LA POMPADOUR, DU HAUSSET, DÉTIOLES
LA POMPADOUR
Oh! tout, jusqu'au regard, jusqu'au sourire... (Elle se retourne vers le fond et crie, le poing tendu.) Voleuse !
(Elle tombe sur un banc.)
D'ÉTIOLÉS, à part.
C'était pour voir l'enfant du roi! Lui viendrait-il enfin de souffrir par là?
DU HAUSSET
Voilà Madame malade pour plusieurs jours!
LA POMPADOUR
Tu veux dire pour toujours! C'est bien ainsi. J'ai vu ce que je voulais voir.
DU HAUSSET
Maintenant rentrons.
Ne trouves-tu pas qu'il fait bon sous ce soleil d'hiver, dans ce vieux jardin, où j'ai tant joué, comme eux, avec mon frère?... Il y a pour moi, dans cette seule allée, que le vent balaye, plus de souvenirs que de feuilles mortes!
DU HAUSSET
Venez, je n'aime pas vous voir ces yeux-là.
LA POMPADOUR
Je te jure que cela me fait du bien! Ah! ma Hausset, pourquoi ne restons-nous pas toujours petites filles! Il n'y a de bon, sur la terre, que de jouer au volant en jupes courtes sous les marronniers!
DU HAUSSET
Que Madame s'enveloppe. Elle a tant toussé la nuit dernière !
LA POMPADOUR, mettant le chàle.
As-tu vu celle qui a treize ans? Ce serait l'âge de ma fille !
DU HAUSSET
Si Madame est sage, elle retournera prendre son carrosse à la porte des Feuillants. Il y a de la neige dans l'air. Le jardin se vide, nous voilà seules.
LA POMPADOUR Allons ! (Elle se lève et regarde le vase.) Oh ! attends !
DU HAUSSET
Qu'y a-t-il ?
Je l'avais oublié!... C'est ce vase de marbre... (Mouvement de du Hausset.)
DU HAUSSET
Qu'est-ce qu'il rappelle ainsi à Madame"?
LA POMPADOUR
Écoute, et ne le dis jamais. Ma fille avait deux ans... Nous l'avions conduite aux Tuileries, son père et moi,
190 LA POMPA DOUH.
un jour d'hiver tout pareil à celui-ci... Nous étions donc tous les trois, là où nous sommes, lorsque le cher ange, levant les yeux, gazouilla un mot que ni l'un ni l'autre n'arrivions à comprendre. Alors, de son petit bras tendu, elle indiqua le haut de ce même vase où pendait une perce-neige, venue là Dieu sait comment ! M. d'Étiolés escalada le socle, atteignit les bords du vase et y prit la Heur... Mais sais-tu dans quoi il la rapporta?... dans un nid abandonné... La perce-neige y avait germé et fleuri. Elle y tenait par les racines. Je ne sais ce que ce nid a pu devenir!
D'ÉTIOLÉS, sanglotant.
Je l'ai encore ! Ah ! ah ! ah !
LA POMPADOUR
Qui a dit cela"? Qui pleure ainsi?
DU HAUSSET, reconnaissant d'Étiolés.
Mon Dieu! Oh! Madame, non, n'allez pas par-là. Fuyons !
Lui, n'est-ce pas? Il m'a entendue?
DU HAUSSET
Oui, le pauvre homme. C'est pitié !
LA POMPADOUR, à d'Étiolés.
Monsieur d'Étiolés, un mot seulement?... Est-ce que vous venez souvent à cette place?
D'ÉTIOLÉS
Que vous importe? (il se lève.) Je n'y reviendrai plus! C'est fini !
LA POMPADOUR
Alors, ce n'est point le hasard qui nous réunit ici. Il ne vous en coûtera pas beaucoup de me répondre, et, c'est la dernière fois que nous nous parlons en ce . monde.
d'étiolés
Adieu !
DU HAUSSET, à d'Étiolés.
Oh! Monsieur, regardez-la. Ne la quittez pas ainsi... Elle aussi, elle souffre. Vous l'avez aimée!
d'étiolés
Inutile de feindre, vous m'avez surpris. Je viens en effet souvent dans ce jardin pour y voir jouer des enfants. C'est irrésistible. Je subis une force surnaturelle. J'ignore d'où elle souffle.
