‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 8 sur 123 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

D'ÉTIOLÉS seul, puis RICHELIEU, LE ROI, LA MARÉCHALE, puis LA REINE

D'ÉTIOLÉS

(11 entre en frôlant les murs, s'arrête, écoute les bruits, tend l'oreille et ramasse son arrosoir; puis il entre en scène.)

Dans ce palais sans fin où peut-elle être? Derrière quel mur? Au fond de quel appartement ? Où me la cachentils, les lâches? Je sais qu'elle est à Versailles. On l'y a vue ce matin. C'est ici, là dedans, mon Dieu ! (il s'assied sur une borne.) Se glisser comme un voleur de cour en cour, est-ce moi qui fais cela ! Oh ! je la retrouverai et ils me la rendront... (il tire un pistolet de sa poitrine.) ...morte ou vivante. Ah ! on parle derrière cette fenêtre, (il s'approche de la fenêtre.) Cette voix ! c'est elle... (Avec un cri étouffé.) Jeanne !... mais non, tu ne l'auras pas ainsi, pauvre imbécile; ils te feront jeter dehors par des gardes. Que faire? (il va s'asseoir sur une autre borne.) Voyons, elle ne m'aime pas, c'est vrai, mais elle est ma femme, et moi, je l'aime. Nous avons l'un de l'autre une petite fille qu'elle adore; elle est bonne mère au moins: elle reviendra pour elle. Si j'attendais!... Qui me l'a enlevée d'abord, il faut le savoir, (il va regarder

dans les interstices de la fenêtre.) Oui, 011 lui donne Ulie fête...

Quelque puissant seigneur de cette cour de roués!... (Reconnaissant Richelieu.) Richelieu! le duc infâme!... Ah! pas celui-là ! Je porterai ma plainte aux pieds du roi : il est juste, il châtiera le ravisseur; car c'est un rapt, on la

violente. (Bruits d'instruments à l'intérieur.) Qui donc chaiîle

pourtant ?... Hélas ! y a-t-il deux voix comme la sienne?... Ah! la méchante, c'est cet air d'Armide, que j'aimais entre

tous ! (U pleure.) Ah ! ah ! ah ! (La musique s'active et tourne eu air de danse.) Qu'est-ce cela ?(H va regarder encore à la fenêtre.) Non,

je ne vois pas ce que je vois... Cette créature demi-nue qui danse là, entre les glaces, comme une bacchante, ce n'est pas elle... ce n'est pas toi! Un seigneur s'est agenouillé devant elle, elle se penche, elle ouvre les bras, elle l'enlace. Ah ! que l'on m'aveugle ! (Il recule et traverse la scène en se bouchant les yeux.) A quoi bon vivre à présent!... Oui cette pièce d'eau là-bas qui miroite sous la lune, elle m'appelle... J'y vais !... Pour un Richelieu ! (il va au fond et revient.) Si je le tuais d'abord! Si je purgeais le monde de ce monstre qui nous déshonore nos femmes et nos filles. Eh bien! oui, c'est cela, et ils feront de moi. ce qu'ils

voudront ensuite, vil prend son pistolet, l'arme, se poste sur la borne la plus proche de la fenêtre qui s'ouvre. On aperçoit une salle illuminée avec une table pleine de fleurs et d'orfèvrerie.)

LE ROI, de l'intérieur.

Ne craignez rien, Mesdames, c'est le vent ; il veut entrer,

il nous envie notre belle amie. (Louis XV s'encadre dans la fenêtre.)

D'ÉTIOLÉS, épouvanté.

Le roi ! c'est le roi qu'elle aime ! Le roi ! oh ! mon Dieu! Eh bien! tant pis. (il lève le pistolet.)

A ce moment, la reine Marie Leczinska entre sous la voûte, escortée de ses dames d"honneur ; elle s'arrête et regarde.

DÉTIOLES, apercevant la reine.

La reine! (n recule.) Non, pas sous les yeux de la reine !...

(Il se dissimule dans l'ombre... Marie Leczinska, son eucologe à la main, entre et s'avance, suivie de ses dames d'honneur. Elle s'arrête au milieu de la scène, l'oreille frappée parles bruits du souper, soupire sans se détourner et, lentement, fait un grand signe de croix.)

Oh! elle aussi, elle aime encore!... (D'Étiolés rentre son pistolet et remonte vers son arrosoir, sans le reprendre.)

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