KAKI
Oui ; mais n'oubliez pas que le fait est noioire , Que c'est le mois dernier que l'aventure eut lieu , Et qu'il s'est écoulé....
(Cherchant dans sa mémoire.)
Près de vingt ans, pardieu!
Depuis que Barberousse est mort à la croisade.
HERMÂNX.
Soit. Ton Max était donc dans un lieu fort maussade?
KARL
Un lieu lugubre , Hermanu ; un endroit redouté :
Un essaim de corbeaux , sinistre, épouvanté.
Tourne éternellement autour de la montagne.
Le soir, leurs cris affreux, lorsque l'ombre les gagne ^
Font fuir jusqu'à Lautern le chasseur hasardeux.
Des gouttes d'eau , du front de ce rocher hideux.
Tombaient comme les pleurs d'un visage terrible.
Une caverne sombre et d'une forme horrible
S'ouvrait dans le ravin. Le comle Max Edmond
Ne craignit pas d'entrer dans la nuit du vieux mont.
Il s'aventura donc sous ces grottes funèbres.
Il marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres.
Soudain sous une voûte au fend du souterrain.
Il vit dans l'ombre , assis sur un tauteuil d'airain ,
Les pieds enveloppés dans les plis de sa robe ,
Ayant le sceptre a droite , à gauche ayant le globe.
KOTF.S- 371
Un vieillard effrayant ^ immobile , incliné ,
Ceint du glaive , vêtu de pourpre et couronné.
Sur une table faite avec un bloc de lave ,
Cet homme s^accoudait. Bien que Max soit très-brave ,
Et qu'il ait guerroyé sous Jean le Bataillard ,
Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard
Presque enfoui sous l'herbe et le lierre et la mousse ,
Car c'était l'empereur Frédéric Barberoiisse!
Il dormait, d'un sommeil farouche et surprenant.
Sa barbe , d'or jadis , de neige maintenant ,
Se répandait à (lots sur la table de pierre.
Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière.
Un cœur percé saignait sur son écu vermeil.
Par ihoments , inquiet , à travers son sommeil ,
Il portait vaguement la main à son épée.
De quel rêve cette âme était-elle occupée?
Dieu le sait !
HERMAIfN.
Est-ce tout ?
&ARL.
Non , écoutez encop.
Aux pas du comte Max dans le noir corridor, L'homme s'est réveillé ; sa tête morne et chauve S'est dressée, et, fixant sur Max un regard fauve, Il a dit , en rouvrant ses yeux lourds et voilés : c Chevaliers , les corbeaux se sont-ils envolés? 9 — Le conte Max Edmond a répondu : a Non , sire. » — A ce mot, le vieillard a laissé , sans rien dire. Retomber son front pâle , et Max , plein de terreur , A vu se rendormir le fantôme empereur!
HERSIANN , éclataiil de rire.
Le comte est beau !
HAQUIir , à Karl.
S'il faut croire la renomméct Frédéric s'est noyé devant toute l'armée Dans le Cydnus.
HERMAITN.
C'est sur.
KAIIL.
('ela ne prouve pas Que son spectre n*est point dans le val du Malpas.
swAir.
Moi , Ton m*a dit , — la fable est un champ sans limite ! Qu'échappé par miracle il s'était fait ermite, Et qu'il vivait encor.
GONDICARIUS.
Plût au ciel ! et qu'il vînt Délivrer rAllemagne avant douze cent vingt , Fatale année où doit , dit-on , crouler l'Empire!
Déjà de toutes parts notre grandeur expire.
KUNZ.
Mais , hélas ! Barberousse est mort , bien mort, Suénon !
SWAN , à Jossius.
A-t-on dans le Cydnus retrouvé son corps?
JOSSIUS.
Non.
Les flots l'ont emporté.
TEUDON.
