MANON, LA FLEURY, VERMASSE, DEUX PORTE-CLEFS OU ASSESSEURS
(Au lever du rideau. Manon dort sur sa couchette, veillée par la Fleury qui égrène le rosaire à ses pieds. — Un silence, au milieu duquel l'horloge de la Conciergerie sonne cinq heures. Au premier coup Vermasse pousse la porte. Les deux porte-clefs restent au fond sur le seuil.)
LA FLEURY, elle se dresse au bruit et court au-devant de Vermasse :
Pas encore ! . . Elle dort !
VERMASSE, au geôlier à mi-voix.
Bonne femme, on m'a fait Geôlier, mais bourreau, non !
LA FLEURY
Faut-il donc qu'elle meure ?
Une femme!., une mère i...
YERMASSE. jetant un coup d'œil sur Manon.
Elle dort, en effet !
Tant mieux !
(A la Fleur y.)
Mais le temps marche ! une heure n'est qu'une heur Voici venir le petit jour.
Et la charrette est déjà dans la cour!..
(Mouvement d'effroi de la Fleury.)
Je venais préparer la brave citoyenne.
LA F LEUR Y
Une heure ! ah ! Jésus !
VERMASSE
En moyenne. Laissons-la dormir !
(Il éteint 'es flambeaux. Le jour pâle du matin envahit le cachot.) (A part.) é
Un geôlier Peut être humain... et cordelier.
LA FLELRY
Que se passe-t-il donc ? Pendant que l'on converse, Le monde, bonnes gens, à présent se renverse ? J'ai laissé la fillette en train de vendanger. Est-ce que la patrie est toujours en danger ?
VERMASSE
Toujours! Mais on n'a plus de souliers. Le cuir chôme.
Plus d'ouvrage. Au combat le peuple souverain
Marche en sabots feutrés de loques et de chaume.
L'apprenti que j'avais est parti sur le Rhin,
Et l'on m'a fait concierge à la Conciergerie.
C'est drôle, hein ? À Paris, il faut toujours qu'on rie,
C'est l'esprit qui veut ça, mais non le cœur.
LA FLEUKY
Alors C'est vrai, ce que je vois, et je ne suis pas hors De bon sens ? C'est affreux ! Pourquoi la pauvre femme Est-elle là, dans ce cachot, comme une infâme ? Et l'on va la tuer î ... Ah ! le cœur m'en bondit ! . . . Qu'a-t-elle fait, mon bon monsieur Vermasse?
VERMASSE
Rien, peut-être î N'importe. On meurt et tout est dit,
Cela vaut mieux que d'être contumace, Comme les émigrés !... Qui meurt bien a vécu !
LA FLEL'RY
A son âge ?
VERMASSE
Il n'est pas d'âge pour le vaincu, Car c'est vaincre ou mourir qu'il faut, dit le proverbe. L'âge des Girondins, l'un dans l'autre, est trente ans : Ils sont morts la chanson aux dents !... C'était superbe ! Ce jour-là, la patrie eut des représentants ! Hardi donc ! De l'élan, et point de terreurs vaines ! Lorsque l'on a du sang de Paris dans les veines Tout va bien !
LA FLEURY
Celte nuit, elle rêvait tout haut.
Elle avait l'air d'y voir à travers le cachot, De lire l'avenir comme les bohémiennes : Je lui tenais ses deux pauvres mains dans les miennes: Elle causait avec Monsieur de Barbaroux, Avec un autre encor, qu'elle appelait à l'aide, Sans le nommer, mais qui l'obsède !
Tous ces beaux jeunes gens sont-ils sous les verrous?
VERMASSE
Un traque Barbaroux et Buzot en Gascogne. A leur tour ils ont fait de mauvaise besogne Ils se sont rebellés... En vingt coups de canon Nous avons dissipé leur armée à Vernon.
Ces poètes ! Une échaudée î Quelque chose à peu près comme une autre Vendée, Mais plus républicaine, en somme, un camp volant, Pas d'armes, pas de chefs !...
LA FLEURY
Et monsieur ?
VERMASSE
Qui, Roland ?
Le citoyen Roland est mort !
LA FLEURY
Mort, lui, mon maître ?
VERMASSE
Il s'est tué dans un verger, à Lisieux.
mak'o» ROLA>'D 15?
LA PLEURY
Par pitié, silence !... Elle ouvre les yeux !
VEEJIASS1
Préparez-la. Voici le jour qui vient de naître. Moi je reviens. Je dois escorter, par devoir, Le citoyen auquel on permet de la voir.
(Il sort et referme la porte.)