‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 17 sur 123 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les Mêmes, SAINT-GERMAIN, puis G LA Y et DU IIAUSSET

SAINT-GERMAIN, à la Maréchale.

M. Jacques Guay, graveur du roi, s'il vous plaît?

LA MARÉCHALE, effrayée.

(Elle crie.) Au voleur!

SAINT-GERMAIN, riant.

Ah! Madame! J'ai pour cent mille livres de diamants

Sur moi!... voyez!... (H prend une poignée de pierreries dans son habit et les donne à la Maréchale et gardez, c'est mon gage.

(Guay est sorti de sa chambre, un balai à la main, il court à Saint- Germain. La Pompadour s'est jetée au fond, s'est retournée et elle a remis ^on masejue. Du Hausset va rapidement à elle.)

GUAY

Qui êtes-vous, monsieur?

SAINT-GERMAIN

Ah où! mais... Je m'étais fait annoncer.

LA MARÉCHALE C'est lui! (Elle va à la Pompadour.)

GUAY

Ètes-vous le comte de Saint-Germain?

SAINT-GERMAIN

J'ai d'autres noms en Europe, mais à Paris, c'est de celui-là qu'on me nomme.

LA POMPADOUR, à du Hausset.

Va faire avancer mon carrosse.

(Du Hausset sort.) LA MARÉCHALE

Oh! demeurons, ma chère! L'incognito vous couvre. Vous avez votre masque !

LA POMPADOUR

C'est que j'en ai tant vu, de ces prétendus sorciers.

LA MARÉCHALE

Nantis de pareilles pierreries? (Elles regardent les pierreries.)

GUAY, se grattant la tète.

Bagasse! vous avez des façons peu orthodoxes de rendre visite aux gens. Par où donc êtes-vous entré?

SAINT-GERMAIN, souriant.

Par le chemin des salamandres. (il montre la cheminée.)

52 LA POMPADOUR

GUAY, riant.

Ou plutôt, le petit escalier de la cour de débarras, hé!

SAINT-GERMAIN

Je connais les aîtres de celte antique maison, l'ayant habitée pendant la Ligue. Nous y faisions, pour le Béarnais, de la fausse monnaie qui devint bonne. Je crois que j'en ai encore! Mais je vois que vous ne me remettez pas, maître Guay. Nous nous sommes pourtant rencontrés récemment à Rome, chez le Saint-Père.

GUAY

Le pape Benoît XIV m'honorait, en effet, de sa bienveillance. A quelle époque?

SAINT-GERMAIN

Le pape, chez qui je vous ai vu la dernière fois, n'est pas Lainbertini, c'est Alexandre Farnèse ou Paul III, puisqu'il venait de prendre ce nom avec la tiare. Il était des nôtres. Je me trouvais au Vatican, dans son laboratoire, lorsque vous lui apportâtes votre admirable camée de la Viltoria Colonna, la belle poétesse à qui notre cher Pétrarque enseignait alors la rythmique.

GUAY

J'ai donc connu Pétrarque, puisque vous le voulez, mais pas d'après nature! Quant au camée de Viltoria Colonna, il est de Valerio Belli, de Viceneé, que nous appelons depuis deux siècles le Vicentini. dans nos modestes ateliers modernes.

SAINT-GERMAIN

C'est, en effet, le nom que vous portiez alors, de même

que sous l'empereur Auguste vous avez signé Dioscoride et Pyrgotèle sous Alexandre de Macédoine.

GUAY

Trop aimable !

LA POMPADOUR, à la Maréchale.

Ils procèdent tous par amphibologies, mais celui-ei sait bien l'histoire de la glyptique !

LA MARÉCHALE

Vous voilà déjà moins ardente à vous en aller. Il vous prend par votre faible.

GUAY

Trop aimable, monsieur le comte, mais Pyrgotèle, Dioscoride et le Vicentini sont morts.

SAINT-GERMAIN

Morts? Où voyez-vous que l'on meure? On ne meurt point. Suis-je mort?

GUAY

Plaît-il?

LA MARÉCHALE

Je sens que cet homme a du surnaturel.

SAINT-C-ERMAIN, à demi tourné vers les dames.

J'en prends Mesdames à témoin. Dites-moi qui est M. de Voltaire, si ce n'est Aristote en personne? Qui, mieux que Gluck, nous rend Orphée? Voici maintenant César en Prusse, sous la perruque de Frédéric II et

o4 LA POMPADOUR.

ainsi de suite. Vous voulez bien oublier que vous avez, et il n'y a que deux pauvres siècles, illustré le nom de Vieentini, c'est par modestie, mais vous en avez pris seulement un autre, celui de Jacques Guay, et vous êtes le graveur sur pierres !... C'est ainsi que la charmante La Vallière, qui fut Agnès Sorel, refleurit au soleil en la divine marquise de Pompadour.

LA MARÉCHALE

Eh bien! qu'en dites-vous"? Et vous êtes masquée!

LA POMPADOUR

Laissez !...

SAINT-GERMAIN

Mais ne me montrerez-vous pas quelques pièces, car je viens pour en voir.

GUAY, lui montrant la Fidèle Amitié.

En voici d'abord une sur le touret. Comme le travail n'en est pas de ma main, je me permets de vous la vanter. Une élève, que j'ai, l'exécute, sous ma direction, d'après un dessin de M. François Boucher, intitulé «La Fidèle Amitié ». Le camée est destiné au roi,

SAINT-GERMAIN, pensif.

Il n'ira pas à son adresse.

LA POMPADOUR, s'avànçant.

Comment cela, Monsieur?

