III » 2S
2Sk AKGELO.
ANGELO
Madame, le proyéditeur Urseolo, un des Bragadini, un de vos pères, a fait périr Marcella Gàlbaï, sa femme, de la même façon, pour le même crime.
CATARINA
Parlons simplement. Tenez, il n'est pas question des Bragadini. Vous êtes infâme» Ainsi vous venez froidement là, avec le poison dans les mains 1 Coupable? Non, je ne le suis pas; pas comme vous le croyez, du moins. Mais je ne descendrai pas à me justifier. £t puis, comme vous mentez toujours , vous ne me croiriez pas. Tenez, vraiment, je vous méprise I Vous m'avez épousée pour mon argent , parce que j^étais riche, psirce que ma famille a un droit sur l'eau des citernes de Venise. Vous avez dît ; « Cela rapporte cent mille ducats par an, prenons cette fîlle. » Et quelle vie ai-je eoe airec vous depuis cinq ans, dites? Vous ne m'aimez pas. Vous êtes jakMu cependant. Vous me tenez en prison. Vous, vous avez des maîtresses, cela vons est permis. Tout est p^mis aux hommes. Toujours dur, toujours sombre avec moi; jamais one bonne parole ; parlant sans cesse de vos pères, des doges qui ont été de votre (anûlle; m' humiliant dans la mienne. Si vons croyez que c'est là ce qui rend une femme heureuse I Oh ! il faut avoir souffert ce que j'ai souffert pour savoir ce que c^est que le sort des femmes. £h bien ! oui, monsieur ; j'ai aimé avant de vous connaître un homme, que j'aime encore. Vous me tuez pour cela; si vous avez ce droit-là, il faut convenir que c'est un horrible temps que le nôtre. Ah l vous êtes bien heureux , n'est-ce pas, d'avoir une lettre, un chiffon de papier, xm prétexte? Fort bien. Vous méjugez , vous me condamnez^ et vovs m'exécutez! Dans l'ombre.
JOURNÉE m, PARTIE I, SCÈNE VIII. 353
En secret. Par le poison. Vous avez la force. — C'est lâche!
(Se toamantTen laTi&be.)
Qoe pense&^ous de cet homme, madame?
ANGELO
Prenez garde!...
CATARINA, àlaTisbe.
Et VOUS, qui êtes- vous? Qu'est-ce que vous me voulez? C'est beau ce que vous faites là? Vous êtes la maltresse publique de mon mari^ vous avez inlérét à me perdre, vous m'avez fait espionner, vous m'avez prise en faute , et vous me mettez le pied sur la tête. Vous as$-is»fiz mon mari dans Tabomitiable chose. qu'il fait! Qui sait même? c'est' peut-être vous qui fournissez le poison!
(A Angelo.)
Que pensez-vous de cette, femme, monsieur {
AIVGELO.
Madame !
CATARINA
En vérité) nous sommes tous les trois d*un bien exécrable pays ! C'est une bien odieuse république qoe celle où un homme peut marcber impunément sur une malheureuse femme,, comme vous faites, monsieur ! et où les autres hommes lui disent : c Tu- fais bien. » Foscari a* . fait mourir sa fille, Loredano sa femme, Rnagadlnii... — Je vous demande un peu sLce n'est pas infâme ! Ouis tout Venise est dana cette chambre en. ce moment 1' Tout Venise en vos deux personnes! Rien; n*y raanqpel
(Montrant Angelo.)
Venise décote,. la voilà.
356 ANGELO
(Montrant la Tisbe.)
Venise courtisane, la voici.
(A la Tisbe.)
Si je vais trop loin dans ce que je dis, madame, tant pis pour vous, pourquoi êtes-vous là?
. ANGELO, Ini saisissant le bras.
^ Allons, madame, finîssons-en!
CATARINA. " (Elle s'approche de la table où est le flacon.)
Allons, je vais accomplir ce que vous voulez.
(Elle avance la main vers le flacon.) *
— Puisqu'il le faut. . . .
(Elle recale.)
— Non ! c'est affreux ! je ne Veux pas I je ne pourrais jamais ! Mais pensez-y donc encore un peu, tandis qu'il en est temps. Vous qui êtes tout-puissant, réfléchissez. Une femme , une femme qui est seule, abandonnée, qui n'a pas de force, qui est sans défense, qui n'a pas de parents ici , pas ae famille, pas d'amis, qui n'a personne ! l'assassiner, l'empoisonner misérablement dans un coin de sa maison ! — Ma mère ! ma mère ! ma mère !
LA TISBE.
Pauvre femme !
CATARINA
Vous avez dit pauvre femme, madame I Vous l'avez dit! Oh! je Tai bien entendu ! Oh! ne me dites pas que vous ne l'avez pas dit 1 Vous avez donc pitié, madame ! Oh oui ! laissez- vous attendrir ! Vous voyez bien qu'on veut m'assassiner I Est-ce que vous en êtes, vous? Oh ! ce n'est pas possible. Non, n'est-ce pas? Tenez, je vais vous expliquer, vous conter la chose à vous. Vous parlerez au podesta après. Vous lui direz que ce qu'il fait
• là est horrible. Moi, c'est tout simple que je dise cela.
Mais vous, cela fera plus d'effet. Il suffit quelquefois d'un mot dit par une personne étrangère pour ramener un homme à la raison. Si je vous ai offensée tout à l'heure, pardonnez-le-moi. Madame, je n'ai rien fait qui fût mal, vraiment mal. Je suis toujours restée honnête. Vous me comprenez, vous, je le vois bien. Mais je ne puis dire cela à mon mari. Les hommes ne veulent jamais nous croire, vous savez.' Cependant nous leur disons quelquefois des choses bien vraies. Madame ! ne me . dites pas d'avoir du courage, je vous en prie. Est-ce que je suis forcée d'avoir du courage, moi? Je n'ai pas honte de n'être qu'une femme bien faible et dont il faudrait avoir pitié. Je pleure pa^ce que la mort me fait peur. Ce n'est pas ma faute»
ANGELO
Madame, je ne puis attendre plus longtemps.
CATARmA.
Ah ! vous m'interrompez.
(A la Tisbe.)
— Vous voyez bien qu'il m'interrompt. Ce n'est pas juste. Il a vu que je vous disais des choses qui allaient vous émouvoir. Alors il m'empêche d'achever, il me coupe la parole.
(A Aogelo.)
— Vous êtes un monstre I
ANGELO
C'en est trop. Catarina Bragadini, le crime fait veut un châtiment, la fosse ouverte vent un cercueil , le mari outragé veut une femme morte. Tu perds toutes les pa-
35^8 ANCrELQ.
rôles qui. sortent de .ta bouche;, j-en jare ,par Dieu qui e&t.au diell
(Montrant le poison.,)
-^ V^oqlez-vous, madame?
' CATTJLBINA.
ANGELQ.
PjonP — J'en reviens. à ma première idée alors. Xe» çpées! les épéesl Troilo! Qu'jon aille me chercher...
J'y vais !
(U Aort Tiolcmment par . la» porte du fioad, qu'on !«nt«nd reicrm^
au dehors.)