‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 77 sur 135 · SCENE 111 MÉLIBÉE. ENGUERRANDE · texte numérisé non relu

SCENE 111 MÉLIBÉE. ENGUERRANDE

ENGUERRANDE. Elle entre en lisant une lettre de Gaétan tic Sicile.

ci Madame, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

« Ne voulant rien devoir au sort qui nous fit naître

« Cousins, — car votre père était frère du mien, —

« Et désireux de vivre en franc bohémien,

« Libre, tout à mon art, sans servitude aucune,

« Je constate que j'ai, cousine, une lacune

« Enorme dans le crâne, à l'endroit cahoté

« Où l'on voit bossuer parfois la royauté

« Chez d'autres. C'est pourquoi, vous tenant pour personne!

« D'élite, fière ainsi que belle, je frissonne

« A l'idée inhumaine et vile de vous voir

« Subir un mariage absurde, par devoir

« D'État, avec un être à régner moins idoine

« Qu'à confondre la Thrace avec la Macédoine.

« Je suis sculpteurr. Je vis de peu. J'aime le nu,

« Et je reste des jours entiers, homme ingénu,

EHGUERRANDE 211

« A regarder des plis onduler sur des hanches.

« Mes plaisirs les plus chers sont d'aller, les dimanches

« Faire la planche, en mer, avec quelques amis,

« Jeunes gens très bien faits, pas toujours très bien mis,

« Qui font l'amour souvent et parfois des poèmes.

« Mes amis sont charmants, mais ce sont des bohèmes.

« Puis ils boivent! Enfin Païenne les a vus

« Former sur le gazon des groupes imprévus

« Avec des déités chastement titubantes

« Qu'ils baptisent du nom païen de corybantes

« Pour les besoins menteurs de leur cause! Ainsi donc

« Entre vous, que revêt la pourpre de Sidon,

« Pour qui le Pacifique agglomère les nacres

« De ses perles, cousine, et ces pauvres Trinacres,

« Il n'est rien de commun. — Moi, prince déclassé,

« De hanter chez ces gueux, je ne suis point lassé,

« Et je dévide avec ces repris de justice

« L'étoupe des beaux jours que la Parque me tisse.

« — Voilà pourquoi je vous écris. — On m'a conté

« Que vous aimiez les arts, et, qu'au crayon Conté

« Vous aviez dessiné parfois, d'après la bosse,

« Des choses à ravir le vieil Abraham Bosse ;

« Je sais que vous touchez, comme on en touche au ciel,

« De l'instrument qu'Erard controverse à Pleyel ;

« Que vous êtes adroite à toute arme, écuyère

a Divine, et qu'à cheval, le soir, dans la bruyère,

« C'est une vision à fléchir les jarrets

« Lorsque au soleil couchant vous sortez des forêts !

« Je sais que vous avez vingt ans et que, rebelle

« A l'amour, vous voulez simplement rester belle,

« En attendant que passe en sa cuirasse d'or

« Le maître, le vainqueur, l'amant et l'Alcindor !

« Je ne suis pas celui dont l'orgueil vous chuchote

« 'A l'oreille le nom. Modeste Don Quichotte

« Des moulins d'Art, je vais combattant le combat « De la Forme, docile aux lois du célibat « De qui nous vient la force, Enguerrande, et fidèle « Au multiple idéal dont tu n'es qu'un modèle ! « Pardonnez donc, cousine, à ce prince des fous « Qui pour vous épouser eut trop d'amour pour vous. « Gaétan de Sicile. »

(A Mélibée.)

A présent je vous somme De relever l'affront que me fait ce jeune homme. Nos ports sont pleins de nefs et nos coffres d'écus : Que Palerme, réduite aux rigueurs d'un blocus, Soit d'abord bombardée, et puis

ENGUERRANDE

Miséricorde !

Le feu pour la cité ; pour son prince la corde, Et pour les habitants l'extermination.

Tel est mon dernier mot. Meure la nation Dont le chef, ou celui qu'on désigne pour l'être, De sa main d'impudent m'écrivit cette lettre !

MÉLIBÉE

Elle m'avait semblé d'un tour assez galant. N'y rend-il pas hommage, et même avec talent, A la beauté qu'en vous l'univers dit parfaite '?

ENGUERRANDE

Sans doute il est devin, somnambule ou prophète ? Il ne m'a jamais vue !

