‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 3 sur 147 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

(De jeunes seigneurs, magnifiquement vêtus, leurs masques à la main

causent sur la terrasse.)

GUBETTA, GENNARO, vhu en capitaine; DON

APOSTOLO GAZELLA, MAFFIO ORSINI, ASCANIO PETRUCCI, OLOFERNO VITEL- LOZZO, JEPPO LIVERETTO.

OI^OFERNO.

Nous vivons dans une époque où les gens accomplissent tant d'actions horribles qu'on ne parle plus de celle-là, mais certes il n'y eut jamais événement plus sinistre et plus mystérieux.

ASCANIO

Une chose ténébreuse faite par des hommes ténébreux.

JEPPO.

Moi, je sais les faits, messeigneurs. Je les tiens de mon cousin éminentissime le cardinal Carriale, qui a été mieux informé que personne. — Vous savez, le cardinal Carriale, qui eut cette fière dispute avec le cardinal Riario^ au sujet de la guerre contre Charles YIII de France?

GENNARO, bâillant.

Ah ! voilà Jeppo qui va nous conter des histoires 1 — Pour ma part, je n'écoute pas. Je suis déjà bien assez fatigué sans cela.

MAFFIO

Ces choses-là ne t'intéressent pas, Gennaro, et c'est tout simple. Tu es un brave capitaine d'aventure. Tu

portes un nom de fantaisie. Tu ne connais ni ton père ni ta mère. On ne doute pas que tu ne sois gentilhomme, à la façon dont tu tiens une épée; mais tout ce qu'on sait de ta noblesse, c'est que tu te bats comme un lion. Sur mon Âme, nous sommes compagnons d'armes, et ce que je dis n'est pas pour t'offenser. Tu m'as sauvé la vie à Rimini, je t'ai sauvé la vie au pont de Vicence. Nous nous sommes juré de nous aider en périls comme en amour, de nous venger l'un l'autre quand besoin serait, de n'avoir pour ennemis, moi, que les tiens, toi, que les miens. Un astrologue nous a prédit que nous mourrions le même jour, et nous lui avons donné dix sequins d'or pour la prédiction. Nous ne sommes pas amis, nous sommes frères. Mais enfin tu as le bonheur de t'appeler simplement Gennaro, de ne tenir à personne, de ne traîner après toi aucune de ces fatalités, souvent héréditaires, qui s'attachent aux noms historiques. Tu es heureux! que t'importe ce qui se passe et ce qui s'est passé, pourvu qu'il y ait toujours des hommes pour la guerre et des femmes pour le plaisir? Que te fait l'histoire des familles et des villes, à toi, enfant du drapeau, qui n'as ni ville ni famille? Nous, vois-tu, Gennaro? c'est différent. Nous avons droit de prendre intérêt aux catastrophes de notre temps. Nos pères et nos mères ont été mêlés à ces tragédies , et presque toutes nos familles saignent encore. — Dis-nous ce que tu sais, Jeppo.

GENNARO

(Il se jette dans an fauteuil, dans l'attitude de quelqu*ua qui va dormir.)

Vous me réveillerez quand Jeppo aura fini.

JEPPO.

Voici. — C'est en quatorze cent quatre -vingt....

ik LUCRECE BORGIA.

6UBBTTA| dans un coin dn théâtre.

Qaatre-Tingt-dix«-sept.

JEPPO.

Cest jaste. Quatre-vingt-dix- sept. Dans une certaine nuit d'on mercredi à un jeudi....

GUnETTA.

Non. D'un mardi à un mercredi.

JEPPO.

