Scène IV L'EMPEREUR, CAROLINE, ELISA
L'Empereur- — Que me dit l'impératrice ? Une altercation entre vous et la duchesse de Dantzig- ?
Elisa. — Oh ! sire, c'est une indignité !
Caroline. — Cette femme a été d'une insolence !
Elisa. — C'est outrag-er Votre Majesté que de traiter vos sœurs de la sorte !
Caroline. — Et l'on se demande, en vérité, ce que l'empereur attend...
L'Empereur. — L'empereur attend que vous le laissiez parler, et ce n'est pas à vous à lui rappeler le respect qui vous estdii, dont il a souci plus que vous-mêmes !
Caroli.ne. — Oh ! pourtant!...
L'Empereur. — Si l'on vous traite avec irrévérence, la duchesse de Dantzig-, d'autres aussi...
Elisa. — D'autres?
L'Empereur. — C'est que vous leur faites la partie belle !
Elisa. — Nous ?...
L'Empereur. — Vous! Ecoutez cet article de la Gazette de Leyde... (Il prend le journal sur la table et, au moment de le leur remettre, lit avec surprise). « Le mameluck Roustan.
Les tragédies du bas Empire. » Hein V Qu'est-ce encore que ceci? (Lisant à mi-voix.) « Ce janissaire, amené d' Egypte, et qui veille, chaque nuit, à la porte de Napoléon, n'est pas là seulement pour protéger le repos de son maître; ce gardien fidèle devient, à l'occasion, l'exécuteur farouche et silencieux des basses œuvres, pour lesquelles il a des complices, toujours prêts, accourus au premier appel. » (Haussant les épaules.) Imbéciles !... Je me trompais. L'article dont je vous parle est du Times. Lisez cela!
Caroline. — Inutile, sire. Comment pourrions-nous échapper à la calomnie, qui n'éparg-ne même pas Votre Majesté ?
Elisa. — C'est tous les jours qu'on travestit les faits les plus simples.
Caroline. — Il s'est bien trouvé des g'ens pour interpréter dans un sens injurieux la présence de M. de Neippergà la cour.
L'Empereur, vivement. — De M. de Neipperg- ? Où cela? Dans quel sens ? Oui a osé ?
Caroline. — Sait-on jamais le nom de ces gazetiers?
L'Empereur. — Et que disait ce g-azetier?
Caroline. — Il sétonnait, paraît-il, que l'empereur tolérât, au palais de Compiègne, un homme, — admirez la perfidie ! — que l'archiduchesse honorait, dit-on, d'une amitié toute particulière.
L'Empereur, se contenant. — Votre gazetier est un faquin ! Et vous une sotte, de répéter de telles sornettes ! L'impératrice n'a rien à voir à l'exil de M. de Neipperg, où la politique est seule en cause. M. de Neipperg est un ennemi de l'Etat, l'allié de tous mes adversaires. En relations suivies avec le comte de Provence, pour ne citer que celuilà, officier, plénipotentiaire ou conspirateur, l'épée, la plume ou le poig-nard à la main, je l'ai vu de tous les assauts dirigés contre moi. Ici encore, où je ne l'avais accueilli que par déférence pour l'empereur d'Autriche,
il me combattait sournoisement. Chassé de la cour et de l'empire, il doit s'estimer trop heureux d'en être quitte ù si bon compte! Et maintenant, bonsoir! et tâchez de ne pas donner si beau jeu à ceux qui nous détestent et nous jalousent !
Il les congédie sur ce mot et va tendre les pieds au feu.
Elisa. — Sire, j'avais encore à vous demander...
L'Empereur, brusque. — Quoi? Que me voulez-vous encore?... S'il s'agitde nouvelles dettes, je vous préviens...
Elisa. — Il ne s'ag'it pas de dettes. La faveur que j'attends de Votre Majesté, j'ose croire qu'elle ne me refusera pas.
L'Empereur. — Eh bien! Qu'est-ce? Allons! vivement!
Elisa, embarrassée. — Mon Dieu, sire...
Caroline. — Est-ce moi qui vous gêne?
Elisa. — Nullement. Je demande, sire, à ne pas assister demain au dîner à grand couvert, ni à la représentation qui suivra.
L'Empereur. — Et pourquoi cela, je vous prie?
Elisa. — Je suis sûre, quand je me lève de si grand matin, d'être souffrante le reste de la journée, et Votre Majesté ayant fixé à sept heures et demie le départ pour la chasse...
L'Empereur. — Vous moquez-vous ? Vous vous reposerez après la chasse, et vous assisterez au dîner à grand couvert, et à la représentation de gala.
Elisa. — Sire, épargnez-moi cette humiliation !...
L'Empereur, — Plaît-il ?
Caroline. — Soyez généreux, sire! N'obligez pas la princesse de Lucques et de Piombino à passer les portes après moi, à s'asseoir à table au-dessous de moi, à se montrer dans la loge impériale derrière moi ! Il lui est trop pénible que j'aie partout le pas sur elle, en qualité de reine.
Elisa. — Et pourquoi vous et pas moi ? Parce qu'il a plu à l'empereur de donner une couronne à Murât !
Caroline. — Ne fallait-il pas en donner une à M. Bacciochi?
Elisa. — En tout cas, j'étais l'aînée... Caroline va répliquer.
L'Empereur, qui, assis, tisonnait, se retourne vers elle, les pincettes à la main. — Assez ! Voilà une belle raison que votre droit d'aînesse! A ce compte, ce n'est pas moi qui serais empereur, mais Joseph, qui a bien assez de mal déjà à être roi!... Vous êtes bouffonnes, en vérité, avec vos querelles de naissance, de préséance!... Ne dirait-on pas que nous nous partag-eons l'héritag-e du feu roi, notre père? Prenez ce qu'on vous donne, et tenez-vous pour bien heureuses de l'avoir, — - g-râce à moi, — et sans autre titre que mon bon vouloir.
Caroline. — C'est justement ce que dit notre mère.
L'Empereur. — Et votre mère est une femme de sens!,.. Encore qu'elle verse dans l'excès contraire, et qu'au moindre élog-e de la prospérité de l'empire elle ait la manie de s'écrier : « Pourvou que cela doure ! »
Caroline. — Sur ce point notre mère a tort ; mais elle a bien raison quand elle dit de notre sœur : A çostra sorella Elisa saria la Iv.na, ch'alla i>orrebe essere lou sole !
Elisa. — Significa dunqui che lou sole sied voiP
L'Empereur. — Allons-nous recommencer ?
Caroline, furieuse. — Siete una impertinente ! Sentite P
L'Empereur. — Basta !
Elisa, de même. — Non, c'ié nulla cli piu gelosa che voi l
Caroline. — Vanitosa ! Vanitosa ! Vanitosa !...
L'Empereur, debout, exaspéré. — Basta ! Basta ! Altrimenti voi rimando ai vostri maritil (La porte s'ouvre, à gauche, premier plan. Il s'arrête court.) Silence !
iMADAME SANS-GENE 73