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Scène V CATHERINE, FOUCHÉ

FoucHÉ, — Je veillais, dis-je, et non sans inquiétude sur votre compte.

Catherine, triste. — Moi, j' suis hors de peine... C'iui qui y est pas...

FoucHÉ. — C'est M. de Neipperg-.

Catherine. — Vous savez ?...

FoucHÉ, détaché. — Que son cas est désespéré. L'empereur avant mandé le duc de Dantzig- et Savarj pour le faire fusiller.

Catherine, instamment. — Eh bien, c'est pour empêcher ça qu' je vous ai prié d' venir.

FoL'CHÉ. — Moi !

Catherine, suppliante. — Oui !

FoucHÉ, glacial. — Eh ! duchesse, qu'ai-je à faire dans

cette aventui'e ?... Je conçois votre désir de sauver Neipperg-, qui est votre ami...

Gathkrine, un peu déconcertée. — Et d'éparg-ner à Tcmpereur, qu' j'aime aussi, un crime !

FoucHÉ, en reniflant sa prise. —Disons plus! Une faute!...

Gatheki.nk — Et d' tirer de là l'impératrice, que j'aime pas pus qu'v n' faut ! mais qui est not' souveraine, après tout, et dont la honte va r'jaillir su' nous !

FoucHÉ. — Bon ! Mais ce sont là des liaisons de sentiment, qui vous sont toutes personnelles. Et mon intérêt, à moi, homme positif, est tout différent du vôtre...

Cathkkine. — Oh !

FouciiK. — Tout différent ! Neipperg- n'est pas mon ami ; son salut m'importe peu. L'impératrice me déteste; son honneur me laisse froid. Rovig-o m"a supplanté ; sa disgrâce me comble de joie. L'empereur m'a puni de lui prédire que ce mariage finirait mal ; il finit mal ! Je suis veng-é !

Catherine, qui s'assied sur le canapé en haussant les épaules. — Et v'ià un homme d'esprit, t'nez ! qui parle d' vengeance !

FoucHÉ. — Pourquoi pas ?

Catherink. — Allons, donc ! C'est pour les sots, la veng-eance ! Quoi qu' ça rapporte ! Les malins ne s' vengent pas, sauf s'ils y trouv' leur compte.

FoucHÉ, satisfait. — Eh bien, mais ?...

Catuekine. — L' plaisir n'est-ce pas ?

FoucHÉ. — Dame !...

Catherine. — C'est ça qui vous f'ra une belle jambe, qu' Rovigo soit par terre, si vous y êtes comme lui!

FoucHÉ, pose son chapeau sur le guéridon et s'assied sur l'X, près du canapé. — Oh ! je ne suis pas têtu. Démontrez-moi que j'ai tout profita convertir mes rancunes en dévouement, et c'est fait 1

Catherine, se rapprochant de lui. — Mais y crèv' les yeux, c' profit-là !

FoccHÉ, assis à côté d'elle. — Voyons ça.

92 THEATRE D'EMILE MOHEAU

Catherine, baissant la voix. — C'est pas clair qu' l'impératrice va pousser les hauts cris, s' justifier, prouver qu' Neipperg" est fou, qu'elle est blanche comme neig-e, et que c'est l'empereur qui lui demandera pardon ?... Et c'est à un futé comm' vous qu'y faut rappeler qu'avec la femme qu'on aime, ça finit toujours comme ça !

FoucHÉ, souriant. — Souvent !

Catherine. — Toujours ! Sauvez Neipperg-, en jurant à l'empereur vos grands dieux qu' sa femme n'est pas coupable ! Elle vous saura g-ré d'main, qu' vous l'ayez dit 1' premier ! Et l'empereur, qu' vous l'ayez cru avant lui ! Et vous avez, du coup, la reconnaissance d' l'un, la confiance d' l'autre, et la place d' Rovig-o. Et sans risquer ça ! .. (Elle fait le geste avec l'ongle sur les dents.) Le v'ia l' profit !...

FoLTCHÉ. — Eh ! mais ! Savez-vous que cela est raisonné très finement ?

Cathkrine, en lui prenant les mains. — Alors, nous sauvons Neipperg-, à nous deux ?

FoucHÉ. — Eh ! mon Dieu !...

Catherine, insistant. — C'est dit ? Allons ! C'est dit, n'estce pas ?

FouCHÉ, s'asseyant près d'elle sur le canapé. — Eh bien, c'est dit ! Marchons !

Catherine, joyeuse. — Allons donc ! D'abord, à tout prix...

• FoucHÉ. — Ajourner l'exécution.

Catherine. — Mais le moyen ?

FoucHÉ. — Oh ! sans l'aveu de l'empereur, aucun. Mais je lui prouve, en cinq minutes, qu'il va se couvrir de ridicule-, avec son exécution sommaire... Tout Paris dira qu'il a surpris Neipperg- dans les bras de l'impératrice.

Catherine, appuyant. — Çà !

FoucHÉ. — Qu'il congédie Rovig-o, et je mets l'impératrice hors de cause, par un procédé bien simple.

Catherine, — Qui est ?

FoucHÉ, tranquillement. — Au lieu d'exécuter Neipperg la

nuit, comme un g-alant pris sur le fait, de le faire fusiller en plein jour, à Grenelle, comme conspirateur.

Catherine, effarée. — Fusiller !

FoucHÉ, toujours calme. — Attendez ! Il a conspiré ; c'est acquis iDonc, il a des complices, et, pour donner créance à la fable, il faut bien avoir l'air d'instruire l'affaire... D'où nécessité de surseoir à l'e.xécution, et de coffrer Neippergà Vincennes. L'impératrice se justifie ; Metternich intervient ! L'empereur s'apaise ; Aug-usle pardonne à Cinna, s'évade, ^râce à moi... Et le tour est joué !...

Catherine, stupéfaite. — Mais cette conspiration ? Y en a pas,

FoucHÉ. — Il y en a toujours ! Une police qui se respecte en a constamment une, au moins, en réserve, org-anisée dans ses bureaux, qu'elle découvre au moment précis où elle veut se défaire des gens qu'elle a mis sur la liste. (Avec un peu de vanité.) J'en ai deux, moi, dans mes cartons, deux toutes prêtes. Une jacobine, avec Arena, le cadet, Lahorie et les Philadelphes ! (Mais on ne voit pas bien Neipperg" dans ce monde-là.) Et l'autre, royaliste, Lafon, les Polig-nac, Barras, Puyvert, etc. Voilà bien son affaire !

Catherink. — Mais on aiu'êtera ces malheureux !

FoucHÉ. — Bon ! Deux ou trois subalternes, pour la forme, que je fais relâcher dans les vingt-quatre heures, faute de preuves ! A moins qu'on en trouve, ce qui serait assez piquant ! Mais, de toute façon, Neipperg- est sauvé.

Catherine. — Alors, vite, n'est-ce pas ?

FoucHÉ. — Je vais rédiger tout de suite un petit projet de complot pour l'empeçeur...

Il se lève, gagne la droite et va à la table, où il prend des notes sur les pages de son portefeuille. Lauriston entre avec Saint- Marsan.

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