Swan ,/as>tu connaissance De la prédiction qu'on fît à sa naissance?
a Cet enfant , dont le monde lui jour suivra les lois a Deux fois sera cru mort et revivra deux fois. £ Or la prédiction, qu'on raille ou qu'on oublie ^ Une première fois semble s'être accomplie.
HERMAN27
Barberousse est l'objet de cent contes.
TEUDON.
Je dis Ce que je sais. J'ai vu, vers Tan quatre-vingt-dix, A Prague , à l'hôpital , dans une casemate , Un certain Sfrondati, gentilhomme dalmate, Fort vieux, et qu'on disait privé de sa raison. Cet homme racontait tout haut dans sa prison Qu'étant jeune , à cet âge où tout hasard nous pousse ^ Chez le duc Frédéric , père de Barberousse , Il était écuyer. Le duc fut consterné
as.
De la prédiction raite à son nouveau -né.
De plus , Tenfant croissait puur une double guerre :
Gibelin par son père et guelfe par sa mère ,
Les deux partis pouvaient le réclamer un jour.
Le père Téleva d'abord dans une tour ,
Loin de tous les regards , et le tint invisible ,
Gomme pour le cacher au sort le plus possible.
Il chercha même encore un autre abri plus tard.
D'une ûlle très-noble il avait un bâtard ,
Qui , né dans la montagne , Ignorait que son père
Était duc de Souabe et comte de Bavière ,
Et ne le connaissait que sous le nom d'Oihon.
Le bon duc se cachait de ce fils-là , dit-on ,
De peur que le bâtard ne vouliit être prince ,
Et d'un coin du duché se faire une province.
Le bâtard, par sa mère, avait, fort près du Rhin ,
Un burg dont il était burgrave et suzerain ,
Un château de bandit , im nid d'aigle , un repaire.
L'asile parut bon et sûr au pauvre père.
Il vint voir le burgrave , et , l'ayant embrassé ,
Lui confia l'enfant sous un nom supposé ;
Lui disant seulement : c Mon fils , voilà ton frère. »
Puis il partit. — Au sort nul ne peut se soustraire.
Certes , le duc croyait son fils et son secret
Bien gardés : car l'enfant lui-même s'ignorait. —
Le jeune Barberousse , ainsi recouvert d'ombre ,
Atteignit ses vingt ans ; or , — ceci devient sombre , —
Un jour, dans un liai lier, au pied d'un roc, au bord
D'un torrent qui baignait les murs d'un château fort ,
Des pâtres qui passaient trouvèrent à l'aurore
Deux corps sanglants et nus qui palpitaient encore.
Deux hommes poignardés dans le château, sans bruit ,
Puis jetés à l'abirne, au torrent, à la nuit ;
Et qui n'étaient pas morts. — Un miracle , vous dis-je ! —
Ces deux hommes, que Dieu sauvait par un prodige,
C'était le Barberousse avec son compagnon ,
Ce même 3frondati , qui seul savait son nom.
On les guérit tous deux. Puis , dans un grand mystère .
Si'roudati ramena le jeune homme à son père ,
:j74 l?:s burgraves.
Qui, pour paiement, fit mettre au cachot Sfrondati.
Le duc garda son fils , c'était le bon parti ,
Et n'eut plus qu'une idée, étouffer cette affaire.
Janinis il ne revit son bâtard. Quand ce père
Sentit sa mort prochaine , il appela son fils ,
Et lui fit à genoux baiser un crucifix.
Barberousse , incliné sur ce lit funéraire,
Jura de ne se point révéler à son frère ,
Et de ne s'en venger, s'il était encor temps,
Que le jour où ce frère atteindrait ses cent ans.
— C'est-à-dire jamais, quoique Dieu soit le maître ! —
Si bien que le bâtard sera mort sans connaître
Que son père était duc et son frère empereur.
Sfrondati .pâlissait d'épouvante et d'horreur
Quand on voulait sonder ce secret de famille.
