SCÈNE V
GAETAN, puis ENGUERRANDE
Dans la prison.
(Ou entend la voix de N'oPina derrière le mur.)
A revenir des Groënlands
0 goélettes 0 goélands !
(Entre Enguerrande.)
GAETAN, à la lucarne de la prison.
Je t'entends, je t'entends, Noëma. Cœur fidèle ! ...
Je ne sortirai pas. Semblable à l'hirondelle
Tu te heurtes au mur de ma prison avec
Ton pauvre petit brin de chanson dans le bec.
Ne chante que pour toi, car ta bonté dévie !...
Adieu, mes chers amis. Sur le seuil de la. vie.
Heureux et satisfait, j'entends le bruit profond
De l'espace, et celui que les âmes y font
Qui volent deux à deux, et, sous le même voile,
Montent, dans un baiser éternel, vers l'étoile !
ENGUERRANDE
Gaétan !
GAETAN, se retournant brusquement.
C'est toi, toi, toi! Je me meurs! C'est toi! Quel noir magicien te tenait sous sa loi ? A quel roc du néant t'avait-t-il enchaînée Que tune venais pas subir ta destinée?
Ton souffle était ici, comment respirais-tu '.'
ENGUERRANDE
Certes! c'est un pouvoir d'une étrange vertu
Que celui qui me tient au poignet et me broie !
Ah ! braconnier, sois fier, tu peux montrer ta proie !
Si c'est cela l'amour, c'est l'œuvre des démons
Et non celui des dieux. Alors nous nous aimons :'
Je t'aime aussi. Je t'aime horriblement. Je t'aime,
Et je subis ta force ainsi qu'un analhème,
Pis encore, comme une amère trahison !
Car cela n'est pas vrai, car tu n'as pas raison,
Et l'on n'est pas d'un homme ou d'un dieu terrassée
Parce que dans un rêve il vous tiens embrassée.
ENGUERRANDE 275
Cesse de me hanter el je m'évade. Eteins
Ton regard et j'échappe, heureuse, à mes destins.
Anéantis ta voix, qui me parle à l'oreille
Jour et nuit, je suis libre, et je m'enfuis, pareille
A la perdrix qui sort du cercle de l'autour.
Ne sois pas toujours là ; ne flotte pas autour
De mon corps frémissant que ta présence attire ;
De ton absence même arrête le martyre,
Ne sois pas... Tiens, va-t'en, voleur d'amour, va-t'en !...
Je ne veux pas l'aimer. Obéis, Gaétan,
Oh ! pars ! Mais vis surtout !...
GAETAN
Dans quel monde, Enguerrande ?
Quelle terre veux-tu qui remplace et me rende Ce cachot enchanté dont les murs agrandis S'élargissent autour de nous en paradis '.' En étendant les bras je touche les deux pôles. Si ta tête levée atteint à mes épaules, Mon front passe la ligne où l'univers finit!... Fuir?... Où?... J'ai ta beauté profonde pour zénith, Pour forêt- tes cheveux et pour désert ta bouche ; Ta main borne ma route à tout ce qu'elle touche ; Dans la mer de tes yeux je vois tomber les jours ; Tout ce qu'on croit sans fin s'arrête à tes contours Et mon amour atteint tout ce qu'on dit immense. Donne-moi l'univers !
ENGUERRANDE
Hélas! tyran, commence.
Rends-moi ta vie. Elle est mon bien. Je le reprends, J'efface ton serment.
GAETAN
Lequel ? — Ils sont trop grands
Les abimes qui nous séparent!... Et ma mère Avait mal mesuré le vol de sa chimère!...
ENGUERRANDE
Je t'ordonne de vivre et d'aimer. La prison Est ouverte : sors, va, sois libre.
GAETAN
... 0 trahison !
Libre ! Libre sans toi. Que t'ai-je fait? Sans doute C'est une épreuve, dis ? Ce que ton cœur redoute : C'est mon consentement. Libre, sans toi, c'est fou! C'est dire à l'agneau : broute ! en le saignant au cou; C'est dire au cygne : vole ! en lui coupant les ailes ! Enguerrande, réponds : les chaînes tombent-elles Lorsque dans la chair même elles ont pénétré Et si dans notre sang tout leur fer est entré '?... Ma liberté, c'est toi. Je sais quelle est ta race, Ton rang, ton nom, tes droits, le devoir que te trace L'espoir d'un peuple à tes pieds sacrés prosterné. Ce tourment de régner, pour lequel on est né, A son goût de péril pour l'âme haute et grande ; Princesse, tu n'es pas rien que mon Enguerrande. Laisse-moi donc mourir. J'ai vécu. J'ai régné. De ton baiser divin tout mon être imprégné, . S'exhale, se dilate, et je m'identifie Aux vainqueurs de néant que la mort déifie !
ENGUERRANDE
Mais qui donc, Gaétan, lorsque je te dis : Vas, Oserait supposer que je ne te suis pas '!
GAETAN
Ah ! je t'aime !...
EXGUERRAKDE 277