SCÈNE IV CLOTILDE, MAL' VILAIN
« LOT1LDE
Vous faites venir M. Cerny? oh ! non, pas cela, c'est atroce ! Si ce n'est pour moi, que ce soit pour elle, grâce pour elle, Henri !
MAUVII.A1N
De quoi vous inquiétez-vous ? je vous trouve téméraire de préjuger ma conduite !
CLOTILDE
Mais sa présence seule lui ménage une émotion terrible ! peut-on répondre de quelque chose ?
MA [/VILAIN
Non, on ne peut répondre de rien, vous me l'avez trop prouvé ! on ne peut répondre ni de soi-même, ni des autres, ni des dévouements, ni des affections, ni de la confiance, ni de l'amour, ni de l'amitié, ni de la vie ! de rien vous dis-je, de rien ! Tout est trahison ! Ce monde est une succursale de l'enfer, et quand on commence à maudire, il faut s'y prendre dès le jour de sa propre naissance ! (Clotilde recule terrifiée.) Oh ! ne craignez rien ! Je ne vous dirai rien, à vous ! Vous avez une excuse, vous autres. Il y a même des gens tout à fait impartiaux qui vous donnent raison contre nous ! Elle l'a trompé ! elle ne l'aimait pas, parbleu ! elle en aimait un autre, c'est tout simple : la passion !. Donc, je courbe la tête et je me tais. Je suis déshonoré dans mes plus saintes affections, j'ai le cœur dévasté sans remède, le vertige est dans ma tête ; le désespoir est dans ma poitrine : cela n'est rien, la passion ! Ma bile tombe foudroyée, et pendant un mois vacille sur le bord du tombeau : tant pis, la passion ! Mon foyer brisé, mon nom sali, ma vie rendue plus vaine que celle d'un cheval aveugle qui tourne la meule ; quarante ans de lutte, d'épuisements, d'angoisses, d'espérances déçues, de rêves évanouis, de joies atteintes aussi, tout cela écroulé dans un coin comme un tas de décombres ! Quoi encore ? mais, belle affaire : la passion ! vous êtes bien
PKRE ET MARI M»3
excusée, vous dis-je ! Et puis, ce n'est pas bien intéressant, un notaire ! un monsieur qui gagne de l'argent gros comme lui, et qui s'appelle Mauvilain encore ! voyez-vous cela : l'âme d'un Mauvilain ! DAltemont, à la bonne heure ! de quoi se plaint-il, d'ailleurs ? Ses cheveux ont blanchi '.' eh bien, tant mieux, ça lui donne un air respectable ! En voilà une chance pour un notaire ! comment donc ! mais c'est risible au contraire. Moi, je regrette Molière, il nous aurait désopilé, oh! tout à fait désopilé ! Allez, allez, mon Dieu oui, moi aussi, je suis cocu, riez donc! ! !
IJ.OTM.DK, toujours assise.
Je n"ai qu'un mot à vous répondre, Henri : vous attribuez à mon changement de nom un motif infâme, que je repousse. Le vôtre était pur et respecté, voilà pourquoi j'en ai pris un autre. Là du moins, je ne vous trompais pas.
MAUVILAIN
Mais enfin, pourquoi m'avoir trompé ? qu'ai-je fait pour mériter cela ? Depuis un mois je m'épuise à découvrir quelque justice à mon malheur, et je ne trouve rien ! Quel mot, quel regard, quelle pensée m'a perdu dans son cœur de bourreau'/ Suis-je un mari ridicule? ai-je tournure de ruslre ou d'imbécile '! on dit qu'il n'en faut pas davantage ! Est-ce que je fais rougir la vanité d'une femme '! avais-je l'air trop sur de mon bonheur :' n'en avais-je pas assez l'air? quoi donc? Cœur de femme, dis donc ton secret! vous ne m'aimiez pas, soit ! mais jurez donc que vous ne m'avez jamais aimé ! — Je la vois encore, la même pourtant, toute frissonnante d'émotion dans sa robe de fiancée. Je l'entends répondre ce mot qui l'unissait à moi, ce « oui » son premier aveu, son éternel serment ! Tremblait-elle en
le prononçant? Pourquoi l'a-t-elle prononcé, alors'.' Vous vous mariez donc pour une robe, vous autres ! Et le lendemain, quand la prenant dans mes bras, comme une enfant, le cœur enivré de jeunesse et d'amour, je posai ma lèvre tremblante sur sa lèvre... Tu mentais donc, misérable, car lu m'as rendu mon baiser! c'est vous, cependant! vous que voilà, avec vos vingt ans, car pour moi vous les avez toujours ! La maternité les rajeunit, le crime devrait les vieillir ! Ah ! pourquoi, pourquoi les lèvres et les yeux ont-ils aussi leurs souvenirs :'
CLOTILDE
Pourquoi aussi ne nous apprend-on pas à être mûres '.' Est-ce que j'avais compris mon enfant? vous demandiez tout à l'heure si je vous ai aimé, oui certes ! Le jour de la naissance d'Eva, si vous ne l'aviez pas enlevée, j'étais sauvée, car je ne suis pas autrement faite que les autres. Mais elle partie, le monde a repris ses droits ; car le monde est plus fort que vous, quand vous n'avez pas vos enfants. Oui, ma fille m'aurait sauvée, car elle m'aurait suffi, et si je pleure, moi, c'est moins mon crime que ce vrai bonheur perdu. J'ai tenté un jour de revenir sur mes pas, j'ai essayé de l'aimer, et je ne savais pas m'y prendre. Vos nourrices et vos religieuses m'avaient volé ma maternité. Cependant, j'étais apte à remplir mes devoirs, vous le voyez bien, depuis un mois j'ai reconquis la vie de mon enfant, minute par minute, pied à pied contre la mort... Elle est vaincue, la mort, et je me trouve heureuse ! oui, heureuse, et vous pouvez faire de moi tout ce que vous voudrez.
MAI VILAIN
Dieu m'est témoin que moi aussi je voudrais oublier !
Votre remords suffirait presque à ma colère ! mais il y en a en ce moment sur le chemin de cette maison un homme dont la vie m'appartient et que je ne peux pas tuer, parce qu'il possède, lui, la vie de mon enfant.
clotii.de Et qu'avez-vous décidé ? Je suis prête, moi, je vous assure.
MALVILAIN
Oh ! vous !