SCENE PREMIERE
GÉRALDINE, VALENTIN
GÉRALDINE
Et maintenant?
VALENTIN
Je t'adore et je ne désire plus rien.
GÉRALDINE
La. plus belle fille du monde!... Voilà. Ce n'est que ça! (il tire les rideaux.) C'est gentil, chez toi. Quel «rdre! Mâtin! pas
un fil qui traîne. Tu dessines? C'est à l'encre de Chine? Qu'est-ce que ça représente? Un tire-bouchon?
VALENTIN
Non, un puits artésien dont j'ai la commande pour la Corse.
GÉRALDINE
Comme celui de Vaugirard?
Plus grec, j'espère.
GÉRALDINE
Fais voir tes clefs. En trousseau?
VALENTIN
Oui.
GÉRALDINE
Mais, chéri, si tu perds l'anneau?...
VALENTIN
Eh bien?
GÉRALDINE
Au lieu d'une clef...
VALENTIN
Au lieu d'une clef?
GÉRALDINE
Tu les perds toutes?
VALENTIN
Je ne perds pas l'anneau, voilà tout?
GÉRALDINE Comment fais-tu?
VALENTIN
Je l'accroche.
GÉRALDINE
C'est extraordinaire! Qu'est-ce qui te fait ton ménage?
VALENTIN
Une femme du même nom.
GÉRALDINE
Hein? Quoi!
VALENTIN
Une femme de ménage.
GÉRALDINE
Ah! bon! Un calembour!
VALENTIN
C'est comme ça que nous les faisons dans les Mines.
GÉRALDINE
Je te demande pardon, mais le lendemain je suis toujours très bête !
VALENTIN
C'est charmant, au contraire !
GÉRALDINE
Dis donc, amour, je n'ai pas bien vu hier soir. Dans ton entresol, tu as trois chambres?
VALENTIN
Et une cuisine transformée en débarras.
Où boulottes-tu donc?
VALENTIN
N'importe où. Le plus souvent au Cercle des ingénieurs. Mais on peut faire la popotte ici. J'ai un fourneau. J'y ai forgé du fer. D'ailleurs, je sais faire l'omelette.
Au lard?
Non ! aux œufs !
GERALDINE
VALENTIN
GÉRALDINE
Oh! que tu es drôle. Embrasse-moi. Quand j'ai commencé, figure-toi, j'achetais des pieds truffés et je les mangeais tout crus, comme l'ogre. Je dois à Pepetta l'art de les griller sur la braise. C'est même comme ça que je l'ai connue. Nous étions voisines de couloir! Personne comme elle ne fait les frites! Tu verras!
VALENTIN
Est-ce que nous gardons Pepetta?
GÉRALDINE
Oh! la pauvre! Comment veux- tu que je m'en passe? D'abord, je lui dois tous ses gages.
Je les lui paierai !
Onze ans!
GÉRALDINE VALENTIN
Diable !... A combien?
GÉRALDINE
Ça n'a jamais été dit; d'abord on devait partager.
VALENTIN
Partager quoi ?
GÉRALDINE, se reprenant.
Mais les frites 1 Embrasse encore. Non. Dans le cou. (Elle s'assied.) Vraiment, je ne me vois pas sans Pepetta. (Valentin ramasse une épingle.) Tiens! Tu les ramasses toujours?
VALENTIN
C'est plus fort que moi.
GÉRALDINE
Alors, mon petit, tu seras riche.
VALENTIN
Ah?
GÉRALDINE
Tous les millionnaires commencent comme ça.
VANLETIN
J'en accepte l'augure.
GÉRALDINE, se levant.
En somme, il est tout petit, ton nid. Je vais te gêner.
VALENTIN
Oh! Géraldine!
GÉRALDINE
Dame! avec Pepetta!
VALENTIN
Il est certain que si tu tiens à la garder!...
GÉRALDINE
Du reste, tu vas la voir arriver. Tiens, il a gelé cette nuit?
VALENTINE
A blanc, oui.
GÉRALDINE
Pas pour nous. Tu vas être fier, je crève de faim. C'est votre faute, monsieur Valentin... A quelle heure déjeunes-tu?
VALENTIN
A midi.
