChapitre 73 sur 90 · HÉBÉ · texte numérisé non relu

HÉBÉ

11 faut bien voir un peu de monde. On s'ennuierait, h la fin.

JUNON

Taisez-vous, petite. Faites votre service, et ne vous mêlez pas de la conversation. (Hébé pleure.)

JUPITER

Ne pleure pas, ma petite Hébé : Junon est de mauvaise humeur. Yiens m'apporter une coupe d'ambroisie ; cela

nOUS fera passer le temps. (Hébé lui verse à boire. Mercure entre avec ses deux prisonniers.)

MINERVE

Fi! l'horreur! Où monsieur Mercure a-t-il été pêcher ces espèces-là?

JUNON

En effet, il me semble...

JUPITER

Silence, mesdames! La parole esta Mercure.

MERCURE

Grand Jupiter, voici deux particuliers que j'ai rencontrés en train de se battre. La petite pâlotte prétend que tu lui, as donné l'autorité, et le gros barbu soutient que ce n'est pas vrai.

JUPITER

Je les reconnais : c'est l'Ame et le Corps. Qu'avez-vous à dire?

LE CORPS

Un mot, s'il vous plaît, avant d'aller plus loin. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de se rafraîchir, ici? Je n'ai pas le gosier présentable pour parler.

JUPITER

C'est trop juste, mon garçon, (nfait signe à Hébé, qui verse à

boire au Corps.)

LE CORPS , prenant la coupe.

A votre santé, la société! (n boit.) Fameux! (a l'Ame.) Eh bien! madame la princesse, « la faim! la soif! cela ne me regarde pas. » C'est une leçon qu'on vous donne là. Tâchez d'en profiter.

l'a ME.

Grossier personnage ! Grand Jupiter, lequel est supérieur de cet être-là, ou de moi ?

JUPITER

C'est toi, ma fille.

JUNON

Les femmes sont toujours supérieures.

LE CORPS

Avec votre permission, madame Junon, je ferai une question au maître delà maison.

JUNON

Impertinent!

LE CORPS

Lequel est le supérieur, de celui qui a tort ou de celui qui a raison?

JUPITER

Celui qui a raison, mon fils.

LE CORPS

Eh bien ! voilà mademoiselle mon Ame qui me proposait tout gentiment de m' exposer à me mettre en morceaux pour aller lui chercher un méchant caillou qu'elle aurait peut-être jeté, après l'avoir regardé. De bon compte, est-ce juste, ou non?

L'A ME

C'est bien à toi, vil esclave en révolte, de raisonner les ordres que je te donne ! Je suis la supérieure; tu l'as entendu.

LE CORPS

J'ai bien entendu : tu n'as pas besoin de me le répéter.

Obéir à tes ordres, je le veux bien. Me briser en mille

miettes, jamais!

l'ame.

Imbécile ! Et si mes ordres sont que tu te brises en mille miettes, il faudra bien pourtant que tu obéisses.

LE CORPS

Pas si bête ! Inférieur, soit; mais je suis quelque chose, et je m'y tiens. Je suis dans mon droit.

l'ame.

Aurai-je donc reçu tant et de si nobles facultés pour être arrêtée à chaque instant dans mes élans par le mauvais vouloir de cette guenille ?

LE CORPS

Guenille ! Comme vous y allez, la belle ! Demandez un peu à Jupiter. Croyez-vous par hasard qu'on ait été tourné comme on l'est, pour être livré, pieds et poings liés , à la merci d'une folle qui ne s'occupe pas plus de vous que si vous n'existiez pas? Qu'en pense le maître de la maison?

JUPITER

Me voilà bien embarrassé! L'âme a raison. Quand elle commande , le corps doit obéir : c'est positif. Mais l'autre n'a pas tort non plus. On ne doit pas lui commander de se détruire pour une chose qui n'en vaut pas la peine : c'est clair.

Page 1