SCÈNE VI
Mlle DE ROMANS, LES BONNES, D'ÉTIOLÉS caché, puis LA POMPADOUR et DU HAUSSET
MADEMOISELLE DE ROMANS, aux bonnes.
Là, sur ces chaises, au soleil. Il doit le regarder en face, il est de sa famille. Découvrez la corbeille!
(Elles placent la corbeille sur des chaises. M"c de Romans s'assiod, devant le berceau. M"* de Romans berce l'enfant. Paraissent la Pompadour et du Hausset.)
LA POMPADOUR; à du Hausset.
Va, parle-lui la première.
DU HAUSSET, s'avançant vers M»« de Romans.
Pardon, Madame, mais vous bercez un si charmant petit Jésus que, si nous étions encore à la Noël, on se prendrait à l'adorer.
MADEMOISELLE DE ROMANS
La Noël est passée, mais c'est demain le jour des rois.
DU HAUSSET
Puis-je le contempler?
MADEMOISELLE DE ROMANS
Autant qu'il vous plaira.
DU HAUSSET
Il dort, Madame. Quelle merveille!
MADEMOISELLE DE ROMANS
Mon fils est très beau en effet.
DU HAUSSET
J'accompagne une amie qui a eu le malheur de perdre une fille unique... Vous êtes mère, vous permettez?
MADEMOISELLE DE ROMANS
Qu'elle vienne, comme tout le monde. C'est son droit. Je n'en prive personne.
LA POMPADOUR vient au berceau.
Je VOUS remercie, Madame. (Elle contemple longuement l'enfant. Vive émotion. D'une voix étranglée.) VOUS êtes trop heureuse !
MADEMOISELLE DE ROMANS
Trop, non, Madame.
LA POMPADOUR
Puis-je l'embrasser?
MADEMOISELLE DE ROMANS
La main seulement.
LA POMPADOUR reculant.
Alors, non.
(Elle s'éloigne un peu.) DU HAUSSET,- intervenant.
Ne redoutez-vous pas pour votre chérubin le vent qui souffle sous ces arbres?., un cinq janvier?
182 LA POMPADOUR
MADEMOISELLE DE ROMANS
Mon fils n'a rien à craindre; il est très fort aussi.
LA POMPADOUR
Très fort et très beau, il tient donc tout de sa mère?
MADEMOISELLE DE ROMANS
Non, Madame, c'est de son père.
LA POMPADOUR
Ce père alors n'a point d'égal dans le royaume ni pour le sang... ni pour le rang peut-être?..
MADEMOISELLE DE ROMANS
Vous dites fort bien, il n'en a pas.
LA POMPADOUR
Mais on n'ose deviner.
MADEMOISELLE DE ROMANS
Osez, vous ne me fâcherez point.
LA POMPADOUR
A la bonne heure, vous en êtes fière, au moins?
MADEMOISELLE DE ROMANS
Mettez-vous à ma place !
(Mouvement de la Pompadour.) LA POMPADOUR
Qui ne vous envierait, en effet, et le père et l'enfant? Moi, ce n'est que l'enfant, je vous assure.
MADEMOISELLE DE ROMANS
Oui, vous avez perdu le vôtre.
LA POMPADOUR
Ce sont les plus aimés que le ciel nous reprend!
MADEMOISELLE DE ROMANS, se levant.
Qui êtes-vous, Madame?
DU HAUSSET, intervenant.
Deux veuves. Nous habitons comme vous Auteuil. Nous vous croisons souvent au bois de Boulogne, lorsque vous y conduisez votre petit garçon... Nous ne voulons que joindre nos hommages et nos vœux, Madame, à tous ceux que vous recueillez sur votre passage... (A la Pompadour.) Venez, vous allez vous trahir... Vous êtes toute pâle.
LA POMPADOUR
Oh! comme il lui ressemble!... Non, laisse, je veux le voir encore.
DU HAUSSET
C'est se faire du mal à plaisir.
Elle en est trop orgueilleuse aussi !... (Elle revientà Mllc de Romans.) J'ai peur de vous avoir attristée, Madame, par un chagrin que ravive le bonheur d'autrui; je reviens pour m'en excuser.
MADEMOISELLE DE ROMANS
Cela était inutile, rien ne peut m'altrister.
184 LA POMPADOUR
LA POMPADOUR
Quoi, pas même mes excuses ?
MADEMOISELLE DE ROMANS
Il ne m'est permis que de vous plaindre.
LA POMPADOUR
Croyez-moi, ne défiez pas le ciel.
MADEMOISELLE DE ROMANS
Le défier? Depuis que j'ai mon fils, je ne l'ai jamais quitté une seconde. J'ai compté le nombre de ses souftles. J'en sais le chiffre.
LA POMPADOUR
Vous l'étalez pourtant dans les jardins publics, et pour une mère si prudente...
MADEMOISELLE DE ROMANS
C'est mon devoir.
LA POMPADOUR
Votre devoir?
MADEMOISELLE DE ROMANS
Je veux qu'il soit, lui aussi, un bien-aimé.
LA POMPADOUR
De qui?
MADEMOISELLE DE ROMANS
De son peuple.
LA POMPADOUR
Oh! de son peuple.
MADEMOISELLE DE ROMANS
Comme son père.
(Entrent divers enfants suivant la première fillette.)