SCENE IV CxÉRALDINE, ANGÉLIQUE
ANGÉLIQUE
Bonjour, petite mère.
GÉRALDINE
Toi!.. Toi!.. Ce n'est pas possible! Angélique, mon Dieu!
ANGÉLIQUE
Tu me reconnais donc? (Geste de Géraldine). Alors, pourquoi ne m'embrasses-tu pas?
Oui... non... Ce serait si bon!... Je n'ose.
ANGÉLIQUE
Est-ce que tu ne m'aimes plus?
GÉRALDINE
Moi?
ANGÉLIQUE
Dame!
GÉRALDINE
Voyons. Écoute. Tu es une belle jeune fille, honnête et de bonne famile, tu as toujours ton candide regard de vierge et ton pur sourire d'ange... Je ne voudrais pas abuser d'une illusion dont je ne suis pas digne.
Angélique Quelle illusion?
GÉRALDINE
Peut-être n'as-tu pas appris ce que j'étais devenue depuis le couvent?
ANGÉLIQUE
Mais si.
GÉRALDINE
On ne fa pas caché comment je vis?
ANGÉLIQUE
Mais non.
Tu sais où tu es ici?
ANGÉLIQUE, riant.
En Chaonie.
GÉRALDINE
Et tu me pardonnes?
ANGÉLIQUE, lui tendant les bras.
Mais je suis chrétienne!
(Elles s'embrassent.)
ANGÉLIQUE
Ah bien! tu en fais des phrases! J'aimerais mieux une cigarette.
GÉRALDINE
Tu fumes, toi?
ANGÉLIQUE
Il faut bien aujourd'hui! J'ai fini par m'y habituer là-bas, dans le Nouveau-Monde. C'a été dur!
GÉRALDINE
Tu étais en Amérique?
ANGÉLIQUE
J'en débarque d'atvant-hier. (Prenant une cigarette.) Des turques! Tu lui (lois bien <;;i! (Elle allume une cigarette.) Allume-toi donc. (Elles échangent bec à bec le feu de leurs cigarettes.) Go monsieur que
j'ai fait paxtir, c'est ton gigolo?
GÉRALDINE, interloquée.
Je rêve!
ANGÉLIQUE
Est-ce que nous avons un mot nouveau? J'ai quitté la Ville- Lumière sur gigolo, il y a un an.
GÉRALDINE
Non, ce monsieur n'est pas... ce que tu dis.
ANGÉLIQUE
Chez qui prends-tu ton parfum? Il est original. On ne se rend pas compte... Tu me diras où tu l'achètes?
GÉRALDINE
Je te dirai tout ce que tu voudras. Mais d'abord, comment
es-tu ici? qu'y viens-tu faire? Voilà l'essentiel.
(Elle lui ôte sa cigarette de la bouche, la jette, lui prend les mains et s'assied sur le canapé.)
ANGÉLIQUE
Je ne t'empêche pas de sortir ?
GÉRALDINE
Non, non !
ANGÉLIQUE
Tu as tout ton temps ?
GÉRALDINE
Oui, oui
ANGÉLIQUE
Ce sera un peu long.
GÉRALDINE
Tant mieux.
ANGÉLIQUE, s'asseyant près d'elle.
Je pourrais revenir ?
GÉRALDINE
Reste.
(Elle la maintient assise.)
ANGÉLIQUE. (Elle se dégante.) Allons-y. Pour commencer, je suis descendue chez une vieille cousine, la chanoinesse Elisabeth de Ghâteauneuf : j'y resterai jusqu'à mon mariage. Ce qu'elle est cocasse !... Ah! Elle en sait des histoires, et comme elle les conte ! La Mère l'Oie du Second Empire. Tiens, sur Tacoman, le bel Omar... elle l'a connu quand il n'était encore que le Prince Écrevisse ! Oh ! bien avant toi !...
GÉRALDINE
Laissons cela, veux-tu ?
ANGÉLIQUE
Moi, ça ne me gêne pas!... Il paraît qu'il était déjà plein d'esprit, etgentilhommejusqu'au bout des ongles! (Elle se lève.)
GÉRALDINE, machinalement.
Oui... Et alors?
Il est très chic, ton petit hôtel; c'est capitonné; tu dois t'y plaire.
GÉRALDINE, tristement.
J'aimais mieux le couvent.
ANGÉLIQUE
Ne dis pas ça !
GÉRALDINE
Sainte-Radegonde, l'allée des Tilleuls, le banc vert olive où je t'apprenais le catéchisme.
ANGÉLIQUE
Ah ! tu te rappelles ? Tiens, ce jeune homme est distrait, il a oublié ses gants. (Elle relève les gants de Valentin et les mesure sur sa main.) Pointure fine, du sept au plus... (Silence de Géraldine.) Comment s'appelle ta couturière ?
GÉRALDINE, irritée.
Monsieur Israël Job.
ANGÉLIQUE
Un Juif.
GÉRALDINE
Comme toutes les couturières.
ANGÉLIQUE
Il est de lui, ton peignoir ? Il te moule. J'en veux un tout pareil.
GÉRALDINE
Pour ta nuit de noces? (Mouvement pudique d'Angélique.) Non! oh! non! Ce n'est pas vrai, dis, ce n'est pas toi qui parles, mon Angélique! Tu te forces, ou bien alors, qu'est-ce qu'ils t'ont fait, les canailles?
ANGÉLIQUE
Qui, les canailles?
GÉRALDINE
Eux, parbleu, les hommes !
ANGELIQUE, accent anglais, geste défensif de boxe. Aoh ! rien encore du tout !
GÉRALDINE
Bonté divine! Tu boxes. Tu m'abrutis.
ANGÉLIQUE
Dieu ! que tu es drôle, petite mère ! A présent, je suis sérieuse. Depuis mes adieux, à Poitiers, et ma rentrée dans le monde, j'ai perdu le seul être qui m'aimait, maman... je n'avais plus personne.
GÉRALDINE
Et ton père ?
ANGÉLIQUE
Le marquis de Giroles s'est remarié. Il a épousé... ma femme de chambre. Nous ne pouvions plus habiter sous le même toit. De commun accord, on m'a rendu mes comptes de tutelle, réglé chez le notaire la succession maternelle, et émancipée ; j'étais libre, orpheline et riche. Le monde s'ouvrait devant moi, j'y partis à l'aventure et depuis un an, je m'y « cavale ».
Je t'en prie, ça me fait mal.
ANGÉLIQUE
Eh bien donc, j'y chevauche.
GÉRALDINE
Seule?
ANGÉLIQUE
Non, avec un revolver que j'ai acheté à New-York, d'où j'arrive pour mon mariage.
GÉRALDINE
Tu te maries ?
ANGÉLIQUE
Je croyais te l'avoir dit.
GÉRALDINE
A la bonne heure !
ANGÉLIQUE
C'est pendant mon dernier séjour là-bas que' l'affaire a été traitée par cable.
GÉRALDINE
Par câble ? Quelle affaire ?
ANGÉLIQUE
Mon mariage! Il est dans le train, c'est le cas de le dire.
Qui épouses-tu donc ?
ANGÉLIQUE
Mais, un monsieur.
Quel monsieur ?
Un mari.
Qui est-ce ?
Je ne sais pas.
GÉRALDINE
Tu ne connais pas l'homme que tu épouses "?... Et tu l'épouses ?
ANGÉLIQUE
Dans un mois.