‹ Théâtre du Petit-ChâteauChapitre 162 sur 210 · PARTIE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

PARTIE I, SCÈNE VI

LE COMTE LUPUS, riant.

Que VOUS a t-il donc fait, bonhomme?

MAGNUS

O nos ancêtres !

Restez, restez voilés ! — Ce qu^il m'a fait, mes maîtres ! — "Ne parlais-ta pas, toi, petit comte de Mons ? — Descends les bords du Rhin, du lac jusqu'aux Sept-Monts. Et compte les châteaux détraits sur les deux rives ! — Ce qu'il m'a fait? — Nos sœurs et nos filles captives. Gibets impériaux b&tis pour les vautours Sur nos rochers avec les pierres de nos tours, Assauts, guerre et carnage à tous tant que nous sommes, Carcans d'esclave au cou des meilleurs gentilshommes, Voilà ce qu'il m'a fait ! — et ce qu'il vous a fait I Trente ans sous ce César, qui toujours triomphait, L'incendie et Texil, les fers, mille aventures. Les juges, les cachots, les greffiers, les tortures, Oui, nous avons souffert tout cela ! nous avons. Grand Dieu ! comme des juifs, comme des esclavons. Subi ce long affront, cette longue victoire, Et nos fils dégradés n'en savent plus l'histoire ! — Tout pliait devant lui. — Quand Frédéric Premier, Masqué, mais couvert d'or du talon au cimier, Surgissant au sommet d'une brèch*e enflammée. Jetait son gantelet à toute notre armée, Tout tremblait, tout fuyait, d'épouvante saisi. Mon père seul an jour, —

(Montrait l'antre vieillard.)

mon père que voici, — Lui barrant le chemin dans une cour étroite.

D'un trèfle au feu rougi lui flétrit la main droite 1 O souvenirs! 6 temps 1 tout s'est évanoui !

L^éclair a disparu de notre œil ébloui;

Les barons sont tombés ; les burgs jonchent la plaine.

De toute la forêt il ne reste qu'un chêne,

(S*inclmaxit devant le Tieillard.)

Et ce chêne, c^est vous, mon père vénéré!

(Se redressant.)

— Barberousse ! Malheur à ce nom abhorré ! —

Nos blasons sont cachés sous Therbe et les épines ;

Le Rhin déshonoré coule entre des ruines !

Oh ! je vous vengerai ! — ce sera ma grandeur I —

Sans trêve, sans merci, sans pitié, sans pudeur,

Sur lui, s'il n'est pas mort, ou du moins sur sa race.

Rien ne m'empêchera de le frapper ! — Dieu fasse

Qu'avant d'être au tombeau mon cœur soit soulagé,

Que je ne meure pas avant d'être vengé !

Car, pour avoir enfin cette suprême joie,

Pour sortir de la tombe et ressaisir ma proie.

Pour pouvoir revenir sur terre après ma mort.

Jeunes gens, je ferais quelque exécrable effort !

Oui, que Dieu veuille ou non, le front haut, le cœur ferme.

Je veux, quelle que soit la porte qui m'enferme.

Porte du paradis ou porte de l'enfer,

La briser

(Étendant les bras.)

d*un seul coup de ce poignet de fer ! —

(II s*arrête, s'interrompt et reste un moment silencieux.)

Hélas ! que dis je là, moi, vieillard solitaire!

(Il tombe dans une profonde rêverie et semble ne plus rien entendre autour de lui. Peu à peu la joie et la hardiesse renaissent parmi les convives. Les deux vieillards semblent deux statues. Le vin circule et Iss rires recommencent.)

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