‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 24 sur 123 · SCÈNE III Les Mêmes, MARIGNY · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les Mêmes, MARIGNY

MARIGNY, maussade.

C'est moi en effet. (A la Maréchale.) Mes respects, Madame !

LA POMPADOUR

Quelle humeur! Qu'est-ce que tu as, frérot?

MARIGNY

Puis-je parler?

Devant Zélie, voyons, et ma Hausset !

MARIGNY

D'abord, ta lettre à d'Étiolés est-elle partie?

LA POMPADOUR

Non. Rien ne presse.

MARIGNY

Où est-elle?

LA POMPADOUR, montrant le sous-main.

Là.

MARIGNY

Fais la partir, et hùte-toi.

LA POMPADOUR

Pourquoi?

MARIGNY

Parce que... parce que le Père de Sacy avait raison. Elle est le salut.

LA POMPADOUR

Pour qui?

MARIGNY

Pour toi, parbleu.

LA POMPADOUR, riant.

Dans le ciel peut-être.

MARIGNY Et sur la terre.

LA POMPADOUR Explique.

MARIGNY

Envoie-la-lui, te dis-je, et file à Bellevue.

LA POMPADOUR

Pourquoi à Bellevue ?

MARIGNY

Ou à Choisy, n'importe, mais pars tout de suite, ostensiblement, avec tous tes gens. Je t'accompagnerai, et puis...

LA POMPADOUR

Et puis.

MARIGNY

J'enverrai au roi ma démission officielle.

LA POMPADOUR

De directeur des bâtiments.

MARIGNY

De tous mes emplois.

LA POMPADOUR

Ah! mon Dieu, Abel, qu'est-ce qu'il y a?

MARIGNY

Il y a d'abord, si tu veux le savoir, que j'en ai assez d'être bafoué et vilipendé par la canaille. Je le donne à un saint le métier de frère... d'une favorite.

Oh ! Marquis, un canonicat !

MARIGNY J'y renonce, je rends tout. Je travaillerai.

LA MARÉCHALE

Je crois que vous n'en aurez pas besoin.

MARIGNY

Eh ! que diable, d'Étiolés n'est pas un si mauvais coucheur, et il t'a adorée, ma sœur. Il reviendra, et tout rentrera dans l'ordre... Ouf, et Amen.

LA POMPADOUR

Es-tu dans ton bon sens, Abel? Excusez-le, Zélie, il a des turlutaines.

LA MARÉCHALE

Mais non, laissez, il obéit, lui aussi, à son astre.

MARIGNY

Madame la Maréchale, j'obéis surtout à la sagesse. Tout vaut mieux qu'être renvoyée. (A la Pompadour.)

LA POMPADOUR

Renvoyée, moi! (Elle rit.)

MARIGNY

Crois-moi, ma sœur, fais tes malles et battons en retraite.

LA POMPADOUR, s asseyant.

Mais devant qui d'abord, voyons?

MARIGNY

C'est bien pour me le faire dire. C'est le secret de Polichinelle. Devant la duchesse de Choiseul-Beaupré.

84 LA POMPADOUR

LA POMPADOUR

C'est bien elle, n'est-ce pas, et non une autre'?... Tu ne te trompes pas ?

MARIGNY

Mais le roi en tient furieusement pour elle !...

LA POMPADOUR

Va sans crainte à tes affaires.

MARIGNY

Es-tu si mal renseignée ?

LA POMPADOUR

Bonjour, frérot. J'ai à m'occuper en ce moment de choses plus sérieuses que les distractions du roi. Retourne à ta charge et travaille avec nos grands artistes. Les décorations avancent-elles à Bellevue, sous ta direction? Où en est M. Boucher? À-t-on besoin d'argent à Sèvres pour les essais de ma chère porcelaine française? Il faut que nous ruinions la Saxe et la Chine, Ne néglige pas non plus les Gobelins : c'est l'une de nos gloires. — Va!

MARIGNY, frappant du pied.

11 y a plaisir à voir comme la police te vole! C'est toujours Jeannelle que tu emploies?

Toujours.

MARIGNY

Il aura donc été le premier à te trahir, puisque ton règne est fini et que tu en es encore à l'apprendre.

LA POMPADOUR

Pauvre Jeannelle, j'ai passé deux heures avec lui ce matin.

MARIGNY

Alors tu sais que, désolée de sa première faiblesse, la duchesse s'était d'abord enfuie et qu'on ne la trouvait plus...

LA POMPADOUR

Qu'on la croyait au cloître...

MARIGNY

Et que le roi en était malade...

LA POMPADOUR

Qu'il la faisait chercher partout...

MARIGNY

Et qu'on l'a enfin retrouvée hier...

LA POMPADOUR

Oh! pas bien loin; à Marly, chez elle...

MARIGNY

Oui, mais en larmes...

Et déjà à demi consolée par sa tante, l'excellente d'Estrades qui lui dictait une belle lettre au roi.

MARIGNY

C'est en effet cela, mais le reste?

LA POMPADOUR

LA POMPADOUR

Cette lettre pose les conditions pour une seconde... faiblesse. Il y en a quatre. Veux-tu que je te les dise? D'abord, à la jeune désolée, cinquante mille livres au comptant sur la cassette; puis à son mari, le rachat de son régiment; un évêché pour le frère, et, pour la tante, le courtage! Ah! cette d'Estrades, en voilà une qui le connaît son Louis XV! Demander de l'argent au roi! Je n'aurai même pas eu à me retourner pour voir brûler ce feu de paille. Va travailler.

MARIGNY

Jeannelle ne t'a pas tout dit, j'en étais sûr. Il y a une autre condition.

Laquelle ?

Ta disgrâce.

LA POMPADOUR

MARIGNY

Ah ! c'est téméraire et bête. Je l'aimais beaucoup, cette petite Romanet. Tu en es sûr ?

MARIGNY

Oui.

LA POMPADOUR

Alors, il n'y aura même pas de réponse.

MARIGNY

Détrompe-toi : le roi a répondu.

LA POMPADOUR

Lui-même ? de sa main ?

MARIGNY Un billet autographe.

LA POMPADOUR

Tu l'as vu ?

MARIGNY, haussant les épaules.

Pas plus que ta police !... Mais Binet l'a lu par-dessus l'épaule de son maître. C'est lui qui m'envoie te prévenir.

LA POMPADOUR

De quoi?

MARIGNY

Toutes les conditions sont acceptées.

Toutes?

MARIGNY

Toutes, ma sœur.

LA POMPADOUR, avec agitation.

Il me faut cela à tout prix. Cours chez Jeannelle et dislui de ma part qu'il m'ait cette lettre du roi à la duchesse avant demain. J'en donnerai ce qu'on voudra. Qu'il la fasse voler à Marly, s'il est nécessaire, — et merci, Abel.

MARIGNY

C'est une mission pour un autre. Est-ce pour me rappeler notre nom de Poisson que tu me mets à toute sauce ?

LA MARÉCHALE

Fi ! Marquis, le mot est pour les Halles.

88 LA POMPADOUR

LA POMPADOUR

Reste donc! Je n'ai besoin de personne. (Elle s'assied au

secrétaire.)

LA MARÉCHALE, allant à la Pompadour.

Quelle peine allez-vous prendre, mon ange? Cette lettre du roi est, à n'en pas douter, celle qui doit se battre avec la vôtre dans le sous-main. Elle y viendra toute seule, je la sens en route, laissez-lui le temps d'arriver.

(Entre Richelieu.)

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