‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 118 sur 135 · LES SOLDATS · texte numérisé non relu

LES SOLDATS

Es- tu Gaétan de Sicile '!

Si oui, bois Ion calice, et si non, place aux gueux ! Garde pour l'ennemi tes bonds d'enfant fougueux :

292 THEATRE D'EMILE BLRGERAT

Tu pourras sur son dos gavotter ta courante.

(Ils sortent.)

GAETAN

Oh ! malédiction sur ma mère mourante ! Honte d'être, de vivre et de porter un nom !

(Les soldats chantent.)

Frères, ne chantez pas cette infamie ! Oh ! non. Ayez pitié.

(Il se bouche les oreilles.)

... C'est faux, je ne suis pas un !. . Terme D'ahomination !...

(Il pleure.)

(Enguerrande tourne, el va à l'entrée du chemin par où les soldats sont sortis.)

Hé là ! Gens de Païenne, Concitoyens, soldats, je viens ; attendez-moi...

ENGUERRANDE devant lui. simplement.

Passe !

GAETAN, la regarda ni.

Je ne peux pas !

ENGUERRANDE

... Cependant, être roi N'est pas un sort commun pour un amant vulgaire ! Etre roi ? Songez-y, c'est conduire à la guerre, Contre des étrangers tels que moi, tes amis, Tes sujets hien-aimés, tout un peuple soumis Qui t'adore, te veut, te chante et me jalouse. Être roi, mon époux, c'est plaire à ton épouse En massacrant les siens qui déjà sont les tiens ! Passe donc, car vraiment, la gloire, tu la tiens. Je ne sais qui des deux parle le mieux en maitre L'honneur ou le devoir !... Mais c'est l'amour peut-être !

ENGUERRANDE 293

GAETAN

Ils me traitent de lâche, Enguerrande, entendez-les ! Aux quatre vents du ciel ces infâmes couplets Volent, sifflent avec leurs rimes de vipères, Et demain les enfants les apprendront des pères ! On m'insulte. On me crache au visage. Pitié !...

ENGUERRANDE

Coupe l'injure en deux, je t'en prends la moitié.

GAETAN

N'en restât-il que l'ombre ou seulement l'idée, Elles brisent encor mon âme lapidée !

Le digne époux pour toi qu'un époux insulté Par toul un peuple !

ENGUERRANDE

Et moi, ne l'ai-je pas été ?

GAETAN Par qui ?

ENGUERRANDE

Par toi ! — Mon front, où ton baiser se joue, A pâli sous l'affront de ta voix, et ma joue Où ta bouche se pose, est rouge du soufflet De tes dédains de prince et d'homme, s'il te plaît!... Quelle Enguerrande as-tu pourtant? Et par où cesse La femme que je suis d'avoir été princesse? Quelle guerre ai-je faite aux tiens, et quels vaisseaux Ai-je lancé sur ta Sicile et tes vassaux? Ah ! tu m'aimes donc moins, menteur, que je ne t'aime, Puisque l'honneur suffit à te rendre à toi-même ! Déserte, Gaétan : tes Etats, les voilà.

(Elle étale son corps d'un geste.)

294 THEATRE D'EMILE RERCERAT

GAETAN

Oh ! comme tes ciseaux sont doux, ô Dalila !... Non, adieu.

(Il va à gauche.)

ENGUERRANDE, l'arrêtant, et lui montrant la droite.

Ce chemin ne mène qu'à ma couche, Mon bien-aimé : prends l'autre.

GAETAN, la saisissant.

Ah ! donne-moi ta bouche, Tes yeux, ton front, ta gorge et tes cheveux 'défaits, Que je m'abîme au fond de l'ombre que tu fais !... Fais-moi sombrer en toi. Fais que je disparaisse ! Bois mon honneur d'un trait. Calme d'une caresse, La lave de mon sang qui bouillonne. J'ai peur De te perdre ; j'ai peur de te voir, ô vapeur, Ainsi que dans l'enfer rentrer dans la lumière, Et de deux lâchetés, je choisis la première! Aime-moi, je déserte, aime-moi, je trahis... Mourez, mourez sans moi, soldats de mon pays ! Chantez ma couardise et célébrez ma bonté, Poètes de Sicile! Insulte, grandis, monte, Mais tu n'atteindras pas dans sa sérénité, Une âme que déjà baigne l'éternité !... Je suis un lâche, un lâche, un lâche, et je renie Mon nom d'homme trois fois !...

ENGUERRANDE, dans un kiiser.

Va. Pars.

GAETAN

Ah !... Sois bénie !

{Il sorl en courant.)

ENfiUERRANRE SttW

Page 1