‹ ThéâtreChapitre 10 sur 151 · SCENE VU LES MÊMES, LAURENT · texte numérisé non relu

SCENE VU LES MÊMES, LAURENT

Laubent, tenant un cadre à la main. — Ils n'en finissent plus dans cette boutique... {Regardant Camille et madame Raquin qui causent bas.) Je parie que vous complotez encore quelque douceur.

Camille. — Devine.

LAtTEENT. — Vous m'invitez à dîner pour demain, et il y aura une poule au riz.

Madame Raquin. — Gourmand !

Camille. — Mieux que cela... Je mène, dimanche, Thérèse à Saint-Ouen, et tu viens avec nous... Veux-tu?

Lacrent. — Comment, si je veux ! {Il prend le portrait sur le chevalet, cl se fait donner un marteau par madame Raquin.)

Madame Raquin. — Surtout, vous serez prudents... Laurent, je vous confie Camille. \'ous êtes fort, je suis plus tranquille quand je le sais avec vous.

Camille. — Elle m'ennuie, maman, avec ses continuelles terreurs. Figure-toi que je ne puis aller au bout de la rue, sans qu'elle s'imagine des choses atroces... C'est désagréable d'être toujours traité en petit garçon... Nous irons en fiacre jusqu'aux fortifications; comme ça, nous n'aurons qu'une course à payer. Puis nous suivrons la route, nous passerons l'après-midi dans l'Ile, et nous mangerons le soir une matelote au bord de l'eau... Hein? est-ce convenu?

Laubent, sur le devant de la scène, fixant la toile dans le cadre. — Oui... Mais on pourrait compléter le programme.

Camille. — Comment?

Laurent, en jetant un regard à Thérèse.

En ajoutant une promenade en canot.

Madame Raquin. — Non, non, pas de canot. Je ne serais pas tranquille.

TiiÉBÈsE. — Si vous croyez (pie Camille se hasardera sur l'eau... Il a bien trop peur.

Camille. — Moi, j'ai peur !

Laurent. — C'est vrai, j'oubliais que tu as

(1) Thérèse. Laurent, madam'< Raquin, (arnlllc.

peur de l'eau. A Vernon, quand nous barbotions, en pleine Seine, tu restais sur le bord, frissonnant... Allons, nous supprimons le canot.

Camille. — .Mais ce n'est pas vrai ! mais je n'ai pas peur !... Nous irons en canot. Que diablel vous finiriez par me faire passer pour un imbécile. Nous verrons qui sera le moins crâne de nous trois... C'est Thérèse qui a peur.

Thérèse. — Eh ; mon pauvre ami, tu es déjà tout blême.

Camille. — Moque-toi de moi... Nous verrons, nous verrons.

Madame Raquin. — Camille, mon bon Camille, renonce à cette idée, fais cela pour moi.

Camille. — Maman, je t'en prie, ne me tourmente pas... Tu sais bien que cela me rend malade.

Laurent. — Eh bien ! ta femme décidera.

Thérèse. — Il arrive des accidents partout.

Laurent. — C'est vrai... Dans la rue, le pied peut glisser, une tuile peut tomber.

Thérèse. — D'ailleurs, vous savez, moi, j'adore la Seine.

Laurent, à Camille. — Alors, c'est convenu, tu as gain de cause... Nous irons en canot.

Madame Raquin, à part, à Laurent. — Mon Dieu : je ne puis dire combien cette promenade m'inquiète... Camille est d'une exigence... Vous avez vu comme il s'emportait.

Laurent. — N'ayez donc pas peur, je serai là... Ah ! je vais accrocher le portrait. (Il accroche le portrait au-dessus du buffet.)

Camille. — Il sera dans un bon jour, n'est-ce pas? {On entend la sonnette de la boutique. La pendule sonne neuf heures.) Neuf heures, voilà monsieur Grivet.

Page 1