Les deux frères aimaient tous deux la même fille;
L'aîné se crut trahi , tua l'autre , et vendit
La fille à je ne sais quel horrible bandit ,
Qui , la liant au joug , sans pitié , comme un homme ,
L'attelait aux bateaux qui vont d'Ostie à Rome.
Quel destin ! Sfrondati disait : c C'est oublié ! »
Du reste , en son esprit tout s'était délié.
Bien ne surnageait plus dans la nuit de son âme ,
Ni le nom du bâtard , ni le nom de la femme.
Il ne savait comment , il ne pouvait dire où. —
J'ai YU cet homme à Prague , enfermé comme un fou.
U est mort maintenant.
HERMANN
Tu conclus ?
TEUDOir.
Je raisonne.
Si tous ces faits sont vrais , la prophétie est bonne.
KVKZ.
On m'a jadis conté ce conte. En ce château, Frédéric Barberousse avait nom Donato, Le bâtard s'appelait Fosco. Quant à la belle , £lle était Corse, autant que je me le rappelle. Les amants se cachaient dan« un caveau discret , Dont l'entrée inconnue était leur doux secret ;
C*est là qn'un soir Fosco , cœur jaloux , main hardie. Les surprit , et finit l'idylle en tragédie.
GOITDICARIUS.
Que Frédéric, du trône atteignant le sommet, N'ait jamais recherché la femme qu'il aimait , Cela me navrerait dans l'âme pour sa gloire, $i je croyais un mot de toute votre histoire. ■
TEUDOir.
U l'a cherchée, ami. De son hras souverain, Trente ans il a fouillé les repaires du Rhin. Le bâtard....
KUNZ.
Ce Fosco !
TEUDOir, continuant.
Pour servir en Bretagne ^ Avait laissé son hurg et quitté la montagne.
Il n'y revint , dit-on , que fort longtemps après. L'empereur investit les monts et les forêts , Assiégea les châteaux , détruisît les burgraves ; Mais ne retrouva rien.
(Entre le capitaine du burg, le fouet à la main.) LE CAPrTAUŒ.
Allons! c'est l'heure, esclaves.
Au travail! hâtons-nous. Les convives, ce soir, Vont venir visiter celte aile du manoir ; C'est monseigneur Hatto, le maître, qui les mène. Qu'il ne vous trouve point ici traînant la chaîne !
Note a. page 294.
C'est du vin d'écarlate.
^carlachwein.
Note 3, page 331.
Haut le pont ! bas la herse ! armez les mangonneaux !
L'acteur fera sagement de dire : jirmez les fauconneaux. On ne connaissait pas les fauconneaux au trei-
376 LES BUilGRAVES.
zième siècle; mais qu'importe? il y a encore dans le pablic, quoiqu'il devienne de jour en jour plus sympathique et plus intelligent , beaucoup de braves gens qui n'admettraient pas les mangonneaux. Mangonneaux! qu'est cela, je vous prie? Mangonneaux! voilà un mot bien ridicule et bien singulier ! Fauconneaux I à la bonne heure l
Note ^f page 361.
On croit devoir indiquer ici aux théâtres de province de quelle façon se disent à la représentation les vers qui terminent la pièce.
GUAKHUMAUA , à l'empereur.
Adieu !
(Elle meurt.)
li'fMPERElTA , la soutenant dans ses bras , à Job^
Je pars aussi.
([1 se relève.)
Job , règne sur le Rhin.
JOB
Restez, sire !
l'empereur.
Je lègue au monde un souverain , Frédéric Deux, mon fils, qu'on vimt d'élire à Spire, jetant un regard douloureux, à Guanluiinara éiendue à ses pieds.) Je rentre dans ma nuit , et lui laisse l'empire.
JOB
Sire!...
l'empeueub.
Avant de mourir , courbé devant la croix , J'ai voulu seulement , une dernière fois , Etendre celte main suprême et tutélalre , Comme roi , sur mon peuple , et sur toi , comme frère. Quel qu'ait été le sort, quand l'heure va sonner, Heureux qui peut bénir !