LA POMPADOUR, montrant le vase.
De là, peut-être... Suis-je à cette heure qu'on m'a prédite?
D'ÉTIOLÉS
Quant au cher souvenir de la perce-neige, il est le coin pur et sacré de ma sombre vie, l'asile clos où je me repose. Seul j'y ai droit, puisque seul j'ai gardé le nid! Ah! laissez-moi ma fille morte.
LA POMPADOUR
Dieu!... L'aimiez-vous donc ainsi? Jamais pourtant vous ne m'avez reparlé d'elle.
192 LA POMPADOUR
DETIOLES
Fallait-il donc mêler son âme à nos débats de honte et de douleur?
LA POMPADOUR
Une telle retenue, vous! Vous aurais-je méconnu, monsieur d'Étiolés? C'est un jour nouveau qui vous éclaire!
d'étiolés
Il est des secrets qu'on ne devine que quand on aime !... Mais si vous me l'aviez laissée, elle vivrait encore.
LA POMPADOUR
Non, Monsieur, non, puisque même dans mes bras elle a pu mourir!
d'étiolés
Puis-je à présent me retirer?
A votre gré. Mais nous ne devons plus nous revoir vivants j'en suis sûre... et dans la pudeur hère d'un
amour paternel si jalousement voilé une douleur se révèle, qui parle cette fois à la mienne. Elle ranime des bonheurs perdus, un berceau blanc s'évoque, et je voudrais trouver, je cherche en moi ce que je pourrais vous dire pour calmer votre désespoir.
d'étiolés Ne cherchez pas, il n'y a rien.
LA POMPADOUR
Si, peut-être. Avant notre séparation éternelle, écoutez-moi, Charles, et consolez-vous. Tout ce que la for-
tune, la puissance et l'amour peuvent donner à une créature humaine, je l'ai eu pour un sourire. J'ai dépassé tous les rêves. Je n'arrive plus à en concevoir. Eh bien, regardez-moi, j'ai l'âme plus morne que ce jardin sans feuillage, vide d'oiseaux et dépeuplé d'enfants.
d'étiolés Et moi ?
LA POMPADOUR
J'espérais que vous vous croiriez un peu vengé à l'apprendre. Adieu, tâchez d'oublier.
d'étiolés Apprenez-m'en donc le secret?
LA POMPADOUR
Personne ne l'a. Et à présent, puisque tout est fini, si vous voulez, devant cette urne de la perce-neige, auseuil de l'éternité même, quittons-nous... (Elle lui tend la main.) sur une poignée de main.
(Elle reste la main tendue ; d'Étiolé^ hésite, la regarde, et prend la main en se détournant.)
LA POMPADOUR, riant.
Ne serrez pas si fort... Lâchez...
D'ÉTIOLÉS, à voix basse.
Jeanne, veux-tu finir nos jours ensemble?
LA POMPADOUR
Moi, êtes-vousfou?
d'étiolés Non... (il montre le vase.) Écoute : là dedans... C'est elle qui le veut... C'est notre enfant qui nous l'ordonne.
194 LA POMPADOUR
LA POMPADOUR
Vous me faites peur.
d'étiolés
Nous quitterons le royaume... nous nous cacherons... J'emporterai le nid... la perce-neige refleurira.
LA POMPADOUR
Ah! taisez-vous... pas cela... je ne veux pas comprendre.
D'ÉTIOLÉS
Si!... J'étais là... Je t'ai vue tout à l'heure et entendue... Tout ton corps tremblait devant cet orgueil de mère... Tu l'as appelée voleuse ! Va, tu n'as pas réalisé tous les rêves humains, non, même avec ce roi qui ne t'a pas donné d'enfant, lui qui en donne à tout le monde !
LA POMPADOUR
Vous mentez... ce n'est pas lui, c'est moi... que me faites-vous dire?
d'étiolés
Souviens-toi... Chut!... Écoute là dedans.
LA POMPADOUR, se bouchant les oreilles.
Non, je n'y entends rien, rien.
d'étiolés Ce n'est pourtant pas le vent d'hiver qui crie : Ma-
LA POMPADOUR, éperdue.
Ah! mon enfant... ma fille... Est-ce toi? Où es-tu?
d'étiolés
Viens... Elle reviendra.
Entre du Hausset.