JASE
Oui, madame.
UL REINE
Tu saiS'CpeL est l'homme qui t'a séduite?
JANE
Oni^ madame.
LA. REINE
Il t'avait trompée? il s'était fait passer poar mi gentilhomme nommé Amyas Pawlett?
JÂNE.
Oui, madame.
JJL REINE.
Tu sais maintenant que c'est Fahiano Fabiani, comte de Ûanbrassil?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Cette nuit, quand on est venn te saisir dans ta maisov, tu lui avais donné rendez-vous, tb Tattendaîs?
JANE, joignant les mainr.
Mon DieUy madame I
LA REINE
Réponds.
JANE, d*ime yoîoL faible.
Oui.
LA RaSIllB.
Tq sais qu'il vfy a plms rien à espérer, ni pour lui, ni pour loi?
lANX.
Que la mort. C'est une e^érance.
LA REINE
Raconte-mot toute Paventmre. Où as-tu rencontré cet homme pour la première fois?
idù MARIE TUDOR.
JANB.
La première fois que je l'ai vu, c'était.... — Mais à quoi bon tout cela? Une malheureuse fille du peuple, pauvre et vaine, folle et coquette, amoureuse de parures et de beaux dehors, qui se laisse éblouir par la belle mise d'un grand seigneur, Voilà tout. Je «uis séduite, je suis déshonorée, je suis perdue. Je n*ai rien à ajouter à cela. Mon Dieu ! vous ne voyez donc pas que chaque mot que je dis me fait mourir, madame ?
LÀ REINE
C'est bien.
JANE
/ Oh I votre colère est terrible, je le sais, madame, ma
tête ploie d'avance sous le châtiment que vous me préparez. ...
LA REINE
Moi ! un châtiment pour toi ! Est-ce que je m'occupe de toi, folle I Qui es-tu, malheureuse créature, pom* que la Reine s'occupe de toi ? Non ; mon affaire, c'est Fabiano. Quant à toi, femme, c'est un autre que moi qui se chargera de te punir.
Eh bien! madame, quel que soit celui que vous en chargerez, quel que soit le châtiment, je subirai tout sans me plaindre, je vous' remercierai même, si vous avez pitié d*une prière que je vais vous faire* Il y a un homme qui m'a prise orpheline au berceau, qui m*a adoptée, qui m'a élevée, qui m'a nourrie,qui m'a aimée et qui m'aime encore ; un homme dont je suis bien indigne, envers qui j'ai été bien criminelle, et dont l'image est pourtant au fond de mon cœur chère, auguste et sacrée comme celle de Dieu; un homme qui sans doute.
à rheure où je vous parle, trouve sa maison vide et abandonnée^ et dévastée, et n'y comprend rien, et s'arrache les cheveux de désespoir. Hé bien ! ce que je demande à Votre Majesté, madame , c'est qu'il n'y comprenne jamais rien y c'est que je disparaisse sans qui! sache jamais ce que je suis devenue , ni ce que j'ai fait, ni ce que vous avez fait de moi. Hélas! mon Dieul je ne sais pas si je me fais bien comprendre ; mais vous devez sentir que j'ai là un ami « un noble et généreux ami^ — pauvre Gilbert! oh oui ! c'est bien vrai ! — qui m'estime et qui me croit pure, et que je ne veux pas qu'il me haïsse et qu'il me méprise.... — Vous me comprenez, n'est-ce pas, madame? L'estime de cet homme, c'est pour moi plus que la vie, allez ! et puis, cela lui ferait un si affreux chagrin ! Tant de surprise ! il n'y croirait pas d'abord. Non, il n'y croirait pas. Mon Dieu ! pauvre Gilbert! Oh! madame, ayez pitié de lui et de moi. Il ne vous a rien fait, lui. Qu'il ne sache rien de ceci, au nom du ciel! au nom du ciel! Qu'il ne sache pas que je suis coupable, il se tuerait. Qu'il ne sache pas que je suis morte» il mourrait.
LA REINE
L'homme dont vous parlez est là qui vous écoute, qui vous juge et qui va vous punir.
(Gilbert se montre.)
Ciel! Gilbert!
GILBERT, à la Reiot.
Ma vie est à vous, madame.
LA REINE
Bien. Avex-vous quelques conditions à me faire?
é9È MARIE TUSOR.
6ILBSXT.
Oiiy nutdamct
LA sBm.
Lesqadles? Noos irons doonons notre parole de Reine ^ue nous y souscrivons d'avance.
GILBERT
Toid, madame. — G^est bien simple. C*est mie dette ^e reconnaissance que j'acquitte envers un seigneor de votre coar qui m'a fait beancoap travailler dans mon métier de ciseleur.
LA RBITIB.
Parles.
GILBERT
Ce seigneur a une liaison secrète aivec une femme qu^il •ne peut épouser, parce qu'elle tient à une famille proscrite. Cette femmCy qui a vécu cachée jusqu'à présent, -e^est la fille unique et Thérîtière du dernier lord Talbot, décapité sous le roî Henri Ylli.
Commttit ! es-to sûr de ce que tu dis là ^ Jean l^bot, le bon lord catholique , le loyal défenseur de ma mère -d'Aragon, il a laissé une fille, dis-tu? Sur ma couronne, si cela est vrai, cet enfant est mon enfant;, et ce que Jean Talbot a fait pour la mère de lAarie d'Angleterre, Marie d'Angleterre le fera pour la fille de Jean Talbot.
GILBERT
Alors, ce sera sans doute un bonheur pour Votre Majesté de rendre à la fille de lord Talbot les biens de son |)ère?...
LA REINE
Oui, certes, et de les reprendre à Fabiano! •— Mats a-t-ott les preuves que cette héritière existe?
