‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 122 sur 147 · AI9GEL · texte numérisé non relu

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reste? Une heure avec uA, et ensuite que ce plafond croule, s'il veut!

RODOLFO

D'ailleurs le ciel nous protégera : tout dort dans le palais ; il n'y a pas de raison pour que je ne sorte pas comme je suis entré.

CÀTARINA.

Gomment as- tu fait?

RODOLFO

C'est un homme auquel j'ai sauvé la vie.... Je vous expliquerai cela. Je suis sûr des moyens que j'ai employés.

CATARINA

N*est-ce pas? oh! si tu es sûr, cela sufiBt. Dieul mais regarde-moi donc que jie te voie!

RODOLFO

Gatartnal

CATARINA

Oh 1 ne pensons plus qu'à nous, toi à moi, moi à toi. Tu me trouves bien changée, n'est-ce pas? Je vais t'en dire la raison, c'est que depuis cinq semaines je n'ai fait que pleurer. Et toi, qu'as- tu fait tout ce temps-là? As-tu été bien triste au moins? Quel effet cela t'a-t-il fait, cette séparation? Dis-moi cela. Parle-moi. Je veux que tu me parles.

Catarina, être séparé de toi, c'est avoir les ténèbres sur les yeux, le vide au cœorl C'est sentir qu'on meurt un peu chaque jour 1 C'est être sans lampe dans un cachot, sans étoile dans la nuitl C'est ne plus vivre, ne plus penser, ne plus savoir rien! Ce cpie j'ai fait, dis-tu? je rignore. Ce que j'ai senti, le voilà.

JOURNÉE n, SCÈNE IV. 317

CATUIINA.

£h bien! moi aussi 1 Eh bien! moi aussi! Eh bien! moi aussi! Oh! je vois que nos cœurs n'ont pas été se" parés. U faut que je te dise bien des dboses. Par où corn' mtficer? On m'a enfermée. Je ne puis plus sordr. J'ai bien souffert. Vois-tu^ il ne faut pas t'étonner si je n'ai pas tout de suite sauté à ton cou, c'est que j'ai été saisie. Dieu, quand j'ai entendu ta voix, je ne puis pas te dire, je ne savais plus où j'étais. Voyons, assieds- toi là, tu sais, comme autrefois. Parlons bas seulement. Tu restesras jusqu'au matin. Dafne te fera sortir. Ohl quelles heures délicieuses! Eh bien! maintenant, je n'ai plus peur du tout; tu m'as pleinement rassurée. Oh! je suis joyeuse de te voir. Toi ou le paradis, je choisirais toi. Tu demanderas à Dafne comme j'ai pleuré! elle a bien eu soin de moi, la pauvre fille. Tu la remercieras. Et Réginella aussi. Mais, db-moi, tu as donc découvert mon nom? Oh! tu n'es embarrassé de rien, toi. Je ne fiais pas ce que tu ne ferais pas quand tu veux une chose. Ohl db, auras-tu moyen de revenir? *

BODOLFO.

Ouu Et comment vivrais-je sans cela? Gatarina, je t'é^ coûte avec ravissement. Oh ! ne crains rien. Vob coDune cette nuit est calme. Tout est amour en nous, tout est repos autour de nous. Deux âmes comme les nôtres qu . s'épanchent l'une dans l'autre, Gatarina, c'est quelque chose de limpide et de sacré que Dieu ne voudrait pas troubler. Je t'aime, tu m'aimes, et Dieu nous voit. Il n'y a que nous trois d'éveillés à cette heure ! Ne crains rien.

CàTABINA.

Non. Et puis il y a des moments où l'on ouUie tout. On est heureux on est ébloui l'un de l'antre. Vois, Ro*

318 ANGELO

doifo : séparés, je ne sais qu'une pauvre femme prisonnière, ta n^es qu'un pauvre homme banni; ensemble, nous ferions envie aux anges! Oh! non, ils ne sont pas tant au ciel que nous, Rodoifo; on ne meurt pas de joie, car je serais morte. Tout est mêlé dans ma tète. Je f ai fait mille questions tout à Phenre, je ne puis me rappeler un mot^ de ce qae je t'ai dit. T'en souviens-tu, toi, setdement? Quoi! ce n'est pas un rêve? Vraiment, tu es là, toi?

