YERMASSE, L'APPRENTI, MANON. BOSC UNE PETITE MARCHANDE D'OISEAUX
.MANON, à Bosc.
Votre bras ! Voyez donc ce Paris, comme il vibre !
BOSC
Dès qu'il s'amuse, il se croit libre ! Le peuple est un enfant géant Qui joue encore à la poupée î
• MANON
Patience ! Il sort du néant :
Ce soir, il aura ceint Tépée !
Par la déchéance du roi ?
Hélas ! y comptes-tu ?
MANON
C'est un peu mon ouvrage.
BOSC
Roland aime le roi.
MANON
C'est là qu'est le courage.
BOSC
Triste courage.
MANON
Non. s'il m'aime !... Croyez-moi, En ce moment, vainqueur du vieux monde, il enterre La Royauté dans le triomphe de Voltaire. Allons le voir passer, j'en ai quelque fierté î
VERMASSE, sortant de son échoppe.
Citoyenne, salut !
Manon salue Vermasse. A peine Yermasse dehors, l'apprenti sort et s'enfuit en faisant la roue sur les maius.
L'APPRENTI
Vive la liberté !
VEPiMASSE. jouant la colère.
Pitt et Cobourg !... Polisson, tu désertes Comme les émigrés ! Car ils ont déserté, N'est-ce pas. citoyenne*?
MANON
Certes !
UNE l'F.TITE ('ISEEIERE. Elle entre en portant de petites caares dont chacune contient un oiseau avec une lianderolle tricolore. Elle lance son cri de rue et va à Manon.
Oui veut dos cages.
« Oiseaux des bocagi - :
« Pinsons, bouvreuils, chardonnerets. »
MANON, allant à elle.
Tu vends des prisonniers, ma petite geôlière ?
L'OISELIÈRE
Si nous avions du pain, je vous les donnerais ! Prenez! Pour quelques sous on ouvre une volière,
L'oiseau s'envole avec un vœu
Voyez : ils ont au bec chacun leur banderolle : Vous murmurez sous leurs ailes une parole,
Ils montent la porter à Dieu !
YERMASSE
Pas très sans-culotte, le jeu!
(Il retourne dans son échoppe.) MANON, va s'asseoir sur le banc.)
Donne-m'en trois.
L'OISELIÈRE
C'est simple : à chaque cage un vœu !
(Bosc s'éloigne avec l'oiselière. Manon; assise seule, sur le banc, ouvre successivement trois cages et donne l'essor aux oiseaHX sur les paroles suivantes :)
MANON
Va, pinson d'or, là-bas, à la frontière, Perche au drapeau, chante au soleil !
(Le premier oiseau s'envole.)
Chardonneret, connais-tu la Plâtière ?
Perche au berceau, chante au réveil !
(Le deuxième oiseau s'envole.)
Bouvreuil, l'amour dompte la plus altière ! Perche au tombeau, chante au sommeil !
(Le troisième oiseau ne sort pas de la c;ige ouverte.)
Celui-ci ne veut pas partir ?
L'OISELIÈRE, courant à elle.
Bravo, madame !
MANON
Comment !
L'OISELIERE
Excusez-moi. mais l'on dit plaisamment En ce cas que l'amant adore son tourment Et qu'heureux en prison il veut y laisser l'âme. Ne vous en fâchez point ?
Au contraire, charmant !
BOSC\ à l'oiselière.
Combien est-ce ?
L'OISELIÈRE
Dix sous par cage, avec la cage.
Sans la cage, deux sous, pour l'oiseau, s'il convient ?
la payant.
Comment est-il moins cher que la cage ?
L'OISELIÈRE
Il revient !
EOSC
Voilà du bon commerce et prospère, je gage. Tu vends beaucoup '!
L'OISELIÈRE
Surtout à l'enlour des prisons ; Chacun y a quelqu'un, coupable ou non. Leur crime
N'empêche pas ceux que nous méprisons D'être aimés et d'aimer î
EOSC
Ton commerce l'exprime !
L'OISELIÈRE
Au revoir, madame, et merci.
(Elle reprend sur le banc ses paniers vides et sort en jetant son cri.)
« Qui veut des cages ?
« Oiseaux des bocages... »
(Et tout à coup elle s'arrête effrayée,, en indiquant la foule qui arrive dans une rumeur grandissante.)
Mon Dieu, tout ce monde !... Ils viennent ici!...
(Elle se sauve.)
BOSC, effrayé à son tour, court à la balustrade, s'y penche et revient vivement à Manon.
Écoute ce bruit de houle
Qui monte et grossit dans l'air?...
MANON
J'aime la rumeur de mer Et de vent que fait la foule !...
Allons voir.
BOSC, l'oreille tendue.
On crie à la trahison !
Rentrons vite !
-MANON
Pourquoi?
BOSC
Ton calme me consterne.
Je distingue le mot : lanterne.
VERMASSE, sortant de son échoppe.
Et moi, j'entends le mot prison ; Un tour de clef, d'abord. C'est plus sage...
(Il ferme la porte de son échoppe.)