‹ ThéâtreChapitre 3 sur 121 · RICHELIEU LA MARQUISE · texte numérisé non relu

RICHELIEU LA MARQUISE

Vous les voulez ?

RICHELIEU

J'aime les noms, marquise.

LA MARQUISE

Madame de la Roche, une rousse aux yeux verts, Dont les petits paniers sont toujours de travers. —

(i THÉÂTRE D'EMILE BERGERAT

Vous voyez que je sais! — - Les autres sont pareilles... Madame de Vignon dont les pendants d'oreilles Balayent les chemins, — et ses autres défauts !... Madame de Courtville avec son chignon faux, Et ses crocs de devant. — Madame d'Abricule, Avec son griffon jaune et son nez ridicule ! C'est encor du bel air, et presque de la cour; Mais vous tombez jusqu'au théâtre !... La Bécour ! Si c'était tout encor !...

RICHELIEU

Peste ! Encore autre chose !

LA MARQUISE

Il l'ose demander ! Ah ! le méchant ! il l'ose !

Et je viens de le voir débiter ses caquets

A Marton, ma servante, une fille à laquais !

C'est être, mon cher duc, trop porté sur sa bouche !

RICHELIEU, se levant.

Un homme de mon rang relève ce qu'il touche ! Mais quel sermon chargé des plus terribles mots ? Sommes-nous en Carême et le jour des Rameaux '! Je reçois à Versaille un billet qui m'invite A venir, sans tarder, voir ma déesse... Vite, Je quitte tout, la cour et les princes, friand D'un souper amoureux et d'un amour riant; Dédaignant les soupirs de vingt beautés hautaines. J'accours au rendez-vous, comme un cerf aux fontaines, Et vous me recevez, ainsi que Massillon Accueillerait le diable... à coups de goupillon !... Sur de légers soupçons, que d'abord rien n'atteste...

LA MARQUISE

Oh!

RICHELIEU

Que ma vanité dédaigne...

LA MARQUISE

Elle est modeste, Ce matin !

RICHELIEU

Point du tout !

LA MARQUISE

Si, très modeste !

RICHELIEU

Non !

On abuse beaucoup, Hortense, de mon nom.

Vous ne récusez pas au moins ce qu'on vous prête.

RICHELIEU

Mais je ne confonds pas l'amour et l'amourette.

LA MARQUISE '

Je vois que les cancans vous laissent assez doux !

RICHELIEU

J'aime à voir, quand je passe, aboyer les jaloux !

LA MARQUISE

Oh ! vous ne m'aimez pas !

RICHELIEU

Y songez-vous, Hortense ?

J'attache à cet amour la plus haute importance, Et si je vous disais !...

LA MARQUISE, près du guéridoa:

Prenez la balle au bond, Dites !... je vous croirai, si le mensonge est bon.

RICHELIEU, reprenant sa boite.

Cette boîte d'émail me servira de preuve !

LA MARQUISE

Elle est de Ravechel !...

RICHELIEU

L'idée en est très neuve Et la mode en prendra. — Poussez ce diamant, Et celle dont je suis l'indétacbable amant, Comme on me voit sans peur, me verra sans reproche !

LA MARQUISE

Le ravissant bijou !

(Elle pousse le bouton, la botte s'ouvre. — Une planchette se dresse qui représente une miniature de la personne a qui on otïre la tabatière. Elle pousse un cri, et se lève.)

Madame de la Roche !

RICHELIEU, à part.

Bah ! Je me suis trompé de boite ! (Haut . ) J'ai perdu !

LA MARQUISE, lui montrant la boîte.

Êtes-vous confondu?

RICHELIEU, prenant son chapeau.

Je suis donc confondu !

LA MARQUISE

Et quelle est votre excuse?...

RICHELIEU

Oh ! je n'en cherche aucune !

Le tort n'est pas à moi; mais bien à la fortune ; Elle a fléchi sous moi, c'est rare, Dieu merci !

LA MARQUISE

Et ce mensonge affreux, l'a-t-elle fait aussi?

RICHELIEU

Si l'on ne mentait pas, en amour, comme en guerre, On vaincrait rarement, et l'on n'aimerait guère !

LA MARQUISE

Je voudrais voir comment vous franchirez ce pas !

RICHELIEU, prenant son chapeau.

Ce que j'alléguerais, vous ne le croiriez pas !

LA MARQUISE Essayez!

RICHELIEU

La meilleure excuse est de me taire !

