‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 95 sur 108 · SCÈNE PREMIÈRE JE SOT, puis NAPOLÉON · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE JE SOT, puis NAPOLÉON

Au lever du rideau, Junot est debout, à droite, devant la fenêtre, dans l'attitude de la rêverie. Il n'entend pas venir l'Empereur. Napoléon entre sans bruit par la petite porte secrète, qu'il laisse ouverte. Bruits d'ouvriers. Ils cessent à l'entrée de Napoléon.

NAPOLÉON, du seuil,

Eh bien, duc d'Abrantès, vous contemplez les carpes de mes étangs ?

PLUS QUE RELNE 299

JUNOT, s'avançant.

Me voici à l'ordre, Sire.

NAPOLÉON

Est-il prêt, ce théâtre du Palais ? Ya-t-on pouvoir bientôt commencer la représentation ?

JUNOT

Les ouvriers n'ont eu que quarante-huit heures pour remettre la salle en état, mais tout sera prêt. Les artistes sont déjà dans leurs loges.

NAPOLÉON

C'est bien ! Je ne veux pas attendre. Et Murât ? Je l'avais mandé, que fait-il donc ?

JUNOT

Le roi Joachim m'a chargé de l'excuser auprès de Votre Majesté.

NAPOLÉON

A-t-il vu l'Impératrice ?

JUNOT

11 n'a pas cru devoir lui rendre visite ; il sait qu'elle ne veut rien entendre.

NAPOLÉON

Elle refuse de signer, décidément ?

JUNOT, désignant la table.

Que Votre Majesté voie elle-même sur la table.

300 ÏIIÉATRF D'EMILE BERGERAT

NAPOLÉON, à table.

En effet, l'acte de divorce est là... Il traîne entre ses écrins et ses houppettes, comme une papillote!... 11 [.rend racle.) Le voilà, chiffonné, presque effacé.

JUNOT

Les larmes, Sire !

NAPOLÉON

Oui. la femme a sur nous cet avantage de pouvoir pleurer... Il paraît que c'est un soulagement!... Pleures-tu toi, Junot ?

JUNOT

En dedans, quelquefois.

NAPOLÉON

Et de ton côté, as-tu vu l'Impératrice ? Pourquoi n'essaierais-tu pas de la convaincre? Si tu y réussis, je te fais maréchal de France !... (SUence de Jûnot.) Allons, vous me trahissez tous, même toi !

JUNOT

Je prie l'Empereur d'observer que, malgré tout mon dévouement, je ne suis pas autorisé pour l'y décider ! On se représente mieux Junot à la tète d'un escadron.

NAPOLÉON

On se représente Junot là où je le mets, et non ailleurs ! . . . Je connais vos sentiments sur cette affaire . . . On me blâme dans les antichambres !...

JUNOT

Sire, l'Impératrice Joséphine est très aimée.

KAPOLÉON

Croit-on que je ne l'aime pas aussi? Pour être plus près d'elle, nuit et jour, j'ai fait percer cette communication secrète entre nos deux appartements... J'étais comme un amant pour elle ! Les mécontents veulent-ils que je la garde à titre de maîtresse ?...

JUNOT

Oh ! Sire.

NAPOLÉON

Eh bien alors ? Assez de jérémiades. Je ne cesse pas de chérir l'amie des premiers jours. Mais son consentement au divorce est inéluctable. Il me le faut ! Je Taurai de gré ou de force. Metternich l'attend depuis un mois, à Vienne. La vie de l'Europe ne peut pourtant pas rester suspendue à un paraphe.

JUNOT

Votre Majesté ne craint-elle pas que sa voix ne porte au delà de cette salle ?

NAPOLÉON

Qui écoute, entende ! La résistance passe la dernière borne... On m'a changé Joséphine.. Je ne la reconnais plus. On l'influence... Je sais qui.

JUNOT

Sur un point du moins sa volonté est toute personnelle. L'Impératrice est fervente catholique, et l'Eglise défend la rupture du mariage.

