‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 85 sur 135 · LE PODESTAT · texte numérisé non relu

LE PODESTAT

Devons-nous au Conseil rapporter ce mot-là?

GAETAN

Si vous voulez. D'ailleurs finissons-en. Je pense Que j'ai suffisamment acquis une dispense

230 THÉÂTRE DÉMILE BERGERAT

De régner, par les maux que tu nous a coûtés. Trône maudit! Tenez, Messeigneurs, écoutez. — J'avais douze ans. J'étais à Paris, au Lycée. Vous savez les débuts de la triste Odysée : Mon père, assassiné sans qu'on ait su pourquoi Ni par qui, simplement parce qu'il était roi. Mon oncle Jean, prenant sous couleur de tutelle La régence d'abord. Que ma mère n'eùt-elle

L'idée à ce moment d'abdiquer en mon nom !

Elle serait au moins morte en paix. Hélas ! non. Mais passons sur le fait de couronne usurpée ; Mon oncle, ce jour-là, fit blanc desonépée. Nous vivions donc heureux en France. J'adorais Ma mère. Sur un mot de sa bouche, j'aurais Mis très tranquillement le feu dans Notre-Dame Ah ! comme elle m'aimait aussi, la pauvre femme ! Je suivais tous les cours de l'Université Française, et peu sensible à notre adversité,

— Les enfants de bourgeois n'étant pas plus barbares Que d'autres, et jouant, comme des rois, aux barres. — Un soir, je me souviens qu'il neigeait — j'étais seul Dans ma chambre. On voyait, comme dans un linceul,

— Nous demeurions alors sur la place du Havre, — Paris tout blanc avec des lignes de cadavre.

Tout à coup j'entendis des cris. Des cavaliers

Passèrent au grand trot, et sur les escaliers

D'un monument public, je vis une cohue

Qui huait un jeune homme à cheval, comme on hue

Un assassin. Ma mère était auprès de moi.

Très pâle. Elle me dit: « Cet enfant, c'est un roi ! »

Et comme elle tremblait, parce soir de décembre,

Je la reconduisis moi-même dans sa chambre

Et je la mis au lit en lui baisant les pieds.

Alors, de ses chers yeux par mes yeux épiés

ENGUERRANDE 231

Une larme!... Jamais je n'avais vu ma mère

Pleurer!... J'ai bu la larme à sa paupière amère...

Puis elle m'attira sur son sein : et sans bruit,

A voix basse, dans les cheveux, toute la nuit,

Elle me chuchota son roman de tristesse

Et l'Enfant et la Femme, et l'Infante et l'Altesse,,

Et la Reine et la Mère avec leurs majestés !...

Oh! gardez les troupeaux dans les champs détestés,

Pauvres filles de ferme et servantes d'étable,

Car vraiment cette histoire était épouvantable !

Puis quand elle eut fini : « Jure-moi, jure-moi, »

Fit-elle « Que jamais tu ne deviendras roi ;

« Car Dieu n'a pas créé des hommes et des femmes,

« 0 mon enfant chéri, pour ces métiers infâmes ! »

Et son sein maternel battait d'un tel tourment

Que le matin venu j'avais fait le serment...

C'est fini, vous pouvez vous retirer. — Lydie,

A la pose. Souffrez que je vous congédie,

Nous travaillons d'après des modèles tout nus.

(Ils sortent, excepté le Podestat.) ARIAS

Et les voilà partis comme ils étaient venus.

LE PODESTAT, gravement.

Prince, préparez-vous au verdict populaire.

(Silence général.)

Le grand Juge, vêtu de pourpre consulaire, Vous fera le récit des gestes glorieux Accomplis par les Rois qui furent vos aïeux : Les combats, les édits célèbres, les croisades, Les monuments publics, les riches ambassades, Toute l'histoire enfin, depuis dix fois cent ans, De vos prédécesseurs les onze Gaëtans !

232 THEATRE D'EMILE RERGERAT

Et si vous dites : Non ! on vous lira la Charte !

(Rumeurs. Il s'adresse à tous.)

Puis, si la Charte lue, il dit : Non ! une carte

De la patrie, avec ses frontières, sera

Sous ses yeux étalée ! — Alors, dans l'Agora,

Le Peuple — c'est ainsi qu'en Sicile on procède, —

Criera : « Le roi Jean Trois est mort! Qui lui succède''* »

Et si le prisonnier ne répond pas : « C'est moi ! » —

Qualifié de lâche et de larve de roi

Il sera tout vivant scellé sous une dalle

Funèbre, dans la crypte antique et féodale,

Pour y mourir auprès d'une cruche de grès

Sous un marbre sans nom, sans date et sans regrets.

Adieu.

(Le Podestat sort.)

GAETAN, renverse sa statue.

Meurs donc, statue, et demeure impétrie! Que l'exil éternel me rende une patrie, Et le droit d'être un homme! En route, et que les bois Recueillent l'homme libre une seconde fois !

(Ils sortent.)

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