‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 69 sur 108 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Mêmes. BONAPARTE. LUCIEN

BONAPARTE, il entre le premier, s'arrête, embrasse d'un coup d'œil l'appartement, en silence, puis va à M-e Avrillon.

C'est vous? Votre maîtresse, où est-elle? Je le sais.

au bal !... Allez l'y rejoindre et restez-y... Je fais maison nette. (M11* Avrillon S'enfuit terrifiée. A Junot.) Te Voilà, toi?

Tu m'attends, au moins... Tu es là!... Va. Laissenous.

JUNOT

Mon général...

BONAPARTE, impatienté.

Va donc !...

JUNOT

Bah ! je lui pardonne, il a bonne mine ! (il sort).

BONAPARTE, à Roustan.

Toi, là, derrière cette porte. Personne n'entre. Tu entends, je dis : personne.

SGEXE VI

BONAPARTE. LUCIEN, puis JOSÉPHINE et ROUSTAN

BONAPARTE

Eh bien, tu l'as vue au fond de cette voiture? Elle courait au plaisir, en grande toilette !

LUCIEN

Oui.

BONAPARTE

Chez un amant peut-être !... Ainsi c'est vrai, voilà la

vie qu'elle menait!... Mes sœurs ont bien fait de me l'écrire, c'était leur devoir.... Donc elle ne m'aime pas ! Je le savais. Elle ne m'a jamais aimé!... Et toi, qu'est-ce que tu dis ?

LUCIEN

~ Rien.

BONAPARTE

Et c'est clair. Pendant que je lui conquérais le monde, elle me trahissait pour un bellâtre.

LUCIEN

Ai-je dit cela?... Parlons de notre affaire, veux-tu? Elle est assez grave pour prendre le pas sur une question de ménage. Je te le répète, lu peux, tout de suite, au débotté, jeter à l'égout ce ramassis de satrapes et de concussionnaires qui déshonorent la République. Tout est prêt, mais il fallait que tu revinsses, c'est pourquoi je t'ai rappelé. Te voici, marchons.

BONAPARTE

Je n'aurais pas dû rentrer dans cette maison. J'y ai été trop heureux. Elle est encore pleine de mon bonheur.

Sortons-en.

BONAPARTE

Elle me reprend. Je ne peux déjà plus.*

LUCIEN

Est-ce à toi qu'il faut crier courage? Allons, viens chez Sieyès. Le rendez-vous est là. Tous les généraux

s'y trouvent et t'y attendent. Il n'y manque que le vieux Jourdan, et, bien entendu, Bernadotte. Moreau lui-même est des nôtres. Moi, je tiens les Cinq-Cents et pour le reste j'ai mis des Corses partout. Demain, ce Directoire sera balayé de l'histoire de France... Tu ne m'écoutes même pas !

BONAPARTE

Ah Lucien ! Toi, tu as une bonne femme... des

enfants!... On t'aime!... (Il tourne comme environné par les glaces.)

LUCIEN

Pour cette créature !

BONAPARTE, se dressant.

C'est vrai alors ?

LUCIEN

Tu sais que je n'ai jamais approuvé ce mariage. Cette aristocrate n'était pas celle qu'il te fallait.

BONAPARTE

Oui, elle me méprise. Un petit général de sansculottes, quelle espèce!... Son Beauharnais était vicomte !... Ce Barras est né, lui aussi. Ils en sont restés là, ces nobles !... Je les jetterai tous dans des culsde-basse-fosse... Je les ferai fusiller les uns après les autres par mes grenadiers!... Donne-moi la main. Je souffre. La guerre tarit trop la source des larmes.

LUCIEN

Malheureux, comme tu l'aimes encore !

214 THEATRE D'EMILE RERGERAT

BONAPARTE

Non. non, tout va changer. D'abord le divorce, un divorce public, éclatant, exemplaire. Et s'il n*est pas dans les lois, je l'y ferai mettre!... j'ai aussi des légistes, j'en ramène d'Orient.

LUCIEN

Commençons par le commencement. Viens chez Sieyès.

BONAPARTE Allons. Tl va pour sorlir et aperçoit le petit carlin empaillé.) Toi,

stupide bête ! Voilà ce qu'elles aiment, voilà ! n jette le

chien \iolemment.)

LUCIEN

Tout cela est loin. Arrache-toi d'ici.

BONAPARTE

Oui. Oui, je Viens. (Il va au boudoir, en soulève la tenture, et peu à peu il y entre comme fasciné. A ce moment on entend un bruit de voix dans la coulisse, c'est Roustan qui veut barrer la porte à Joséphine.)

ROUSTAN, au fond.

Toi pas passir. Ordre de Bounaberdi.

JOSÉPHINE, dans la coulisse.

L'ordre n'est pas pour moi.

LUCIEN

Elle î s'il la voit, tout est perdu, (il va au fond.)

BONAPARTE, sortant du boudoir.

Qu'est-ce ?

ROUSTAN\au fond

Bounaberdi fusiller. Toi pas passir.

JOSÉPHINE, dans la coulisse.

Je suis la reine d'Egypte.

BONAPARTE

Cette voix... Oh ! cette voix !

LUCIEN

Vite, monte là-haut, dans ta chambre, et enfermetoi... Va.

(Bonaparte monte l'escalier poussé par Lucien.) BONAPARTE, du haut de l'escalier.

Oui, tu as raison... Je ne pourrais plus. Adieu,

Joséphine. (Il s'enferme.)

JOSÉPHINE

Place donc à Gléopâtre... (Elle entre, a Lucien.) Ah ! c'est vous, mon cher beau-frère. Talleyrand m'a parlé de divorce. Je viens en traiter avec Bonaparte. Je ne vous retiens pas chez moi.

LUCIEN, à part.

Ce n'est pas encore pour cette fois. Allons! Elle est trop belle, (il sort ) •

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