NAPOLÉON

Bon, je connais l'antienne, l'Église ne dénoue pas ce

que Dieu lui-même a noué. Les jésuites de Rome finiraient par sanctifier la stérilité ! Mais tuas raison, c'est ce mariage religieux, la veille du Sacre, qui a tout gâté!... Pourquoi y ai-je consenti?... Voilà l'œuvre de l'oncle Fesch, un brocanteur que j'ai fait cardinal... Il m'en récompense î C'est lui qui encourage ma pauvre femme à me tenir tète... Il lui fait peur de l'enfer!... Haussant les épaules.) En enfer, elle, Joséphine ? Ce serait donc pour m'y suivre!... Où en étais-je? Qu'est-ce que je disais ?

JONOT

Votre Majesté s'en prenait au prince cardinal Fesch.

NAPOLEON

A lui, ou au pape, n'importe. Si les prêtres m'entravent, je les briserai. Qui n'est pas pour moi est contre moi. Je m'emparerai de Rome et je l'annexerai à mon Empire... Et si, pour obtenir un griffonnage de femme, il faut être pape moi-même, mon cousin de Russie l'est dans ses Étals, je le prendrai pour modèle!... Duc d'Abrantès, voici mon dernier mot : l'acte signé avant ce soir!... Je vous charge d'en prévenir... les intéressés ! . . . Junot se dirige vers le fond.) Où allez-vous donc ?

JUNOT

Mais au Conseil d'Etat, Sire, porter votre ultimatum.

NAPOLÉON

Que signifie ? Vous moquez-vous de moi ?

JUNOT

Il s'agit, je pense, d'une loi à réformer, avant ce

Une loi ? Quelle loi ?

IUNOT

La loi sur le divorce. Le Premier Consul, qui l'a faite, y avait édicté la nécessité du consentement mutuel et réciproque des époux. L'Empereur décide de biffer l'article, je vais le dire à ses juristes.

NAPOLÉON

Vous faites de l'esprit? Je ne l'aime pas.

JUNOT

C'est sans le chercher ; mais je ne vois pas pour Votre Majesté d'autre moyen de rompre le lien qui la gêne : modifier la loi, ou passer outre.

NAPOLÉON

Elle signera.

J l'NOT

Je crois que l'Empereur se trompe.

NAPOLÉON

Ne me poussez pas à bout, j'ai de quoi l'y contraindre!... On oublie trop que dans ma loi du dix germinal de l'an onze, il y a un article sur les... adultères, veut-on que j'en vienne là pour une souveraine des Français (Geste de Junot.) Faut-il que je la répudie ? ce serait énorme... Mais j'irai jusque-là î...

JUNOT

Puis-je à présent me retirer? (Bruits d'ouvriers.)

Pas encore. Ainsi donc il est urgent d'en finir avec l'obstinée... m va à la petite porte.] Et d'abord, je ne veux plus la voir... Elle sait trop le chemin de mon cœur.

Elle en abuse. . . (Il pousse la porte, en retire la clef, et va à la fenêtre

du parc.) Plus de passage secret, et la clef aux carpes ! n jette la clef paria fenêtre.) Mais elle a la sienne. Va la lui demander, toi.

JUNOT

Si la mission était possible le résultat n'en serait pas douteux. L'Impératrice ne rendra cette clef à -personne.

NAPOLÉON

Oui. Eh bien, alors coupons court. Approche et écoute. Il y a là des ouvriers : prends-en deux et fais murer la porte.

Jl'NOT, écoute front Laissé, relève la tète, se retourne, regarde l'Empereur et dit :

Non, Sire.

NAPOLÉON

Tu refuses ?

• Jl'NOT Ma vie, mais cela, non, jamais !

NAPOLÉON

Est-ce Junot que j'entends ?

— JUNOT

L'ordre est pour Duroc, mais non pour le duc d'Abranlès.

NAPOLÉON

Junot raisonne? C'est ma garde qui recule! Je le veux. J'ordonne.

JUNOT

J'aime mieux vous rendre mon épce.

NAPOLÉON

Rends-la-moi.

JUNOT

La .voici, ill reud sou êpée.

NAPOLÉON

C'est bien. J'ai d'autres créatures. Adieu, sergent La

Tempête. (Il sort par le fond à gauche.)

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