RODOLFO

Pauvre amie !

catarIna.

Non, tiens, ne me parle pas, laisse moi rassembler mes idées, laisse-moi te regarder, mon àme ! laisse-moi penser que tu es là. Tout à l'heure je te répondrai. On a des moments comme cela, tu sais, oîi l'on veut regarder l'homme qu'on aime et lui dire : c Tais-toi, je te regarde I Tais-toiy je t'aime! Tais-toi, je suis heureuse! »

(H loi baise U main. Elle se retourne et aperçoit la lettre

qui est sur la table.)

Qu'est-ce que c'est que cela? O mon Dieu! Voici un papier qui me réveille ! une lettre ! Est-ce toi qui as mis cette lettre là?

Non ; mab c'est sans doute l'homme qui est venu avec moi.

CATARINA

n est venu un homme avec toi ! Qui? Voyons ! Qu'estce que c'est que cette lettre ?

(Elle décacheté aridement la lettre et lit.)

c U y a des gens qui ne s'enivrent que de vin de Chypre. U y en a d'autres qui ne jouissent que de la vèn-

JOURNlii'E II, SCÈNE IV 319

geance raffinée. Madame, nn sbire qui aime est bien petit, un sbire c{ui se yenge est bien grand. »

BfODOLFO. '

Grand Dieu! qu'est-ce qae cela veut dire?

CATARINA

Je connais l'écriture. C'est un infâme qui a osé m'aimer, et me le dire, et venir un jour cbez inoi, à Venise, et que j'ai fait cbasser. Cet homme s'appelle Homodei.

RODOLFO

En effet.

GATARINA.

C'est un espion du conseil des Dix.

Ciel!

CATARINA

Nous sommes perdus ! Il y a un piège, et nous sommes pris.

(Elle Ta aa balcon et regarde.)

Ah Dieu!

RODOLFO

Quoi?

CATARINA

Éteins ce flambeau, vite I

RODOLFO, éteignant le flambeau .

Qn'as-tu ?

CATARINA

La galerie qui donne sur le pont Molino....

RODOLFO

Eh bien?

CATARINA

Je viens d'y voir paraître et disparaître une lumière.

320 AKGELO.

BODOLFO.

Misérable insensé que je snis! Catarîna! la cause de ta perte, c'est moi !

CATARINA

Rodoifo, je serais venue à toi comme tu es venu à moi.

(Prêtant Foreille à la petite porte du fond.)

flilence! >— Écoutons. — Je crois entendre du bruit dans ^ le corridor. Oui! on ouvre une porte! on marche! — Par où es-tu entré?

RODOLFO

Par une porte masquée, là, que ce démon a refermée.

CATARIlfA.

Que faire?

RODOLFO

'Cette porte?

CATARINA

Donne chez mon mari !

RODOLVO.

La fenêtre?

Un abîme!

Cette porte-ci ?

RODOTLFO.

CATARINA

C'est mon oratoire, où il n'y a pas d'issue. Aucun moyen de fuir. C'est égal, entres-y.

(Elle ouyre l*oratoirey Rodoifo s*y précipite. Elle referme la porte.

Restée seule.)

— Fermons- la à double tour.

(Elle prend la def qu'elle caclie dans sa poitrine.)

— Qui sait ce qui va arriver? Il voudrait peut-être me fiorter secours. Il sortirait, il se perdrait.

(Elle va a la |ietite porte da fond.)

— Je n'entends plus rien. Si! on marche. On s'arrête. ' Pour écouter, sans doute. Ah 1 mon Dieu! feignons toujours de dormir.

(Elle quitte sa robe de surtout et se jette sur le lit.)

— Ah! mon Dieu! je tremble. On met une clef dans la serrure. Oh! je ne veux pas voir ce qui va entrer!

^ (Elle ferme les rideaux du lit. La porte s'ouvre.}

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