‹ ThéâtreChapitre 100 sur 198 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

moi... Vous m'avez connu à mes vingt ans... je les ai toujours.

LA CllANOlNESSE.

Pour vos péchés... cela c'est vrai... les années glissent sur mon frère... A près de quarante ans, il est aussi jeune, aussi écervelé que s'il sortait des pages...

LE COMTE

Eh ! quoi, ma sœur, parce qu'il vient sur la tête d'un homme quelques cheveux qui se permeftent d'être blancs, parce que sa taille s'empâte un peu et qu'une jolie femme n'en ferait plus le tour avec ses dix doigts, est-ce une raison, là, en bonne foi, pour que ce pauvre homme se mette l'âme en noir, devienne ennuyé et ennuyeux, maussade avec luimême et chagrin avec les autres? Et depuis quand le coup de la quarantaine doit-il sonner le couvrefeu de tous les plaisirs et de tous les amusements d'un galant homme? Morbleu! quand, sous une vieille peau, on se sent sa jeunesse dans les veines, quand il vous reste bonne dent et bon appétit à tout; quand la vie a encore pour vous jes beaux étourdissements : le vin, le jeu... et le reste, comment diable voulez-vous qu'on songe à prendre ses invalides? Et d'ailleurs... vous ne savez pas mon histoire, vous, Boussanel?... ce qui m'est arrivé, après la perte... que j'ai fait de cette femme.

LA CnANOINESSE.

Ah! oui, cette créature... nous y voilà... mais il y a dix ans et plus... maintenant.

LE COMTE

Ma sœur, pas un mot sur cette tombe. C'est une mémoire sacrée pour moi... Eh bien, Boussanel, quand on a perdu une femme comme celle-là, un ange, vous n'imaginez pas!... il n'y a que deux partis à prendre... voyez-vous... se faire capucin, oui capucin... ou devenir... ch! parbleu, ce que je suis, un...

Buveur...

LA CHANGINESSE.

LE COMTE

Vous êtes polie, aujourd'hui, ma sœur... Eh bien, oui, je bois... Et pourquoi en rougir? Le vin, le vin, ma sœur! mais c'est le seul ami qu'on ne perde pas, et qui gagne à vieillir! Mais sans lui on verrait la vie comme elle est, triste, grise, terne, plate, couleur d'un verre d'eau ! La vie sans le vin, mais quel est le malheureux qui en voudrait? Buvez! quel épanouissement de joie, d'oubli, d'espérance, de chaleur et de cordialité!... On fait feu comme un caillou... et on devient bon comme le bonheur! Vive Dieu! tant qu'il y aura dans notre beau pays ces trois fleuves du bon Dieu : bordeaux, bourgogne, Champagne, les honnêtes gens noieront la soif, riront, chanteront landerira... 0 crus bénis ! notre vin de France, mais c'est le sarig de la France !

LA CHANOINESSE

Bon! mais qui vous a fait libertin par là-dessus, mon cher frère?

Page 1