MÉLIBÉE

Il allègue d'ailleurs D'un motif réputé bon entre les meilleurs :

E.NGUERRANDE 218

Il veut rester garçon. Et voyez : il proclame . Que si femme devait et pouvait, par la flamme De ses regards dompteurs, modifier la loi Qu'il s'impose de vivre ainsi

ENGUERRANDE

Ce serait moi !

Ah ! certes! La pilule est dorée en orfèvre. Si je ne retenais ce que j'ai sur la lèvre Je manquerais, Régent, au respect qu'on vous doit, Tant votre aveuglement est à montrer au doigt !

(Elle marche, nerveuse.)

Sans doute vous m'avez, par mode d'ambassade

Soumise à l'examen de ce prince maussade ?

Il sait si mon ovale au rythme antique ment?

Vous lui fites tenir diplomatiquement

Par médiation de vos nonciatures

Celle qui rit le mieux de mes miniatures ?

A-t-il compté mes dents '.' Non '! Oh ! vous m'étonnez !

Il ne connaîtrait pas la longueur de mon nez

Par rapport à l'oreille, et si j'ai l'œil plus jaune

A midi que le soir aux lampes ? Combien j'aune

De la gorge aux talons en suivant les contours !

Non ? Il sait mieux cela que ma dame d'atours,

Ce jeune misogame et ce célibataire,

S'il daigne proclamer que nulle sur la terre

N'est plus digne d'abord du mouchoir d'un sultan,

Et puis de s"appeler madame Gaëtan !

MÉLIBÉE

Nous ne vous avons point de la sorte exhibée. Que Votre Majesté s'en fie à Mélibée.

ENGUERRANBlE, montrant la lettre.

Pourtant il me refuse et vous l'avez souffert !

MÉL1BÉE

Il n'est point de refus pour qui n'a rien offert.

— Jadis, quand votre père et le roi de Sicile

Étaient jeunes, à l'âge où Dieu semble docile

Aux princes, ils étaient une paire d'amis,

Et tous les deux, j'en suis témoin, s'étaient promis,

Lorsqu'ils deviendraient rois et pères de famille.

D'unir, s'ils en avaient, leurs enfants, fils à fille,

Et de nouer ainsi d'un fraternel lien

Le peuple corse avec l'état sicilien.

Ils en firent serment. Hélas ! les voilà quittes

Désormais, puisque seule en vingt ans vous naquîtes.

Nous vous devions au fils et non pas au neveu.

ENGUERRANDE

J'écoute.

MÉLIBÉE

Laissez-moi vous faire cet aveu.

Ma chère enfant : — je puis vous nommer de la sorte, A cause du profond amour que je vous porte Et de mon dévouement à tous vos intérêts. — Le bon roi de Palerme est mourant. — Je serais, Touchant moi-même au bout de ma longue carrière. Heureux de remonter à vingt ans en arrière Par l'accomplissement de ce rêve de rois Jeunes et généreux, que nous fîmes à trois !

Ainsi, si j'ai compris le prône, il en résulte, Comte, que c'est à vous que je dois cette insulte '.' Pour un vieux diplomate et pour un vieil ami Vous ne commettez pas les bourdes à demi !

ENGUERRANDE 215

MÉLIBÉK

En Corse, hier encore, c'était un axiome

Que l'on parle autrement au régent du royaume !

Recevez mes adieux.

ENGUERRANDE

Non, recevez les miens.

Je veux, dussé-je errer avec des bohémiens, Voir de près, approcher et poignarder moi-même L'orgueilleux qui dit : Non ! devant mon diadème. Se croit -il donc d'un sang plus rouge que mon sang ! Eh bien, je le verrai moi-même, en le versant. J'ai dédaigné cinq rois et dix sultans d'Asie. Allant pour m'obtenir jusqu'à l'apostasie. Un rajah indien, abjurant Mahomet, Donnait au Christ un peuple et tout le Dahomet :

.l'ai refusé. Mais être à mon tour refusée !

Qui? Moi, moi! Comte, adieu!

(Elle sort.)

MÉLTBÉE

Prilt ! Voilà 1.; fi Partie en gerbe ! Il va retomber des saphirs ! Maintenant, aquilons, succédez aux zéphirs ; Cavernes des rochers, ouvrez-nous vos asiles, Car j'ai réalisé mon « Union des îles ! »

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