‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 23 sur 67 · SCENE IV CxÉRALDINE, ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

SCENE IV CxÉRALDINE, ANGÉLIQUE

ANGÉLIQUE

Bonjour, petite mère.

GÉRALDINE

Toi!.. Toi!.. Ce n'est pas possible! Angélique, mon Dieu!

ANGÉLIQUE

Tu me reconnais donc? (Geste de Géraldine). Alors, pourquoi ne m'embrasses-tu pas?

Oui... non... Ce serait si bon!... Je n'ose.

ANGÉLIQUE

Est-ce que tu ne m'aimes plus?

GÉRALDINE

Moi?

ANGÉLIQUE

Dame!

GÉRALDINE

Voyons. Écoute. Tu es une belle jeune fille, honnête et de bonne famile, tu as toujours ton candide regard de vierge et ton pur sourire d'ange... Je ne voudrais pas abuser d'une illusion dont je ne suis pas digne.

Angélique Quelle illusion?

GÉRALDINE

Peut-être n'as-tu pas appris ce que j'étais devenue depuis le couvent?

ANGÉLIQUE

Mais si.

GÉRALDINE

On ne fa pas caché comment je vis?

ANGÉLIQUE

Mais non.

Tu sais où tu es ici?

ANGÉLIQUE, riant.

En Chaonie.

GÉRALDINE

Et tu me pardonnes?

ANGÉLIQUE, lui tendant les bras.

Mais je suis chrétienne!

(Elles s'embrassent.)

ANGÉLIQUE

Ah bien! tu en fais des phrases! J'aimerais mieux une cigarette.

GÉRALDINE

Tu fumes, toi?

ANGÉLIQUE

Il faut bien aujourd'hui! J'ai fini par m'y habituer là-bas, dans le Nouveau-Monde. C'a été dur!

GÉRALDINE

Tu étais en Amérique?

ANGÉLIQUE

J'en débarque d'atvant-hier. (Prenant une cigarette.) Des turques! Tu lui (lois bien <;;i! (Elle allume une cigarette.) Allume-toi donc. (Elles échangent bec à bec le feu de leurs cigarettes.) Go monsieur que

j'ai fait paxtir, c'est ton gigolo?

GÉRALDINE, interloquée.

Je rêve!

ANGÉLIQUE

Est-ce que nous avons un mot nouveau? J'ai quitté la Ville- Lumière sur gigolo, il y a un an.

GÉRALDINE

Non, ce monsieur n'est pas... ce que tu dis.

ANGÉLIQUE

Chez qui prends-tu ton parfum? Il est original. On ne se rend pas compte... Tu me diras où tu l'achètes?

GÉRALDINE

Je te dirai tout ce que tu voudras. Mais d'abord, comment

es-tu ici? qu'y viens-tu faire? Voilà l'essentiel.

(Elle lui ôte sa cigarette de la bouche, la jette, lui prend les mains et s'assied sur le canapé.)

ANGÉLIQUE

Je ne t'empêche pas de sortir ?

GÉRALDINE

Non, non !

ANGÉLIQUE

Tu as tout ton temps ?

GÉRALDINE

Oui, oui

ANGÉLIQUE

Ce sera un peu long.

GÉRALDINE

Tant mieux.

ANGÉLIQUE, s'asseyant près d'elle.

Je pourrais revenir ?

GÉRALDINE

Reste.

(Elle la maintient assise.)

ANGÉLIQUE. (Elle se dégante.) Allons-y. Pour commencer, je suis descendue chez une vieille cousine, la chanoinesse Elisabeth de Ghâteauneuf : j'y resterai jusqu'à mon mariage. Ce qu'elle est cocasse !... Ah! Elle en sait des histoires, et comme elle les conte ! La Mère l'Oie du Second Empire. Tiens, sur Tacoman, le bel Omar... elle l'a connu quand il n'était encore que le Prince Écrevisse ! Oh ! bien avant toi !...

GÉRALDINE

Laissons cela, veux-tu ?

ANGÉLIQUE

Moi, ça ne me gêne pas!... Il paraît qu'il était déjà plein d'esprit, etgentilhommejusqu'au bout des ongles! (Elle se lève.)

GÉRALDINE, machinalement.

Oui... Et alors?

Il est très chic, ton petit hôtel; c'est capitonné; tu dois t'y plaire.

GÉRALDINE, tristement.

J'aimais mieux le couvent.

ANGÉLIQUE

Ne dis pas ça !

GÉRALDINE

Sainte-Radegonde, l'allée des Tilleuls, le banc vert olive où je t'apprenais le catéchisme.

ANGÉLIQUE

Ah ! tu te rappelles ? Tiens, ce jeune homme est distrait, il a oublié ses gants. (Elle relève les gants de Valentin et les mesure sur sa main.) Pointure fine, du sept au plus... (Silence de Géraldine.) Comment s'appelle ta couturière ?

GÉRALDINE, irritée.

Monsieur Israël Job.

ANGÉLIQUE

Un Juif.

GÉRALDINE

Comme toutes les couturières.

ANGÉLIQUE

Il est de lui, ton peignoir ? Il te moule. J'en veux un tout pareil.

GÉRALDINE

Pour ta nuit de noces? (Mouvement pudique d'Angélique.) Non! oh! non! Ce n'est pas vrai, dis, ce n'est pas toi qui parles, mon Angélique! Tu te forces, ou bien alors, qu'est-ce qu'ils t'ont fait, les canailles?

ANGÉLIQUE

Qui, les canailles?

GÉRALDINE

Eux, parbleu, les hommes !

ANGELIQUE, accent anglais, geste défensif de boxe. Aoh ! rien encore du tout !

GÉRALDINE

Bonté divine! Tu boxes. Tu m'abrutis.

ANGÉLIQUE

Dieu ! que tu es drôle, petite mère ! A présent, je suis sérieuse. Depuis mes adieux, à Poitiers, et ma rentrée dans le monde, j'ai perdu le seul être qui m'aimait, maman... je n'avais plus personne.

GÉRALDINE

Et ton père ?

ANGÉLIQUE

Le marquis de Giroles s'est remarié. Il a épousé... ma femme de chambre. Nous ne pouvions plus habiter sous le même toit. De commun accord, on m'a rendu mes comptes de tutelle, réglé chez le notaire la succession maternelle, et émancipée ; j'étais libre, orpheline et riche. Le monde s'ouvrait devant moi, j'y partis à l'aventure et depuis un an, je m'y « cavale ».

Je t'en prie, ça me fait mal.

ANGÉLIQUE

Eh bien donc, j'y chevauche.

GÉRALDINE

Seule?

ANGÉLIQUE

Non, avec un revolver que j'ai acheté à New-York, d'où j'arrive pour mon mariage.

GÉRALDINE

Tu te maries ?

ANGÉLIQUE

Je croyais te l'avoir dit.

GÉRALDINE

A la bonne heure !

ANGÉLIQUE

C'est pendant mon dernier séjour là-bas que' l'affaire a été traitée par cable.

GÉRALDINE

Par câble ? Quelle affaire ?

ANGÉLIQUE

Mon mariage! Il est dans le train, c'est le cas de le dire.

Qui épouses-tu donc ?

ANGÉLIQUE

Mais, un monsieur.

Quel monsieur ?

Un mari.

Qui est-ce ?

Je ne sais pas.

GÉRALDINE

Tu ne connais pas l'homme que tu épouses "?... Et tu l'épouses ?

ANGÉLIQUE

Dans un mois.

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