L'amour a sur les yeux un bandeau volontaire, Car il sait que le cœur est un gouffre profond, Dont il est dangereux de mesurer le fond ; Aussi, crainte d'y voir, en aveugle il voltige. Vouloir sonder, c'est être amoureux du vertige, Voilà pourquoi je dis que... la fortune a tort !

LA MARQUISE, près de la table.

Ce paradoxe-là vous tient lieu de remord ?

RICHELIEU

Le pardon est acquis au malheur sans remède... — Au nom de quinze jours heureux ?..

LA MARQUISE, regardant le portrait.

Elle est trop laide!

RICHELIEU

Ah bah !

10 THEATRE DÉMILE BERGERAT

Regardez !

RICHELIEU

Non, vous vous y connaissez.

Elle doit être affreuse, et c'est m'en dire assez ! Ai-je pu préférer une femme adorable A cette?... Je me tiens pour un franc misérable ! Un manant ! un croquant ! — Comment, j'ai pu trahir ?.. . Marquise, il faut me plaindre, et non pas me haïr.

LA MARQUISE, se levant.

Je fais mieux...

RICHELIEU, à part.

Allons donc !

LA MARQUISE

J'oublie. . . à tort, peut-être.

RICHELIEU

Et vous me rendez...

LA MARQUISE

Quoi?...

RICHELIEU

Votre amour ?

LA MARQUISE

Non, mon maître C'est en demander trop ! — Je vous rends la moitié...

RICHELIEU

De l'amour ?

Je vous rends toute mon amitié.

RICHELIEU

Merci.

LA MARQUISE

Mon amitié est déjà quelque chose !

RICHELIEU : •

L'amitié d'une femme, est, dit-on, une rose Sans épines; je sais que de certains croquants' Délaissent les parfums par crainte des piquants'. Mais moi, je ne suis point de cette humeur agreste. Les épines me font mieux savourer le reste. J'adore les parfums, et pour un Richelieu, L'amitié c'est beaucoup, certes, mais c'est trop peu !

LA MARQUISE

L'amitié vous déplaît dans une femme aimée? ;

RICHELIEU

Oui, comme après le feu, me déplaît la fumée.

LA MARQUISE

Je vous en prie, Armand, ne me refusez point Cette pure amitié dont le désir me point. Vous riez? Moi, je souffre! Il n'est jamais risiblé D'aimer, et l'amitié n'est qu'un amour... paisible! J'ai beaucoup médité. Je crois que le bonheur, C'est l'amitié.

Je vous engage mon honneur Qu'elle est le paradis! mais, foi de galant homme, Je ne prise que peu le paradis sans pomme.

LA MARQUISE, l'entraînant peu à peu sur le sofa.

Vous autres, amoureux aveugles du plaisir, Vous ne voyez en nous qu'une proie à saisir.

Il» THEATRE D'EMILE BERGERAT

Dans l'abnégation vous gardez l'égoïsme.

Vous aimez pour jouir, non pour aimer! — Le prisme

De l'inconnu vous tente et, pareils à l'enfant,

Vous préférez à tous le jeu qu'on vous défend.

Mais l'amitié n'est pas un caprice, et demande

La femme, sa vertu de douce réprimande.

Et l'assiduité de ces soins maternels

Qui font que ses plaisirs paraissent éternels

Tandis que le bonheur de Vautre est éphémère!

Ah! vous ne savez pas que toute femme est mère ?

Sa pitié se nourrit même de vos défauts!

Près de ce sentiment tous les amours sont faux.

Connaissant les secrets de la faiblesse humaine,

Nous vous laissons la joie et nous gardons la peine...

La nature a laissé, comme un dernier bienfait.

Sur nos lèvres de femme une goutte de lait.

Mais Minerve nous met aussi son casque en tête!...

Ainsi, c'est entendu, comme une sœur... cadette,

Je prends tous les devoirs, mais aussi tous les droits

Dont jouissaitsur vous votre sœur autrefois.

RICHELIEU

Je veux bien ; cependant...

LA MARQUISE

Il refuse!... Il refuse!

RICHELIEI

Moi?

LA MARQUISE

Votre cependant me présage une excuse.

RICHELIEU

Au contraire, soyez mon amie, à jamais, Ce sera divin, mais...

Permettez?.

LA MARQUISE

Je ne veux pas de mais!

RICHELIEU

LA MARQUISE

Non! laissez ce permettez funeste.

Ce permettez m'effraye et me gâte le reste.

RICHELIEU

Je...

Non.

Je.

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