SCENE VI Les Mêmes, NOEMA, puis ENGUERRANDE
NEOMA, entrant, émue.
Salut, Messieurs; il faut que sans tarder je voie Le prince Gaétan.
ARIAS
Qu'y a-t-il? Ton sein bat Comme celui d'un brave à son premier combat.
NOEMA, courant à Gaëtan.
Ah ! c'est lui.
GAETAN
Que veux-tu de moi ? — Tu t'agenouilles ? Omphale est-elle aux pieds du Dieu porte-quenouilles ? Debout, je suis un homme.
(Il la relève.)
318 THÉÂTRE DÉMILE BERGERAT
NOEMA
Oh ! je le savais bien Que nul n'est plus que vous généreux, et combien J'avais raison de dire : il signera cet acte ! Ma prophétie était, j'en étais sûre, exacte. Accourez, goélands, et revenez d'exil !... Ah ! quel bonheur !
GAETAN
Quel acte, et de quoi s'agit-il ?
NOEMA, lui donnant le décrel
Lisez.
GAETAN, lisaut le décret.
C'est un décret d'amnistie.
NOEMA
Oui.
Bngnerr'ande parait et écoule.)
GAETAN, voyant la signature d'Engucrrande.
J'envie
La main qui le signa. Je donnerais ma vie Pour mériter l'honneur d'écrire mon nom là ; De tous les droits d'un roi c'est le plus beau qu'il a, Et c'est le seul aussi que Gaétan regrette.
NOEMA
Mais s'il en est ainsi, signez, la place est prête : Voyez.
GAETAN
Mais. Noëma, je ne suis pas le roi.
NOEMA
prêtez-vous pas celui de la reine ?
Tais-toi.
NOEMÂ
0 monsieur Gaétan, signez, je vous en prie!... Signez pour qu'on me rende et pour qu'on rapatrie Le vieil homme qui pleure au fond des mers. Signez, Afin que de l'enfer, où vous les consignez Par un refus mortel, de pauvres gens ! — vos frères — Arrachés au bonheur par des lois arbitraires Sortent pour vivre ainsi que des hommes, et non Commedes chiens maudits ! Ah ! mettez votre nom A cet acte d'honneur, de grâce et de concorde.
GAETAN
Certes ! J'aimerais mieux avoir au cou la corde Que d'entendre ta voix d'enfant, et que de voir Trembler ton frêle corps de vierge, sans pouvoir Te donner, Noëma, ce que tu me demandes !
NOEMA
Hélas! Les amandiers entr'ouvraient leurs amandes, Dans les sentiers mouillés fleurissaient les jasmins Le jour où, sous l'orage, et me tenant les mains Dans les vôtres, ainsi qu'un riche qui se joue, Vous parliez d'acheter un baiser sur ma joue !... — Ta joue, ô Noëma, ne vaut pas un baiser ! — J'ai rêvé !...
(Elle pleure.)
GAETAN
Que faut-il faire pour apaiser Ton chagrin? Parle, ordonne et dicte. Je contracte Le serment d'obéir à ta loi.
Signez l'acte.
GAETAN
Eh bien, donne.
ARIAS cl REMI, apercevant Engucrrande,
... La reine !
Ah ! ... Le piège est ourdi
REMI
De main de maître !
ARIAS
Moi, j'en suis abasourdi !...
S'il signe le décret, il fait acte implicite De roi ! Donc il l'est, vlan, comme par plébiscite. Parjure à son serment, son honneur coule bas.
REMI
Et d'un autre côté, s'il ne le signe pas,
Homme inhumain et dur aux proscrits en détresse.
Il renie à la fois son nom et sa maîtresse.
GAETAN
(Il ouvre son pourpoint, et met le décret sur sa poitrine.)
Il ne sera pas dit que traître à mon serment,
Je serai l'être vil qui torture ou qui ment !
Il ne sera pas dit que l'amour, noble tâche
Qui fait des dieux, aura de moi seul fait un lâche,
Que je m'assocîrai, — lamentable ouvrier
Du devoir, — en pleurant, comme un vieux lévrier
Dont le flair expirant s'exhale sous la verge,
Devant les deux chemins où mon honneur converge!
ENGUERRANDE 321
Il ne sera pas dit que celle qui là-haut M'attend, aura surpris son enfant en défaut ; Et que celle ici-bas qui m'a doublé la vie Aura douté de l'homme auquel elle est ravie ! Non, non, tes doux espoirs ne seront pas leurrés, Noëma. Pauvres gens et proscrits qui pleurez, Vous sentirez encor sous le vent qui l'étalé Le céleste parfum de la terre natale ! Je signerai cet acte
NOEMA, battant ilos mains.
Ah ! Seigneur tout-puissant !
GAETAN, tirant son poignard.
Et je le signerai, comme un roi, de mon sang !
Ainsi qu'un testament je veux qu'on l'entérine,
Et qu'il reste affiché, sanglant, sur ma poitrine !
(Il lève le poignard pour se frapper. — Engucrrandc lui saisit le bras.) ENGUERRANDE
On ne meurt pas tout seuls, quand on aime.... On s'attend.
(Klle ouvre une croisL'o, au fond. On voit passer des soldais.)
Regarde ces soldats qui vont, tambour battant, Et juge qui des deux aime* le plus ?
La guerre ?
ENGUERRANDE
Non pas celle où l'on va, dans un débat vulgaire, Disputer pour les droits d'un règne en puberté ? La guerre pour le sol et pour la liberté ! La guerre sainte, celle où la mort est sereine Et bénie, où le roi combat près de la reine,
322 THÉÂTRE D'EMILE BERCERAT
Ainsi qu'un homme libre et brave, qui défend,
Sous des yeux adorés, sa tente et son enfant!
La guerre où je serai, la guerre où tu dois être ;
Qui t'appelle vivant et qui me prend un maître
Pour m'unir à l'époux enfin restitué.
La guerre, Gaétan, où tu seras tué !
La guerre où ton épée, à ton poignet loyale,
Taillera noblement une couche royale
A cet amour que Dieu veut pour son firmament!
Est-tu content de ta maîtresse, ô mon amant ?
GAETAN
A la mort ! A l'amour, ô ma guerrière !
ENGUERRANDE
A Rome !
GAETAN
L'acte sera signé, Noëma, d'un sang d'homme !