SAINT-GERMAIN

Aussi pourquoi prendre de mauvais corindons?

GUAY

Mauvais corindon, cette cornaline ? Je l'ai choisie entre trente, moi-même.

SAINT-GERMAIN

Très belle, mais pas de celles qui portent bonheur. D'après quelle méthode élisez-vous vos pierres?

GUAY

Il me semble qu'il n'y en a pas deux. Lorsqu'elles m'arrivent le matin, d'Amsterdam, taillées et dûment polies par le lapidaire, je les sème pêle-mêle sur mon lit, et je laisse entrer la lumière. Alors elles me regardent avec leurs jolis yeux, de fleurs ou d'étoiles, et nous causons, sans paroles, comme dans les rêves. Elles me disent ce qu'elles veulent être. Il y a des sardoines veinées de rouge qui commandent impérieusement leur Marsyas écorché ou leur Saint-Sébastien au poteau ; des jaspes sanguins qui imposent leur Christ en croix ; des turquoises où s'évoque le triomphe d'Amphitrite, et des chrysoprases qui se fendraient d'elles-mêmes sous l'outil si j'exprimais d'elles autre chose que le pommier d'Eve et le serpent qu'elles esquissentdéjà. Voilà toute ma méthode, je leur obéis et je signe. Mais peut-être avez-vous connu Pyrrhus, monsieur le comte ?

SAINT-GERMAIN

Peu, et quelque temps seulement avant sa mort.

Vous vous souvenez donc que ce roi d'Épire possédait une agate dont les arborisations figuraient naturelle-

56 LA POMPADOUR

ment Apollon et les Muses. Eh bien, moi, je n'y aurais pas touché : le travail était fait, c'était le camée idéal.

SAINT-GERMAIN

Oui, mais l'agate en était mauvaise, elle n'a pas détourné la tuile de sa tète. Pourquoi ne pas tenir compte, vous dis-je, des lois que la nature édicté par les corindons et les gemmes? Ils s'aimantent aux planètes, y correspondent et nous placent sous leurs influences. C'est pour cela que Zoroastre les nomme des Astroïtes. Que n'associez-vous votre art à notre science, cher maître"? Il vous serait si aisé d'ajouter au charme d'un chefd'œuvre la vertu d'un talisman.

LA MARÉCHALE

Y en a-t-il dans celles-ci? (Elle lui montre les pierres qu'il lui

a remises.) Ce lapis-lazuli par exemple?

SAINT-GERMAIN

Vénus l'impressionne. Il garde de la mélancolie.

LA MARÉCHALE, même jeu.

Ce saphir d'eau?

SAINT-GERMAIN

Il procure la sérénité de Jupiter.

LA MARÉCHALE

Ce béryl?

11 écarterait de vous vos ennemis, si vous ne vous chargiez de ce soin vous-même.

LA MARÉCHALE

Quels ennemis?

SAINT-GERMAIN

Les imbéciles.

LA MARÉCHALE, lui rendant le reste des pierres qu'il rentre dans son habit.

11 est charmant! Je suis prête. Initiez-moi.

SAINT-GERMAIN Avec plaisir. (Il tire une bague de son doigt.) Le chatoil de

cette bague est une tourmaline. La vertu de la tourmaline est assez singulière. Elle rattache à l'absent qui vous aime et vous divulgue sa pensée lointaine. Ainsi, s'il est jaloux, vous en serez avertie par un choc d'autant plus sensible qu'il aura plus raison de l'être.

LA MARÉCHALE

Que faut-il faire ?

SAINT-GERMAIN

Passer la bague à l'annulaire gauche, à côté de votre alliance, mais la tourmaline en dedans. Fermez la main et interrogez mentalement.

LA MARÉCHALE passe la bague, retourne le chaton dans la paume, ferme la main et baisse la tète. Elle pousse un cri.

Aie!!... mais!... Il me bat!

Qui?

LA MARÉCHALE Mon mari, ma chère! Elle rend la bague à Saint-Germain.)

58 LA POMPADOUR

LA POMPADOUR, intervenant.

Eh bien! à mon tour. Mais une expérience sérieuse.

SAINT-GERMAIN

Laquelle?

LA POMPADOUR

Mon horoscope?

SAINT-GERMAIN

Pour vous, Madame, il y faudrait au moins une perle, et je n'en ai pas aujourd'hui.

LA POMPADOUR

En voici une.

(Elle détache une broche et la lui remet.)

SAINT-GERMAIN, il se dégante.

Elle est magnifique, mais je dois vous prévenir qu'il n'en restera que la broche qui la sertit.

^ LA POMPADOUR

Allez!

SAINT-GERMAIN, à Guay.

Un peu d'eau, je VOUS prie ! (Il va au tourct et prend un godet.)

Puis-je me servir de ce godet de poudre?

LA POMPADOUR

Prenez.

GUAY, avec une carafe.

Voici l'eau.

SAINT-GERMAIN

Versez-en vous-même, maître Guay, dans le récipient, jusqu'aux bords.

GUAY

C'est fait.

SAINT-GERMAIN

Maintenant, Madame, de votre propre main, veuillez y jeter la perle pour la dissoudre.

GUAY

La dissoudre?

SAINT-GERMAIN

Comme Cléopâtre.

GUAY

Allez-vous vraiment anéantir un pareil chef-d'œuvre de la nature?

SAINT-GERMAIN

Maître, la mer en fait d'autres.

Non, je ne verrai pas cela. (Il jette sonbonnet.) Je vais prendre un peu l'air, bagasse ! et chercher Javotte. Je vous laisse à vos jeux du nord, (il sort.;

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