JOURNÉE II, SCENE IV. i93
GILBERT
On les A.
LA REINE
D'ailleurs, si nous n'avons pas de preuves, nous en ferons. Nous ne sommes pas la Reine pour rien.
GILBERT
Votre Majesté rendra à la fille de lord Talbot les biens, les titres, le rang, le nom, les armes et la devise de son père. Votre Majesté la relèvera de toute proscription et lui garantira la vie sau've. Votre Majesté la mariera à ce seigneur qui est le seul homme qu'elle puisse épouser. A ces conditions, madame, vous pourrez disposer de moi, de ma liberté , de ma vie et de ma volonté, selon votre plaisir.
LA REINE
Bien. Je ferai ce que vous venez de dire.
Votre Majesté fera ce que je viens de dire. La reine d'Angleterre me le jure, à moi, Gilbert, Pouvrier ciseleur, sur sa couronne que voici et sur l'Évangile ouvert que voilà?
LA REINE
Sur la royale couronne que voici et sur le dinn Évangile que voilà, je te le jure I
GILBERT
Le pacte est conclu , madame. Faites préparer une tombe pour moi, et un lit nuptial pour les époux. Le seigneur dont je parlais, c*est Fabiani, comte de Clanorassil. L'héritière de Talbot, la voici.
JANE
Que dit-il?
i9k MA LUE TUDOR.
hX RXINE.
Est-ce que j'ai affaire à un insensé? Qu'est-oe que cela signiQe? Maître I faites att^tion à ceci, que yous êtes bardi de vous railler de la reine d'Angleterre » que les chambres royales sont des lieux où il faut prendre garde aux paroles qu'on dit , et qu'il y a des occasions où la boucbe fait tomber la téteî
QILBERT»
Ma tête, vous Tayez , madame. Moi, j'ai xotre serment!
hà REINB.
Vons ne parlez pas sérieusement. Ce Fabiano ! cette Jane!... — Allons doncl
GILBERT
Cette Jane est la ûlle et l'béritière de lord Talbot.
hk REINS.
Bah! vision! chimère! folie! Les preuves, les avezvous?
GILBERT
Complètes.
(Il tire an paquet de sa poitrine.)
— Veuillez lire ces papiers.
LA REINE
Est-ce que j'ai le temps de lire vos papiers, moi ? Est-ce que je vous ai demandé vos papiers? Qu'est-ce que cela me fait, vos papiers? Sur mon âme, s'ils prouvent quelque chose, je les jetterai au feu, et il ne restera rien.
GILBERT
Que votre serment, madame.
LA REINE
Blon serment! mon sei menti
GILBEKT.
Sur la couronne et sur l'Évangile, madame I c^est-àdire, sur votre tête et sur votre âme y sur votre vie dans ce monde et sur votre vie dans Vautre.
Là reiite.
Mais que veux-tu donc? Je te jure (pie tu es en démence I
GILBERT
Ce que je veux? Jane a perdu son rang, rendez-lelui I Jane a perdu Thonneur^ rendez-le-lui ! Proclamez-la fille de lord Talbot et femme de lord Glanbrassil , — et puis, prenez ma vie!
LA REINE
Ta vie! mais que veux-tu que j*en fasse de ta vie à présent? Je n'en voulais que pour me venger de cet homme, deFabianol Tu ne comprends donc rien? Je ne te comprends pas non plus, moi. Tu parlais de ven<geaucel C'est comme cela que tu te vçnges? Ces gens du peuple sont stupides ! Et pub, est-ce que je crois à ta ridicule histoire d'une héritière de Talbot? Les papiers ! tu me montres les papiers ! je ne veux pas les regarder. Ah ! une femme te trahit, et tu fa^s le généreux ! à toa aise. Je ne suis pas généreuse, moi ! J'ai la rage et la haine dans le cœur. Je me vengerai, et tu m'y aideras. Mais cet homme est foui il est fou! il est fou! Mon Dieu ! pourquoi en ai-je besoin ? C'est désespérant d'avoir afiaire à des gens pareils dans des affaires sérieuses!
GILBERT
J'ai votre parole de reine cadiolique. Lord Clanbrassil A séduit JanCy il l'épousera.
i9f> MARIE TUDOR.
LÀ REINE
Et s'il refase de T épouser ?
Vous Vy forcerez, madame.
JANE
Oh non ! ayez pitié de moi.
GILBERT
Eh bien ! s'il refuse^ cet infâme, Votre Majesté fera de hïi et de moi ce qu'il lui plaira.
LA. REINE, avec joie.
Ah ! c'est tout ce que je veux !
GILBERT
Si ce cas-là arrivait, pourvu que la couronne de comtesse de Waterford soit solennellement replacée par la reine sur la tête sacrée et inviolable de Jane Talbot que voici, je ferai, moi, tout ce que la reine m'imposera,
LA REINE
Tout?
GILBERT
Tout.
LA REINE
Tu diras ce qu'il faudra dire ? Tu mourras de la mort qu'on voudra?
GILBERT
De la mort qu'on voudra.
Dieu !
LA REINE
Tu le jures?
GILBERT
Je le jure.
LA REINE
La chose peut s^arranger ainsi* Cela suffit. J'ai ta palole, ta as la mienne. C'est dit.
(Elle paraît réfléchir an moment.) (A Jane.)
— Vous êtes inutile ici, sortez, vous. On vous rappellera.
JANR.
O Gilbert! qu'avez-vous fait là? Gilbert! je suis une misérable, et je n'ose lever les yeux sur vous I Gilbert I vous êtes plus qu'un ange, car vous avez tout à la fois les vertus d'un ange et les passions d'un homme I
(Elle sort.)