Vous avez raison. — Cette nuit donc, un batelier du Tibre, qui s'était couché dans son bateau, le long du bord, pour garder ses marchandises, vît quelque chose d'eHrayant. C'était un peu au-dessous de Téglise Santo- Hieronimo. Il pouvait être cinq heures après minuit. Le batelier vit venir dans l'obscurité, par le chemin qui est à gauche de Téglise, deux hommes qui allaient à pied , deçà , delà , comme inquiets ; après quoi il en parut deux autres, et enfin trois : en tout, sept. Un seul était à cheval. Il faisait nuit assez noire. Dans toutes les maisons qui regardent le Tibre, il n'y avait plus qu'une seule fenêtre éclairée. Les sept hommes s'approchèrent du bord de l'eau. Celui qui était monté tourna la croupe de soti cheval du côté du Tibre , et alors le batelier vit distinctement sur cette croupe des jambes qui pendaient d'un côté, une tète et des bras de l'autre, — le cadavre d'un homme. Pendant que leurs camarades guettaient les angles des rues, deux de ceux qui étaient à pied prirent le corps mort, le balancèrent deux ou trois fois avec force, et le lancèrent au milieu du Tibre. Au moment où le cadavre frappa l'eau, celui qui était à cheval fit nue question à laquelle les deux autres répondirent : t Oui, monseigneur. » Alors le cavalier se retourna vers le Tibre, et vit quelque chose de noir qui

flottait sur l'eau. U demanda ce que c'était. On lui répondit : c M onseigneur, c'est le manteau de monseigneur qui est mort. » Et quelqu'un de la troupe jeta des pierres à ce manteau» oe qui le fit enfoncer. Ceci fait, ils s'en. allèrent tous de compagnie, et prirent le dicmin quimène à Saint-Jacques. Voilà ce que vit le batelier.

MAPFIO.

Une lugubre aventure! Était-ce quelqu'un de considérable que ces hommes jetaient ainsi à l'eau? Ce cheval me fait un effet étrange ; l'assassin en selle , et lemort en croupe I

GUBETTA

Sur ce cheval il y avait les deux frères.

JEPPO.

Vous l'avez dit, monsieur de Belverana.*Le cadavre,, c'était Jean Borgia; le cavalier, c'était César Borgia.

MÀFFIO.

Famille de démons que ces Borgia ! Et dîtes , Jeppo^ pourquoi le frère tuait-il ainsi le frère?

JEPPO.

Je ne vous le dirai pas. La cause du meurtre est tellement abominable, que ce doit être un péché mortel d'ei» parler seulement.

GUBETTA

Je vous le dirai, moi. César, cardinal de Valence, » lue Jean, duc de Gandia, parce que les deux frères aimaient la même femme.

MAFFIO

Et qui était cette femme?

GUBETTA y toiqoiirs aa fond da thé4tr«.

Leur sœur.

16 LUC3ŒCE BORGU«

JEPPO.

Assez, monsieur de Belverana. Ne prononcez pas devant nous le nom de cette femme monstrueuse. Il n*est pas une de nos familles à laquelle elle n'ait fait quelque plaie profonde.

MAFFIO

N'y avait-ii pas aussi un enfant mêlé à tout cela?

JEPPO.

Oui, un enfant dont je ne veux nommer que le père, qui était Jean Borgia.

MAFFIO

Cet enfant serait un homme maintenant.

OLOFERNO.

Il a dbparu.

JEPPO.

Est-ce César Borgia qui a réussi à le soustraire à la mère? Est-ce la mère qui a réussi à le soustraire à César Borgia? On ne sait.

BON APOSTOLO

Si c'est la mère qui cache son fils, elle fait bien. Depuis que César Borgia, cardinal de Valence, est devenu duc de Yalentinois, il a fait mourir, comme vous savez, sans compter son frère Jean, ses deux neveux, les fils de Guifry Borgia, prince de Squillacci, et son cousin, le cardinal François Borgia. Cet homme a la rage de tuer ses parents.

JEPPO.

Pardieu! il veut être le seul Borgia, et avoir tous les biens du pape.

ASCANIO

La sœur que vous ne voulez pas nommer, Jeppo, ne (it-elle pas à la même époque une cavalcade secrète

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