SCÈNE IL
DON CÉSAR
(Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps.)
Tant pis I c'est moi !
(U se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et s'avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas )
Pardon! ne faites pas attention, je passe.
Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce.
J^entre un peu brusquement, messieurs, j*en suis fâché !
(II s'arrête au milieu de la chambre et s'aperçoit qu'il est seul.)
— Persopne ! — Sur le toit tout à l'heure perché, Pai cru pourtant ouïr un bruit de voix. — Personne l
(S'asseyant dans un fautiuil.)
Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne.
— Ouf! que d'événements ! — J'en suis émerveillé. Comme Teau qu'il secoue aveugle uu chien mouillé.
i 84 RU Y BLAS.
Prîmo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs ;»eiTeâ;
Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ;
Et cette grosse ville où Ton m'a tant battu ;
Et les tentations faîtes sur ma vertu
Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ;
Mes voyages; enfin, mon retour en Espagne!
Puis, quel roman! le jour où j'arrive, c'est fort.
Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord !
Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ;
Je saute un mur ; j'avise une maison perdue
Dans les arbres, j'y cours : personne ne me voit;
Je grimpe allègrement du hangar sur le toil;
Enfin, je m'introduis dans le sein des familles
Par une cheminée où je mets en guenilles
Mon manteau le plus neuf, qui sur mes chausses pend.
^ — Pardieu ! monsieur Salluste est un grand sacripant !
(Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand
coffre à tiroirs sculptés.)
— Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. 11 luttel
(Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin ruse usé, déchiré et rapiécé; puis il porte vivement la main à sa jamlie avec un coup d'œil vers la cheminée.)
Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute !
(Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l*un d'entre eux il trouve tin manteau de velours vert clair, brodé d'or, le manteau donné p.ir don Salluste à Ruy Blas. 11 examine le manteau et le compare au sif^n.)
— Ce manteau me paraît plus décent que le mirn.
(Il jette le manteau vert sur ses épaules et met le sien à la place dans le coffre, après Tavuir soigneusement plié; il y ajoute son chapeau, qu*il enfonce sous le manteau d'un coup de ptiîng, puis il referm* le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau m^mteau brodé d*or.)
C'est égal, me voilà revenu. Tout va bien.
Ah! mon très-cher cousin, vous voulez que j'émigre
Dans cette Afrique où l'homme est la souris du tigre ?