SCENE XI VIRANDOT, CHAMPOULAY. GEORGES
GEORGES, frais cl souriant.
Mon petit baron, je vous flanquerai un coup d'épée pour l'absurde service que vous m'avez rendu en venant ici. On n'est pas plus maladroit. Maintenant si vous voulez déjeuner avec nous, je vous présente mon beaufrère. M. de Yirandot.
VIRANDOT
Monsieur.
CHAMPOULAY
Ah ! monsieur ! Vous avez une bien jolie femme !
GEORGES, riant. '
Eh bien ! il ne vous l'envoie pas dire ! Comment va-t-elle '.'
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YIRANDOT
A merveille. Et vous? Vous avez l'air fatigué, Georges.
GEORGES
L'abus du travail, beau-frère.
VIRANDOT
Vous travaillez, vous ?
GEORGES
D'abord je travaille... à mon salut. C'est très pénible ! Tenez, je viens d'envoyer cent mille francs à un prince russe pour une fondation pieuse.
Ah ! un prince russe ?
GEORGES
Quand je dis que je viens de les envoyer, c'est par la pensée, car je ne les ai pas. Mais vous avez cela vous, Virandot?
VIRANDOT Sur moi, non.
GEORGES
Qu'est-ce que vous venez faire à Paris alors? A propos, vous êtes donc député ? Pourquoi ?
VIRANDOT
Comment, pourquoi? Mais pour l'être.
GEORGES
Et puis pour l'avoir été. C'est comme les courses, on y va pour en revenir. Eh bien ! non, vous savez, votre
députation, je ne coupe pas dans le pont. Un homme politique, vous : ce n'est pas vrai. Vous êtes venu à Paris pour vous" dégourdir. Malheureux ! Je vous recommande mon ami de Champoulay, un initiateur modèle, qui sait sa capitale sur le bout du doigt. Il sera votre Falstalï, et vous mènera dans les bons cabarets. C'est mon élève, saluez.
VIRANDOT
Mais je serai très flatté. Je crois en effet que j'ai besoin de me dégourdir. Je ne suis pas au ton^ Mais ne craignez-vous pas qu'on nous entende.'
Oh ! ce pauvre Yirandot! Vous en êtes là. Mais voilà qui change les choses. Conseil d'ami et de parent, mon cher Claude. Si vous aimez votre femme, démissionnez et filez. On ne fait pas de confitures ici.
VIRANDOT
Mon Dieu, je n'ai pas positivement l'intention de me rouler dans la débauche, non. D'ailleurs, je suis tenu par un pacte conjugal.
CHAMPOULAY, jouant l'effroi.
Un pacte conjugal ! (Qu'est-ce que c'est que ça?
VIRANDOT
Une plaisanterie de Mme de Yirandot; voici : en cas d'infidélité, elle se réclame de la loi du talion : pour une maîtresse, m'a-t-elle déclaré, c'est un amant que je t'oppose. Vous voyez, messieurs, qu'il ne s'agit que de rire, (il Ht.)
GEORGES
Elle est si spirituelle que ça, ma belle-sœur :'
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CHAMPOULAY, à Georges.
Comte, je ne le quille plus. Lâchez-le-moi. Ce pacte. Oh ! ce pacte de province.
GEORGES, à Virandol.
Beau-frère, vous avez de la chance. Je suis en veine de vertu ce matin, votre candeur m'intéresse. Sachez donc ceci, et répélez-vous-le à toute heure du jour et de la nuit... A Paris, il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut pas y avoir de femme honnête. Rendez le mandat.
Pardon, Georges, et la' votre '!
GEORGES
Oh ! la mienne, je l'honore profondément. C'est une créature hors ligne, pleine de cœur, de courage et d'honneur. Mais sa force consiste à ne pas se promener dans les jardins où il y a des pommes. Loin de moi la sotte prétention de croire que je suis invulnérable ; je ne mérite même pas d'avoir été préservé si longtemps, car je ne suis pas la fleur des pois et ma vie n'est pas des plus exemplaires.
CHAMPOULAY
Vous vous calomniez. (A Virandot.) Il est de la Société prolectrice des animaux.
GEORGES
Tous les boulevardiers en sont. Sensiblerie des races décadentes ! Nous sommes de la décadence.
CHAMPOULAY
Parlez pour vous.
GEORGES
Vous, baron, vous êtes de la pourriture.
CHAMPÔULAY
C'est possible, mais j'ai au moins ceci pour moi que lorsque je rencontre la vertu parfaite, je lui rends hommage. J'ai vu M'"e de Moussac à l'œuvre, il n'y a pas une demi-heure, et je sais ce que c'est qu'une sainte
Une sainte, qui n'a pas vu le diable !
VIRANDOT, à Georges.
Franchement, mon cher ami. je vous le dis comme je le pense, votre aveuglement m'attriste. Vous ne méritez pas d'avoir Herminie pour femme. A vous entendre, on croirait que l'occasion seule lui a manqué pour forfaire et que vous la jugez incapable de résister à un entraînement. Elle vous donne depuis quatre ans un démenti quotidien. Conseil pour conseil, je vous avertis que vous n'avez pas les honnêtes gens pour vous. J'ai dit.
CHAMPOULAY
De l'éloquence maintenant ! Ah ! mais ! ah ! mais !
GEORGES
Honorable père conscrit, je n'ai pas parlé d'entraînement. J'ai parlé de l'amour. Où est l'honnête femme qui résiste à l'amour? Parlons ensemble, et faisons le. tour du monde pour la chercher! Oue voulez-vous, j'en ai trop vu, je ne crois pas. Ce n'est pas ma faute.
VIRANDOT
Vous jouez gros jeu avec la vie !
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GEORGES, gravement.
Non, si je n'y joue que la vie !
VTRANDOT
Eh bien, mais, la vie, c'est important!
GEORGES
Pas la mienne ! Ou j'ai raison de ne pas croire, ou j'ai tort. Si j'ai tort, ma vie est celle d'un lâche et d'un imbécile; il est donc fort inutile que je persiste à vivre. Si j'ai raison, et si Herminie elle-même ne doit pas résister à un amour digne d'elle, dont les plus sévères l'absoudraient, il est encore de mon devoir de disparaître en homme délicat et en gentilhomme. Je parle très sérieusement.
VIRAXDOT
Diable ! en ètes-vous là, Georges ?
GEORGES
Je table sur une doctrine formelle, voyez-vous, et sur une expérience sans erreur. L'honnête femme... c'est la femme laide et dans le désert encore. Prêtez-moi cent mille francs, beau-frère '!
VIRANDOT
De tout cœur.
GEORGES
Merci. Entrons saluer ces dames. (U va à la porto d'Herminie.)