SCÈNE PREMIÈRE
ROSE seule, puis JACQUES.
RI ISE, elle range.
Quel désordre, Sauveur ! dirait-on pas que tous les vents du ciel sont entrés par cette fenêtre '.' Ah ! les amoureux ! va, va, marie-toi, sans-soin. La mère Rose se fait vieille à son tour. M'est avis qu'une fois làbas, je ne reviendrai plus pour te ranger tes nippes.
(Entre Jacques, du foijd, très pâle el très ému.) Toi '.' déjà '.' à cette
heure ?... Et ce dîner '.' (U tombe dans un fauteuil.) Ah ! bon saint Jean, quelle figure ! Te voilà blême comme un trépassé ! Hé ! mon enfant ?
JACQUES
Fais-moi du thé, mère Rose, veux-tu?
ROSE, lui prenant les mains.
Tu as les mains brûlantes ; il faut te mettre au lit d'abord, et m'obéir. Demain tu me conteras ta misère. Je vois à peu près de quoi il retourne. Je n'ai jamais cru à ce mariage-là, moi, c'était trop beau ! Enfin, que la volonté du bon Dieu soit faite ! Embrasse ta vieille nourrice, et couche-toi. Comme le disait mon pauvre défunt, il n'est pire chagrin qui résiste au sommeil... Allons.
JACQUES
Je t'en prie, fais-moi du thé ; je passerai la nuit à écrire.
ROSE
C'est donc grave. Jacques '!
Tu me demandes si c'est grave ?... Tu ne vois donc pas que j'ai les yeux gonflés de larmes?
ROSE
Ah ! mon petit !
JACQUES
Si tu savais comme nous nous aimions ! comme nous aurions été heureux! Si tu savais !... Ah! mère Rose ! mère Rose !
ROSE
Tu as raison de m'appeler ta mère, mon enfant. Depuis le jour où ta petite bouche s'est suspendue à mon sein pour la première fois, tu aurais pu dire que tu avais deux mères, car je t'ai aimé autant que mon pauvre enfant... l'autre, hélas ! Tu as grandi ; on t'a mis dans les pensions ! Et puis celle qui t'avait donné le jour est morte dans mes bras... c'était une mignonne
créature, douce et chétive... Mon fils à moi était fort et robuste... Dieu me l'a pris pourtant !... Mais tu me restais, je me suis presque consolée.
JACQUES
Ma bonne nourrice !
ROSE
Depuis, tu es devenu un homme ! Tu as fait le fou comme les autres ! tu as couru le monde ! tu as eu des maîtresses, gamin, sans respect pour mes cheveux blancs!... Elles t'ont fait pleurer... c'est leur métier, et puis tu m'es revenu... c'était toujours à moi que tu revenais. Tu avais raison... ne crains rien, mon Jacques ; appuie-toi sur ce sein qui t'a allaité : verse ton chagrin dans le cœur de la vieille paysanne. Dismoi ce qui te rend malheureux, hé, mon petit ?
JACQUES, il se dégage de ses liras, la fait un |>eu reculer. cl lui tenant les mains :
Tu te souviens de Clotilde '.'
ROSE Si je m'en souviens ! je la vois encore là où tu es, te dévorer des yeux pendant des heures. Elle t'aimait trop, celle-là ! Croirais-tu que j'en étais jalouse... Mais c'était une vraie femme ! Le jour où vous vous êtes séparés, son désespoir m'a effrayée ! J'ai souvent pensé que si elle avait été mariée, aussi bien qu'elle était veuve, elle aurait tout quitté pour toi.
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Elle était mariée ; c'est la mère d'Eva.
ROSE
La mère de ta fiancée ! ah ! Sauveur !
JACQUES
Tout est fini, vois-tu ; je n'ai plus qu'à mourir.
ROSE Mariée! bonté céleste!... Mais le père? ah! je suis là, je peux dire que tu n'es pas coupable, que tu la croyais libre... je n'ai jamais menti, moi, il me croira peut-être !
JACQUES
Il ne sait rien, lui, heureusement !
CLOTILDE, du dehors.
Ouvrez, ouvrez vite.
ROSE Ah ! vous, madame '?
JACQUES Clotilde !...