GÉRALDINE
Jamais avant?
Ni après.
GÉRALDINE
Tu es réglé comme un ressort de montre !
VALENTIN
Il le faut bien.
GÉRALDINE
En tout, alors?
VALENTIN
Autant que possible.
GÉRALDINE, riant.
Ah! mince!
VALENTIN, riant aussi.
Le vocable n'est pas très distingué, mais tu le jettes si gentiment! (il l'embrasse.) Il y a un moyen de garder Pepetta.
GERALDINE
Lequel?
VALENTIN
Que dirais-tu d'un superbe cinquième, dix pièces, ascen-
PETITE MKJŒ 159
seur, calorifère, électricité, tout le confort moderne, un large balcon, dans une maison neuve, ;iu Trorudéro?
GÉRALDINE
Tu veux m'offrirça?
YALENTIN
Nous pouvons y entrer ce soir.
GÉRALDINE
C'était pour ton mariage?
YALENTIN
Oui, avant de te connaître.
GÉRALDINE
J'en aimerais mieux un autre.
VALENTIN
Il va me rester sur les bras.
GÉRALDINE
Ah! c'est vrai! Tu vois, je te fais perdre ta position.
YALENTIN
Tu perds bien la tienne.
GÉRALDINE
Oh ! moi, ça se retrouve !
YALENTIN
Ça part du cœur.
GÉRALDINE
Qu'est-ce que tuas conpris?
VALENTIN
Il n'y a pas deux sens.
GERALDINE
Es-tu gosse! Tu t'imagines que l'on s'aime toujours.
VALENTIN
Sans reproche, cela n'a. encore duré que dix heures vingtcinq.
GÉRALDINE
D'abord, c'est toi qui vas me lâcher.
VALENTIN
Moi ! Pour qui?
GÉRALDINE
Pour le Portugal.
VALENTIN
Je ne quitte plus Paris.
GÉRALDINE
Et tes affaires?
VALENTIN
Je n'en suis pas embarrassé. Je trouverai du travail. Ne t'inquiète de rien. J'ai tous mes diplômes. Je suis sorti avec le numéro un de l'École. Nous ne sommes que sept par an de première classe; avec cela on peut gagner du pain, même pour deux. On serrera un peu la boucle... pour commencer.
GÉRALDINE
Le petit suisse ne me fait pas peur! Mais les voyages?
Quoi les voyages?
GÉRALDINE
Ils font partie de ton négoce.
VALENTIN
De mon négoce, oui, mais pas de mon caractère. Jesuis très casanier, tu verras. Par tempérament, par goût, par hygiène, il y a. en moi un homme cPhabitude. Ce qu'il me faut, c'est l'intérieur , tranquille et gai, les objets fixes à leur place, le train train familier...
GÉRALDINE
Et les pantoufles ?
Tu m'en broderas.
J'essaierai...
VALENTIN
GÉRALDINE
VALENTIN
Tu réussiras! Sais-tu quelle est la femme que j'ai toujours rêvée? C'est la compagne fidèle et tendre dont l'amour se double d'amitié et qui partage les plaisirs et les soucis communs comme on coupe le pain quotidien. Je crois que tu es cette femme.
GÉRALDINE
Tu m'étonnes!
Enfin, tu peux l'être, puisque tu m'as si bien compris, toi, et à première vue! D'ailleurs, tu es radieusement jolie, très bonne, très adroite et naïve comme une petite fille de dix ans!
GÉRALDINE
Naïve, moi? Tu me vois naïve? Oh! que tu es gentil!
VALENTIN
Ah! si tu étais bien élevée! Mais je te formerai, je m'en charge.
GERALDINE
Il est peut-être bien tard, comme pour les pantoufles!
VALENTIN
Ce n'est qu'une question de milieux. Quand tu vas être sortie du tien, dans six mois... un an... tu seras parfaitement présentable. Je veux dire que tu me feras honneur.
GÉRALDINE
Oui, tu pourras me montrer... Tu donneras une fête !
VALENTIN
Dame! tu dis encore : Mince!
GÉRALDINE
On sonne. Parions que c'est Pepetta.
(Valentin va ouvrir. Pepetta paraît.)