(Tous s'inclinent sous la bénédiction de l'empereur.) JOB y lui baisant les mains.
Grand qui sait pardonner !
Note 6.
Si l'auteur pouvait penser que ces notes tiendront une place, si petite qu'elle soit, dans l'histoire littéraire de notre temps, il leur donnerait des développenienls qui ne seraient pas inutiles peut-être à Tart théâtral. Il expliquerait, par exemple, dans tousses détails, cette belle mise en scène des Bur graves y qui a fait tant d'honneur à la Comédie-Française. Jamais pièce n'a été montée avec plus de soin et représentée avec plus d'ensemble. On a remarqué avec quelle intelligence vive et adroite ont été dites par tous la scène des esclaves et la scène des burgraves. M. Drouville s'est particulièrement distingué dans le rôle de Hatto. Mlles Brohan et Garique ont su, à force de grâce et d'esprit, convertir en des figures animées et vivantes les silhouettes à demi entrevues de Lupus et de Gorlois. Mlle Denain, qui a su rendre d'une manière si complète, et sous son double aspect, le rôle de Régina, a été pleine de charme dans sa mélancolie et pleine de charme dans sa joie.
M. GefFroy, qui, comme peintre et comme comédien, est deux fois artiste et artiste éminent^ a imprimé au personnage d'Otbert cette physionomie fatale que les poètes comme Shakspeare savent rcver et que les acteurs comme M. Geffroy savent réaliser.
Les trois vieillards, Job, Barberousse et Magnus, ont été admirablement représentés par MM. Beauvallet, Ligier et Guyon. M, Guyon, qui est un artiste de haute taille par l'intelligence comme par la stature, a puissamment personnifié Magnus. Quand il apparaît au seuil du donjon avec sa belle et noble tète, son habit de fer et sa
peau de loup sur les épaules, on croirait voir sortir de réglise de Fribourg en Brisgau le vieux Berthold de Zaehringen, ou de la collégiale de Francfort le formidable Gunther de Schwarzbourg. M. Ligier, qui a reproduit avec une si haute poésie la figure impériale de Barberousse, a su dans ce rôle, qui restera comme une de ses plus belles créations, être tour à tour simple et grand, paternel et pensif, majestueux et formidable. Au deuxième acte, dans son apostrophe aux burgraves, il Soulève des acclamations enthousiastes et unanimes. M. Beauvallet, qui a une grande puissance parce qu'il a un grand talent, a déployé dans Job toutes les nuances de son intelligence si riche, si étendue et si complète. Il a été patriarche au premier acte, héros au deuxième, père au dernier. M. Beaiivallet a partout été superbe et dramatique. Ajoutons qu'il y a dans le rôle de Job, au deuxième acte, par exemple, des moments de bonhomie et de familiarité que ce rare et excellent acteur a su rendre avec une sorte de grâce sénile pleine de grandeur. M. Beauvallet et M. Ligier, en représentant les deux frères, se sont montrés frères par le talent et ont été frères par le succès.
Pour exprimer le personnage de Guanhumara, il fallait tout à la fois une composition savante et une inspiration profonde. Mme Mélingue a eu ce double mérite au degré le plus éminent. Imposante sous ses cheveux blancs, magnifique sous ses haillons, pathétique, et on pourrait presque dire intéressante dans sa haine, elle a yéalisé merveilleusement l'idéal de l'auteur, la statue qui marche et qui regarde avec un regard de vipère. Mme Mélingue n'a reculé devant aucune des difficultés de son rôle. Toute jeune comme elle est, elle a pourtant
pris hardiinent et franchement l'âge de Guanhumara ; mais, dans cette transformation même, elle a su conserver les lignes les plus sculpturales et les plus pures. Kn renonçant pour un moment à être jolie, elle a su rester belle.