‹ ThéâtreChapitre 183 sur 198 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

PERIUN , s'intei'posant entre Boussanel et les prisonniers.

Allons! à bas les haines et les injures... laissonsles aux vivants... Elles sont indignes de la minute sacrée oii nous sommes tous ici, et de la bouche de gens qui vont mourir. Si près de notre grande nuit de demain, commençons le repos en commençant l'oubli, l'oubli des erreurs, des fautes, des crimes

môme ! (On s'écarte lentement d'eux. — A Boussanel.) Mais

comment es-tu ici, citoyen? comment as-tu pu devenir suspect à la République, toi, qui lui avais donné tant de gages? toi, qui t'étais fait pour elle du bronze de Brutus?

BOUSSANEL.

Et toi-même, je te le demanderai, comment y es-tu aussi? toi, un vainqueur du 1 i Juillet! un combattant du 10 août! le héros de Verdun! toi qui as fait tomber les murs de Lyon! toi qui t'es toujours battu contre les tyrans et les rebelles; toi, à qui la République devait?...

PERRIN

C'est moi qui lui dois tout, mon grade, mes épaulettes, l'honneur de quelques blessures et d'un peu de renommée, des pensées qui m'ont élevé, des illusions ({ui m'ont grandi... la dévorante passion de la Patrie... elle m'a tout donné. Elle me demande aujourd'hui tout mon sang : il est à elle! Qu'elle triomphe avec d'autres, qu'elle soit victorieuse, grande et redoutable ; quand je n'y serai plus, il me semble que j'aurai l'écho de son canon dans ma bière et que je sentirai l'c vent de ses victoires frémir dans l'herbe comme sur le front de ma tombe !. ..

Oui, que la République vive et que je meure! J'ai assez vécu- J'ai fait mon métier et mon devoir, j'ai servi la Liberté... Et, si jeune que je sois, ma journée, pour être courte, a été pleine... Je m'en vais sans regrets, crois-lcl...

BOUSSANEL.

Et moi, crois-tu que je me plaigne et que j'accuse? Les révolutions ont leurs erreurs. La foudre d'un peuple a ses égarements comme l'autre, elle enveloppe les innocents et les coupables dans sa flamme exterminatrice... Qu'importe? qu'importe une vie, un homme? un vil atome tel que je suis, dans la génération d'un monde et le bouillonnement d'un nouvel ordre de l'Univers?... un gravier dans un torrent, rien que cela ! pas plus que n'est l'individu dans la nature qui le sème et l'écrase pour le salut de l'espèce? Eh bien, oui, que ma mémoire soit vouée aux furies! Ma tête, mon sang, si le bien public les veut, les voilà! Mon sang? j'ai été assez prodigue de celui des autres : je ne serai pas avare du mien... Ah! le sang des autres! et croyez -vous donc qu'un révolutionnaire doive garder son cœur des temps tranquilles? Ce cœur sensible, la République ne lui dit-elle pas de frapper dessus, de le corriger, d'en arracher, coûte que coûte, les pitiés saignantes et les tendresses molles, toutes les viles attaches à l'humanité? Moi... mais je me suis connu des extases devant un brin d'herbe... je me mettais à genoux pour embrasser une fleur... voilà le monstre! Eh bien, j'ai fait arrêter les femmes Yaljuzon, je t'ai dénoncé, toi, sans qu'un remords...

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