ACTE I. iGl
LA CUANOINESSE.
Eh ! petite folle ! vous allez déranger mon rouge.
(Elle lui donne :> embrasseï' le dessous de son menton.) LE COMTE, tendant la main à Boussanel.
Boussanel, mon vieux maître, touchez là, père La Férule. Que de souvenirs ! mon catéchisme, Virgile, les histoires de Le Ragois, tout ce que j'ai oublié ! Ah ! vous n'avez pas fait de moi un grand
clerc ! (Déslg^nant Blanche.) Et COmmCUt la trOUVCZ-
vous ?
BOUSSANEL.
Mademoiselle est charmante.
LE COMTE
Charmante ?... dites donc incomparablement belle, divine, une Hébé , n'est-ce pas? dans un tableau de Nattier, versant d'une aiguière d'or l'ambroisie à Jup... au diable les comparaisons!
LA CHANOINESSE
Mais vous avez été bien long, mon frère?
LE COMTE
Bien long? je crois bien, il m'a fallu enlever l'enfant! Ah! vous ne savez pas ce que c'est... Tout le couvent de la Présentation sens dessus dessous... les petites, les grandes, les moyennes... On la retenait par la robe... on l'accrochait parles bras... la supérieure, les sœurs, la tourière, et sœur Sainte-Agathe par-ci, et sœur Sainte-Sophie par-là ! — « Pense à moi, tu m'écriras? » — Et de s'embrasser, et de pleurer! u Ne m'oublie pas!.. Tiens, voilà une image !... N'est-ce pas, tu revien-
dras? » — Et patati et patata I Des commissions, des recommandations, des petits paquets, des petits papiers, de petites paroles de sucre... Ça n'en finissait pas!... Figurez-vous une volière où on aurait pris un oiseau; des cris!... Moi j'étais là devant comme un saint Jean de cire... Mon Dieu! qu'un homme est donc sot devant un troupeau de petits anges qui font un sabbat pareil !... Par exemple, je ne sais pas comment, après avoir été becquetée comme ça, tu peux encore avoir des joues... (il rembrasse.). Allous, avouc quc tu n'es pas Irop fâchée d'être ici?
BLANCHIi:.
Oh ! non certainement, mon bon oncle.
LA CnANOlNESSE.
Gomme vous dites cela, petite fille !
Ces pauvres sœurs étaient si bonnes! Le temps, on ne s'en apercevait pas; j'avais des amies que j'aimais bien... Il y avait au fond du jardin une grande allée où l'on n'allait pas, et où nous nous promenions avec Gabrielle sans nous rien dire, en nous tenant toutes les deux par la main...
LE COMTE
Allons! vas-tu regretter le couvent? Tiens, tu te moques de moi... Tu vas peut-être me dire que tu ne pensais pas à en sortir?
BLANCUE.
Si... oh! si, c'est vrai... Le bal, la promenade, la
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comédie; on y pense... oui, on y pense. Les murs vous paraissent bien plus grands certains jours que d'autres... Et puis, quand on s'en va de là... c'est singulier... le premier moment... on est contente et on a le cœur gros... Tiens, on a comme de la joie qui aurait envie de pleurer.
LE COMTE
Bah, bah! chère fillette! quand on a droit au bonheur qui t'attend, quand on a devant soi la main d'un homme de bon lieu et une berline bien dorée pour aller à Versailles...
BOUSSANEL.
Mademoiselle se marie? (Il salue Blanche, qui luifnit une révérence.)
LA ClIANOINESSE, qui a sonné, à Margat.
Menez mademoiselle à sa chambre. Donnez ordre qu'on l'habille... Blanche, vous verrez si les robes et les ajustements que je vous ai fait préparer sont à votre goût.
(Le comte la regarde sortir. Blanche lui sourit des yeux. Le comte lui envoie un baiser du bout des doigts.)